Les jaloux
Chapitre 7
7
Six jours plus tard, c’était les vacances d’été, et je n’arrêtais pas de penser à Valerie Epstein. J’avais trois cent quatre-vingt-cinq dollars sur mon compte en banque et treize dollars en argent dans ma boîte de munitions, un surplus de l’armée, et comme j’étais maintenant en dernière année, mon père m’avait donné l’autorisation d’acheter une Ford 1939 à un voisin qui venait d’être mobilisé, sans doute en route pour la Corée. Ainsi j’avais ma bagnole à moi, et je pouvais rouler jusqu’aux Heights quand je le voulais. Et la Ford n’était pas une guimbarde. Elle avait un double échappement, une boîte de vitesses Zéphyr, un moteur Mercury avec culasses limées, un arbre à came et un pont arrière à hautes performances. Je pouvais grimper à quatre-vingt-dix à l’heure en cinq secondes.
Je n’arrivais pas à croire à ma chance. Tous les soirs, après le travail, je prenais un bain, me changeais et montais dans les Heights pour prendre Valerie Epstein, dont on pouvait dire qu’elle était l’adolescente la plus belle et la plus intelligente de Houston. Son nom avait la cadence mélodieuse d’un sonnet ou d’une prière. Je me couchais en pensant à Valerie, et m’éveillais avec des images d’elle imprimées à l’intérieur de mes paupières.
C’était la saison des ouragans, mais il n’y avait pas d’ouragans. Il y avait des nuages pourpres, violets et orange dans le ciel du soir, et des brises venues du Golfe qui sentaient les fleurs et la pluie. Nous mangions du poulet grillé sur des assiettes en carton au drive-in Bill William’s, près du Rice Institute ; nous faisions du patin à roulettes sur la piste de South Main, au son d’une musique d’orgue, sous une tente gonflée par l’air frais soufflé par d’énormes ventilateurs électriques. Une fois, nous allâmes nager à l’hôtel Shamrock, en face d’une prairie hérissée de derricks pompant des fortunes qui allaient dans les poches d’hommes qui avaient l’éducation de gosses de quatrième. D’une certaine façon, être amoureux de Valerie me faisait tomber amoureux du monde entier.
Nous dansâmes dans l’une des nombreuses boîtes acceptant les mineurs, et fîmes des montagnes russes sur Galveston Beach, malgré la pancarte « interdit » clouée au-dessus du guichet. Je me sentais comme consacré par la présence de Valerie, et ma peur des loubards et des greasers s’évanouit, comme si, ensemble, nous avions un passeport pour aller où nous voulions. Un tacot rempli de durs en train de boire une canette de bière ne semblait être rien de plus que ce qu’il était : une voiture remplie de gosses nés avec moins de chance que moi et qui voulaient, juste pour un soir, faire semblant d’être heureux.
Dix jours après que j’avais vu Jenks, je me trouvais dans la fosse à graisse en train de vider un carter quand j’entendis une voix que je n’avais pas envie de réentendre. Mes oreilles s’étaient bouchées et sifflaient, j’ouvris et refermai la bouche dans l’espoir que le vent s’engouffrant dans le passage couvert ait déformé la voix et les mots que j’avais entendus.
Walter, le Noir qui avait été blessé et décoré en Corée pour sa bravoure, se pencha pour me voir sous la voiture. « Il y a un type qui te demande, Aaron.
– Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
– Tu lui poseras la question. »
Je sortis de la fosse, m’essuyant les mains sur un chiffon de mécanicien. Un gosse de grande taille se profilait contre le soleil ; il portait un drape, des pompes en daim et une chemise au col remonté sur la nuque ; ses cheveux étaient gominés et coiffés en arrière. Il émergea de l’éclat du soleil et pénétra dans l’ombre, faisant rouler un cure-dents entre ses lèvres. Les bosses et les bleus avaient presque disparu de son visage, mais l’un de ses sourcils ressemblait à une fermeture éclair cassée.
« Qu’est-ce que tu veux ? dis-je.
– Tu connaissais ma cousine Wanda ?
– La fille qui a eu la nuque brisée ? Non, pourquoi je l’aurais connue ?
– Tu fais le malin ?
– J’ai une meilleure question pour toi. Tu as dit à Walter : “Va le chercher, mon garçon” ?
– Le nègre ? »
Je jetai le chiffon. « Il est décoré de la Bronze Star et du Purple Heart. Ça te plairait de te faire encore démolir le visage ?
