Les jaloux
Chapitre 30
30
Mon angoisse était devenue presque aussi grande que celle de ma mère. J’appelai Valerie. « Il faut que je parle à ton père, dis-je.
– Il est à son club.
– Quel club ?
– Celui qu’il fréquente, à côté du practice de golf. Qu’est-ce qui ne va pas chez toi, Aaron ?
– Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
– C’est à propos d’hier ? dit-elle. Parce que je n’ai pas voulu le faire ?
– Non, j’ai très bien compris, dis-je. Ne te fais pas de souci pour ça. Pas un instant.
– Alors pourquoi veux-tu parler à mon père ?
– Parce que je n’aime pas tous ces secrets à la con.
– Passe à la maison et je t’accompagnerai.
– Non, je veux lui parler en tête à tête.
– Tu as l’impression de faire quelque chose de mal ?
– J’ai l’impression qu’on glisse et qu’on tourne en rond.
– Mon père me traite comme une adulte. Je n’ai pas de secrets pour lui.
– Mais lui, il en a, dis-je.
– Lesquels ?
– Je dois toujours essayer de deviner ce dont il parle. Il laisse toujours entendre qu’il sait quelque chose dont il ne parle pas. »
Elle me donna l’adresse de son club, puis me demanda si je passerais plus tard.
« Si tu en as envie, dis-je.
– À ton avis ? »
Le practice de golf se trouvait dans un quartier semi-rural de Houston, où l’urbanisation avait été limitée. La fin du dix-neuvième siècle était encore visible, y compris des pâturages et des bouquets de chênes verts se flétrissant au milieu d’une savane, et un magasin général qui faisait saloon, avec une large galerie sur laquelle, à la saison, étaient posés des tonneaux de noix de pécan. Le « club » de Mr Epstein était un ancien bar de l’American Legion devenu la propriété collective d’hommes dont la plupart avaient fait la Deuxième Guerre. L’intérieur était sombre et frais, et sentait la bière pression, le fromage et la viande séchée très fumée. Au plafond en étain estampé étaient accrochés des ventilateurs en bois. Le barman me dit que Mr Epstein était aux toilettes et que je pouvais l’attendre au bar et, si je voulais, boire une boisson sans alcool.
C’était un lieu étrange, un lieu hybride sans rapport avec le Texas dans lequel j’avais grandi. Le long d’un mur il y avait des baguettes auxquelles étaient fixés des journaux en hébreu, des tables pour jouer aux dominos, aux cartes et aux échecs, et une longue vitrine dans laquelle on voyait des trophées sportifs, une veste d’aviateur gonflable, un blouson Flying Tiger, une photo des célébrations de la victoire sur le Japon à Times Square, un drapeau israélien, un instantané de parachutistes français atterrissant dans une rizière.
Une photo me frappa comme un poing en plein visage. Six hommes en treillis militaire, tous barbus et portant des chapeaux mous, se tenaient les bras sur les épaules les uns des autres devant un tank carbonisé, sur fond d’une dune. L’homme au centre de la photo était Mr Epstein. L’homme à côté de lui était soit un sosie, soit réellement quelqu’un que j’avais espéré ne jamais revoir, même en photo. Au bas de la photo, quelqu’un avait écrit « Palestine, 1947 ».
Je sentis, plus que je ne le vis, Mr Epstein derrière moi.
« Valerie a appelé pour me dire que tu étais en route, dit-il. Tu veux qu’on s’assoie dans un coin tranquille ?
– C’est vous, sur la photo ? » dis-je en essayant de sourire.
Il plissa les yeux en direction de la vitrine. « C’est bien moi.
– Vous avez fait la guerre israélo-palestinienne ?
– J’y ai fait quelques allers et retours. Il n’y a pas grand-chose à en dire.
– L’homme à côté de vous ressemble à mon professeur de métallurgie.
– Ouais, c’est ce vieux Krauser. C’était un sacré personnage. » Mr Epstein s’assit dans un box et attendit que je m’assoie en face de lui, attentif à tout ce qui se passait dans la salle, excepté à moi. « Pourquoi voulais-tu me voir ? »
J’essayai d’effacer le vague dépit que j’éprouvais toujours quand j’étais avec Mr Epstein ; il paraissait suggérer que les autres devaient s’adapter à sa vision du monde, à son expérience, à sa science.
« Mr Krauser était l’une des personnes les pires que j’aie connues, dis-je.
– Il ne plaisait pas à tout le monde.
– Il était dans les services secrets ?
– Pendant un certain temps.
– Selon moi, il aurait dû être dans l’autre camp.
– Avec les Schleus ?
– Non, avec les nazis, dis-je.
– Qu’est-ce que tu connais aux nazis ?