– Reste calme et écoute-moi.
– J’en ai fini avec cette histoire, Loren.
– Quelqu’un t’a donné la permission de m’appeler par mon prénom ?
– Excusez-moi, monsieur Nichols. Je ne savais pas que vous étiez si important.
– Tu ferais mieux de redescendre là-dedans, mec. »
Un pick-up couleur vanille à la carrosserie nue était garé à l’ombre d’un chêne vert le long du boulevard. Le conducteur portait une chemise en jean et une casquette de base-ball, et ressemblait à un ouvrier agricole. Il faisait partie de la bande de Nichols quand ils m’avaient harcelé peu de temps auparavant. Pour la première fois, je remarquai la ressemblance.
« C’est ton frère, qui est avec toi ?
– Je suis là à propos de ma cousine. Les flics vont pas perdre le sommeil à cause d’une Mexicaine morte. Mais mon frère et moi, si. Je pense que tu sais quelque chose.
– C’est à moi que tu poses des questions concernant ta cousine ? Je descendais juste une rue dans les Heights un samedi matin quand vous avez décidé de me gâcher la vie, les gars. Je ne sais rien sur toi ni sur ta famille, et je n’ai envie de rien savoir.
– T’as incendié ma voiture, ou pas ? Réponds.
– Je n’ai pas fait ça, et Saber non plus. »
Il retira le cure-dents de sa bouche et le glissa dans la poche de sa chemise. « Ta famille a des connexions ?
– Des connexions ?
– J’ai entendu dire que ton oncle connaît des gens.
– Il est dans le pétrole, et il manage des boxeurs. Ça ne fait pas de lui un criminel.
– Ouais, mais il connaît des gens. Peut-être que toi aussi tu connais des gens. »
Sa naïveté me sembla incroyable. Pour lui, j’appartenais à un monde où la solution de ses problèmes était facile à obtenir pour des gens qui vivaient dans un quartier riche, ce qui n’était pas mon cas.
« Je crois que tout ce que je pourrais te dire serait inutile, dis-je. Je suis désolé de t’avoir fait mal. Tu aurais pu me moucharder, mais tu ne l’as pas fait. Je pense que c’est fair-play, mec.
– Ne rêve pas.
– Grady Harrelson t’a demandé de me suivre, non ? »
Il peigna sa queue de canard. « Non, putain de merde, il m’a rien demandé.
– Alors pourquoi ton frère et toi, et un dur de vos amis, vous en êtes-vous pris à moi devant la maison de Valerie ?
– Une question de principe.
– Regarde-moi en face, et répète-moi ça.
– On se reverra, petit. »
Il se dirigea vers le pick-up. Je ne pouvais pas laisser passer ça. « Écoute, Nichols, de quelque façon que ça se termine, tu ne manques pas de couilles. Tu t’en es sorti à Gatesville. Ce n’est pas donné à tout le monde. Mais arrête de m’appeler “petit” et de te conduire comme une merde. »
Il se retourna. « Pour être en taule, pas besoin d’être intelligent. C’est pour pas aller en taule, qu’il faut être intelligent.
– Je suis d’accord. On est peut-être du même côté. Harrelson a quelque chose contre toi ?
– Un connard comme ça ?
– Alors comment tu sais que c’est un connard ?
– Il est comme vous, les gars. Il s’encanaille. Il chasse sur la réserve. Pour lui, la réserve, c’est notre quartier.
– Je ne pense pas que votre quartier soit mal famé. Et je ne suis pas Grady Harrelson. »
Il regarda ma Ford 1939. Le capot était relevé, laissant voir les deux carburateurs sur le moteur V8 Mercury. « C’est ta caisse ?
– Ouais, c’est ma caisse.
– Pas mal, dit-il. Rends-toi service, Holland. Conduis ta bagnole, vois ta nana, mets pas la tête dans le poêle. Tu supporterais pas la chaleur.
– Avec toi, je me suis pas mal débrouillé. »
Il se lécha son peigne et se coiffa à nouveau, cette fois des deux mains. « Tu as eu de la chance. La prochaine fois, apporte une lame. »
*
* *
De retour à la maison, je pris un bain et me changeai, puis je roulai jusqu’à la maison de Valerie, et lui parlai de la visite de Loren Nichols à la station-service. « J’arrive pas à comprendre ce mec-là. Il a des couilles. Pourquoi il se conduit comme une merde ? »
Nous étions assis sur la balancelle de la galerie. Elle était vêtue d’un corsage blanc et d’un short imprimé de fleurs, comme une petite fille. Son père était à l’intérieur. Elle dit : « Il est comme la plupart des jeunes du coin. Ils n’ont pas peur du monde dans lequel ils vivent. Ils ont peur du monde qui les attend.
– Comment peux-tu être aussi intelligente ? »
Elle me donna un petit coup de pied sur la cheville. « Tu veux aller manger une glace ? dis-je.
– Bien sûr. »
Je regardai derrière moi. « Tu crois que ton père aimerait venir avec nous ?
– Il va au cinéma avec une amie. » Elle se mit un Juicy Fruit dans la bouche, me regarda et mâcha son chewing-gum la bouche ouverte. Le tuyau d’arrosage battait sur le parterre de fleurs.
« On pourrait aller prendre une glace une autre fois. Quand ton père sera là et qu’il pourra venir avec nous, je veux dire.
– Il veut te parler.
– Pardon ? » J’eus l’impression d’avoir été poussé en arrière dans une cage d’ascenseur. « À quel propos ?
– Devine.
– Seigneur, Valerie.
– Allons », dit-elle.
Elle me prit la main et me fit entrer. Son père était au téléphone dans la cuisine, me regardant à travers le couloir. Sur le mur, encadrée, il y avait une photo de lui appuyé sur un genou près d’un feu de camp, en compagnie de plusieurs hommes ébouriffés, avec des favoris, habillés de vêtements sales avec des loques autour de la tête, tous armés de pompes à graisse de parachutistes de l’armée américaine, de celles qui ont une crosse pliante. Seuls trois hommes sur la photo étaient bien rasés. Mr Epstein était l’un d’eux ; le deuxième était le maréchal Tito ; le troisième ressemblait à l’acteur vedette de Quand la ville dort.
Mr Epstein raccrocha et me fit signe d’entrer dans la cuisine. Il avait un teint olivâtre, des cheveux filasse aux pointes bouclées, ses manches courtes moulaient ses biceps. « Assieds-toi.
– Il y a un problème ?
– On va voir. Qu’as-tu à me dire ?
– À quel sujet ?
– Toi et Valerie.
– Le fait qu’on sorte ensemble ? répondis-je, mes cordes vocales commençant à s’atrophier.
– Appelle ça comme tu veux. Tu me sembles être un bon gosse. C’est du moins ce que pense ma fille, et c’est tout ce qui compte. Voilà les règles de ma maison. Je n’impose rien à Valerie. Elle est comme sa mère. Elle n’a pas peur, et elle n’aime pas que les autres la contrôlent. Cela dit, elle est toujours ma petite fille, et ça veut dire qu’aucun gamin ou aucun homme n’abusera d’elle, ou ne lui manquera de respect. Si ça arrive, je m’en mêle. Tu me comprends bien ?
– Oui, monsieur.
– Tu as des questions ?
– Non, monsieur.
– C’est tout. » Il prit une tasse et but une gorgée.
« C’est tout ?
– Ouais. »
Comment aurait-il pu être plus clair ?
« C’est Sterling Hayden, sur la photo ? » demandai-je.
Il acquiesça et attendit que je continue. Mais je pensais que moins j’en dirais, mieux c’était.
« Qu’est-ce que tu sais de lui ? demanda-t-il.
– Il a donné des noms au Comité des activités anti-américaines.
– Que penses-tu de ça ? demanda-t-il.
– Je n’en pense rien.
– Et tes parents ? Ils en pensent quoi ?
– Mon père dit que ceux qui ont donné des noms auraient dû se soigner. Mon père déteste la guerre. Il a été dans les tranchées en 1918. Il dit que l’objectif de la Russie est de nous saigner à blanc par procuration. »
Mr Epstein secoua la tête, le regard dans le flou, comme celui des adultes quand ils n’écoutent plus. « Tu as déjà rencontré Clint Harrelson ?
– Le père de Grady Harrelson ? Je sais qui c’est.
– Il a fondé un mouvement d’extrême droite, qui aimerait que les gens comme moi soient mis dans une machine à savon. J’ai eu avec lui quelques explications personnelles. Dans son journal, son organisation m’a traité de communiste.
– Vous n’êtes pas communiste, hein, monsieur Epstein ?