– Ce sont des brutes. Comme Krauser. Ils abusent des faibles.
– Ce sont les scientifiques nazis qui ont fabriqué nos missiles intercontinentaux. »
Son regard parcourant la pièce, il se lança dans une digression sur l’opération Paperclip et sur le programme de missiles à Redstone, en Alabama. Puis il se tut et tripota ses mains, comme s’il m’avait accordé plus de temps qu’il n’en avait l’intention.
« Monsieur Epstein, Valerie m’a dit que vous étiez allé quelque part
avec un 1 grease gun, et que quand vous êtes rentré, vous avez dit : “Tout finira par se tasser.” C’est quoi, “tout”, monsieur ?
– J’ai parlé à quelques personnes. » Il se tut pour voir si j’avais bien compris. « Je veux dire que je leur ai “parlé”. Tu comprends ça ?
– Des gens qui travaillent pour la famille Atlas ?
– Je n’ai pas dit pour qui ils travaillaient.
– Vous leur avez parlé d’une façon qu’ils n’oublieront pas ?
– Ils ne s’intéressent pas à toi. Ils veulent l’argent de Harrelson. Ne t’occupe pas de leurs affaires, et ils ne s’occuperont pas des tiennes. Et ne t’approche pas de Grady Harrelson. Fais comme ça, et tout se tassera. Ce n’est pas compliqué à comprendre.
– Je ne m’occupe pas de leurs affaires. Je n’ai jamais voulu fréquenter Grady. Il maltraitait Valerie dans un drive-in de Galveston. C’est comme ça que je me suis retrouvé mêlé à cette histoire.
– J’essaie de t’expliquer dans quel monde tu es tombé, fiston.
– Comment connaissez-vous ces gens, monsieur ?
– Je les connais. Quelle différence ça peut faire ?
– Valerie m’a dit pourquoi le gouvernement avait laissé Lucky Luciano sortir de prison.
– Ah bon ? répondit-il en pliant les mains.
– Pour que Luciano empêche les grèves dans les chantiers navals. C’est comme ça que vous les connaissez ? Vous travailliez pour la Mafia, vous ou vos amis ? »
Il demanda au serveur de nous apporter deux Nesbitt’s orange.
« Pourquoi est-ce que vous ne répondez pas à ma question, Monsieur Epstein ?
– Luciano a été libéré pour faire cesser l’espionnage sur les docks.
– J’ai lu qu’il n’y avait pas d’espionnage. Luciano a ordonné qu’on fasse brûler un navire pour que ses gens puissent le faire libérer et fassent de lui un patriote. Il a introduit l’héroïne dans les bidonvilles noirs. Il a tué des gens pendant vingt ans. »
Mr Epstein se pencha en avant, les sourcils froncés. Sa peau était sombre, ses cheveux comme une perruque dorée et frisée, ses pâles yeux bleus aussi froids que des glaçons au fond d’un verre de cocktail. « Arrange-toi avec le monde, ou sois sa victime, fiston. Mais tu n’emmèneras pas ma fille avec toi.
– Krauser m’appelait comme ça.
– Il t’appelait comment ?
– “Fiston”.
– Je ne vois pas où tu veux en venir.
– C’était une insulte, dis-je.
– Pardon ?
– Je pense que tout ce que vous m’avez raconté schlingue, Monsieur Epstein.
– Schlingue. Je n’avais jamais entendu ça. »
Le serveur nous apporta nos boissons. Mr Epstein le regarda s’éloigner, puis ramena les yeux sur moi. « Merton Jenks t’a montré des photos des deux hommes qui avaient versé de l’essence sur Valerie ?
– Oui. Ils étaient nus. Ils n’avaient plus de mains.
– Mais ils l’avaient cherché, non ?
– Je ne peux pas voir les choses comme ça.
– Tu ne me comprends toujours pas. Je suis en train de dire qu’ils ont commis une erreur. »
Je commençais à avoir la bouche sèche. Sous la table, je n’arrêtais pas de m’agripper les cuisses ; je ne savais pas ce que j’étais le plus, effrayé ou en colère. « Je ne sais pas si j’ai envie d’en entendre plus. Qui faut-il être, pour couper les mains d’un homme ?
– C’est le monde dans lequel tu es entré. C’est ce que je suis en train de te dire.
– Peut-être que je ne veux pas en entendre plus à son sujet.
– Il se peut que tu n’aies pas le choix, dit-il.
– J’ai proposé à Valerie de partir avec moi. Je pense qu’un jour on se mariera. Personne ne me chassera, Monsieur Epstein.
– Je n’essaie pas de te chasser. Le choix de Valerie est le choix de Valerie. Je te dis de faire attention. Tu ne sais pas écouter.