– Pas pour l’instant.
– Pardon ?
– Je pense que son fils s’en est pris à Valerie pour prouver quelque chose à son père. Devant le Rice Hotel, j’ai dit à Harrelson que si lui ou son fils faisaient du mal à ma famille, je le buterais. »
Il but une gorgée de thé. La tasse, dans sa main, semblait petite.
« Vous avez dit que vous buteriez Clint Harrelson ?
– C’était une erreur. Je ne referais pas ça.
– Je ne suis pas sûr de bien vous suivre, monsieur.
– Il ne faut pas menacer un homme. S’il s’en prend à vous, il faut le mettre hors circuit. Un méchant homme n’a pas peur des menaces. Il a peur quand on ne dit rien. »
Il me fit un clin d’œil.
Ce soir-là, quand je rentrai à la maison, je restai assis longtemps dans ma chambre sans allumer la lumière. Le ventilateur de grenier ronronnait au-dessus du couloir, attirant l’air à travers les fenêtres à moustiquaire. J’accordai ma Gibson et jouai un morceau après l’autre sans penser aux accords que mes doigts formaient. Je n’arrivais pas à croire à ce qui s’était passé un peu plus tôt. Dans sa maison, à portée d’oreille de sa fille, Mr Epstein avait évoqué la possibilité de tuer un homme, le père d’un élève qui avait été dans mon lycée. Que l’objet de sa haine fût Clint Harrelson n’avait pas d’importance. Mr Epstein avait parlé de meurtre. Et pour aggraver mon malaise, je couchais avec sa fille.
Vous devez comprendre que, dans ces années-là, nous ressentions certaines choses de façon différente. J’étais catholique, et l’idée de tuer qui que ce soit, s’il ne s’agissait pas d’autodéfense, était inadmissible. Mon autre problème, c’était Valerie. Aux yeux du monde, nous enfreignions un commandement. Mais, émotionnellement, ce n’est pas ce que je ressentais. J’aimais Valerie, et grâce à elle toute ma vie avait changé. Notre amour n’avait rien d’impur ; il était lumineux, propre, innocent, naturel, comme la flamme d’un cierge. J’étais persuadé que Dieu ne voyait pas la situation différemment. Quand j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pensées, je sentais un bandeau serré autour de ma tête, comme si j’avais porté un chapeau.
Je n’avais jamais autant eu besoin de parler avec mon père que ce soir-là. Il lisait dans le salon, mais je n’allai pas le déranger. Je laissai Snuggs, Bugs, Skippy, mon chat tigré, et Major, mon petit chien de chasse, monter sur le lit avec moi, chacun pointant son museau dans le flot d’air frais qui traversait la moustiquaire.
Je tentai d’imaginer une conversation avec mon père concernant la menace de Mr Epstein, et le fait que je couche avec la fille de Mr Epstein. Comment mon père réagirait-il ? Il lui arrivait de se mettre en rage pour l’usage d’un mot vulgaire.
Je pouvais essayer de parler avec ma mère, sauf que ce projet suscitait en moi encore plus d’angoisse et de mauvais pressentiments. Elle n’y était pour rien. Son père l’avait confiée à des étrangers et à une famille hostile. Les mauvais souvenirs de son enfance semblaient ramper sous sa peau. Elle m’évoquait un verre en cristal chancelant au bord de l’égouttoir, prêt à se briser dans l’évier. Quand je lui mentais à propos de là où j’avais été ou de ce que j’avais fait tel jour précis, je n’avais pas l’impression de commettre un péché.
Je prolongeai donc d’un jour ma conspiration du silence, écartai ma guitare et essayai de m’ôter des oreilles les mots de Mr Epstein. J’allumai ma radio, baissai le son et, au milieu de tous mes animaux, posai la tête sur mon oreiller, dans la fraîcheur et les senteurs de la nuit, et écoutai Jo Stafford chanter comme elle l’avait fait pour des millions de GIs.
*
* *
Saber arriva chez moi le lendemain matin tôt, juste après que mes parents étaient partis travailler. Saber avait deux boulots : râteler les quilles dans la fosse du bowling, un travail qu’effectuaient uniquement les Noirs et les gosses blancs les plus durs de la ville ; et jeter sur les galeries le Houston Chronicle. Pour tous les autres, distribuer les journaux, c’était juste distribuer les journaux. Saber, lui, jouait à Charlemagne montant péniblement le col de Roncevaux. Après avoir roulé et ficelé cent quinze journaux, il les entassait comme des obus sur le siège passager et sur le siège arrière de sa bagnole et se mettait en route, jetant un journal par-dessus le toit, à travers un arroseur, jusque sur une galerie, alors qu’il aurait pu facilement le laisser tomber sur un endroit sec, dans l’allée ; frappant un bouledogue en laisse qui l’attaquait pendant qu’il effectuait sa tournée ; visant le pot de fleurs de quelqu’un qui était à l’intérieur ; se garant juste le temps de traverser en courant tout un immeuble, son sac de toile sur l’épaule, remontant et descendant lourdement les escaliers, laissant tomber ses journaux devant les portes, surgissant de la porte de derrière comme un plongeur sous-marin émerge à la lumière.
Tout en me regardant remplir les gamelles de tous mes animaux, il but une tasse de café sur les marches de derrière. « Ça va bien, Valerie et toi ? demanda-t-il.
– Pourquoi ça n’irait pas ?
– Parce que quand tu t’occupes comme ça de tes chats et de Major, c’est que tu as quelque chose en tête.
– Les animaux ne peuvent pas remplir leurs gamelles eux-mêmes, alors fiche-moi la paix.
– Krauser n’arrête pas de me suivre.
– Arrête, dis-je.
– Je l’ai vu hier soir dans mon rétroviseur. Et je l’ai encore vu ce matin.
– C’est une coïncidence. Il habite à quelques rues de chez toi.
– Il habite plutôt à deux kilomètres. J’ai vu sa voiture devant l’Éléphant Rose.
– Je n’ai pas envie d’entendre ça, Saber. Et d’ailleurs, qu’est-ce que tu faisais là-bas ?
– Je surveillais un Trou-du-cul. Jimmy McDougal était dans sa voiture. Et alors Trou-du-Cul est sorti de la boîte et il est parti. Tu te souviens de Jimmy ? Il est né avec une case en moins. Pourquoi est-ce que Krauser l’emmène dans un bouge comme l’Éléphant Rose ?
– C’est pas nos oignons.
– Quand il nous suit partout, c’est nos oignons, dit Saber.
– Tu es certain de tout ça ?
– Tu crois que ça m’amuse de penser que quelqu’un suce la bite de ce pauvre gosse ?
– Tu sais vraiment comment dire les choses, Saber. »
Il regarda les animaux manger dans leurs gamelles. « Je pense à m’engager dans les Marines.
– Tu n’as que dix-sept ans.
– Je peux imiter la signature de mon vieux. Je serai à Parris Island avant qu’il ait eu le temps de dire ouf.
– Arrête de dire des conneries.
– On semble s’enfoncer chaque jour dans un trou de plus en plus profond. Et du coup on s’engueule.
– Quoi ?
– Tu m’as bien entendu.
– Ne dis pas ça. On a toujours été potes. Jamais je ne te laisserai tomber.
– Tu m’as dit de me tirer parce que tu voulais baiser avec une nana. Je ne t’en veux pas, mais ça ne me fait pas non plus très plaisir.
– Je n’ai pas réfléchi.
– Si, tu as réfléchi. Tu voulais que je débarrasse le terrain, dit-il.
– On est désolés, tous les deux, Valerie et moi.
– Elle est désolée ? De quoi diable a-t-elle à être désolée ?
– Elle a des sentiments. Elle a une conscience. Tu ne la connais pas.
– C’était la petite amie de Grady Harrelson. Elle savait pas que c’était un connard ? Pourquoi ils ont rompu ? Elle a juste découvert tout d’un coup qui il était ? “Hé, Grady. Une ampoule vient de s’éteindre dans ma tête. T’es un connard. Voilà ta chevalière.”
– Je ne lui ai jamais demandé.
– Je parie qu’il y a un tas de trucs que tu lui as jamais demandés.
– Répète un peu ça ?
– Est-ce qu’elle a baisé avec Harrelson avant de baiser avec toi ? Et quels étaient les autres types avant lui ?
– Je t’interdis de parler d’elle comme ça.
– Pourquoi est-ce que tu laisses ces gens nous faire du mal, Aaron ? »
Il avait les larmes aux yeux. J’essayai de le rattraper à la porte cochère, mais il démarra sa Chevy en trombe et dévala la rue, un nuage noir acide s’épanouissant de ses tuyaux d’échappement.
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