– Non, monsieur, vous me menacez. »
Il ouvrit un canif et se mit à se curer les ongles. « Bois ton orangeade.
– Buvez-la vous-même », dis-je.
Je me levai, et sortis dans le vent. De l’autre côté de la rue, des hommes, des femmes et des adolescents faisaient claquer des balles de golf haut dans un ciel marbré de cumulo-nimbus teintés de pourpre, les balles retombant et rebondissant sur une moquette verte qui, autrefois, avait été une pâture. J’entendis la porte-moustiquaire du club de Mr Epstein se refermer derrière moi.
Jeune homme sur le point de découvrir le monde et de se dépouiller des écailles de la jeunesse, avez-vous vécu une journée où vous avez compris que pour le restant de vos jours, vous seriez reconnaissant à votre père d’être votre père et à votre mère d’être votre mère, aussi imparfaits qu’ils puissent être ?
*
* *
Ce soir-là, Saber passa me chercher en bagnole, et nous prîmes la route du Bill William’s drive-in, en face du Rice Institute. Saber voulait aller ensuite à la patinoire.
« Le vieux de Valerie était copain avec Krauser ? demanda-t-il.
– Peut-être qu’ils étaient juste ensemble dans les commandos ou dans les services secrets, un truc comme ça, dis-je.
– Arrête de blablater, Aaron. Tu parles du type qui pourrait bien devenir ton beau-père.
– OK, et ça me déprime. C’est quoi, ce tic-tac ?
– Je n’entends rien. »
Je regardai sur le siège arrière, puis sur le sol. « Qu’est-ce qu’il y a, dans ces bouteilles ?
– Sécurité », dit-il. Elles étaient vert sombre, avec un col fuselé et des bouchons, emmaillotées dans des torchons, avec du sparadrap sur le fond.
« C’est des cocktails Molotov ?
– Par prudence, c’est tout.
– Ta caisse est une vraie bombe.
– C’est comme ça. Il y a des choses pires que de tirer sa révérence dans un éclair de gloire. »
Sur South Street, c’était la faune habituelle des soirs d’été – low-riders, décapotables pleines de filles, motards en train de draguer, adeptes du football, gamins récurés qui allaient à l’église le mercredi soir, quelqu’un qui lançait une bombe à eau, musiques montant des radios, silencieux Hollywood vrombissant sur le bitume.
Saber s’arrêta au drive-in et commanda du poulet grillé pour nous deux. Dans les haut-parleurs, Jo Stafford chantait « You Belong to Me ».
« Cette chanson m’obsède, dis-je.
– Pourquoi ? demanda Saber.
– Parce que c’est comme ça que les choses devraient être. Sauf que ce n’est pas le cas.
– Arrête un peu de réfléchir.
– Je crois qu’on est en train de se faire avoir, Saber.
– Tu rigoles ? Tu es un héros du rodéo, et moi je reviens dans la course, et je suis au top. Personne peut nous arrêter. »
Je regardai une voiture remplie de loubards descendre l’allée, la radio à fond. « Comment tu as su que Grady baisait dans ce motel ?
– Manny l’avait vu et il l’avait suivi. Ensuite il me l’a dit.
– Dans une ville de la taille de Houston, Manny voit par hasard un mec de River Oaks du mauvais côté de la ville, un type qu’on déteste et dont tu as volé la voiture ?
– C’est ce que je viens de dire.
– Tu n’as pas trouvé que c’était bizarre ?
– Non.
– C’est Manny qui t’a dit de voler sa voiture ?
– J’ai oublié qui en a eu l’idée. Quelle différence ça fait ? »
Les loubards se garèrent au bout de l’allée. L’un d’eux descendit de la voiture et alla aux toilettes. Il portait des drapes, un long peigne dépassait de sa poche arrière, sa chemise déboutonnée sortait de sa ceinture. En passant à côté de la voiture, il me regarda en face. Il avait un visage en lame de couteau, une petite bouche avec des dents tordues, des cheveux couleur de bronze brillant de gel, et les queues de canard les plus fournies que j’aie jamais vues.
« Un jour, Grady m’a dit qu’il était en rapport avec des loubards mexicains, dis-je.
– Tu es en train de me dire que Manny et Cholo ont monté un plan pour me pousser à voler la caisse de Grady, avec son fric et ses lingots dedans ?
– Non, je ne pense pas que ce soit très logique. Mais c’est un truc de ce genre.
– Tu as dans la tête une machine à se faire du souci à la place de la cervelle. Et en plus, tu ne t’inquiètes pas de ce qui devrait t’inquiéter.
– Par exemple ?
– Vick Atlas, un type qui non seulement est un psychopathe, mais dont le père passe des mecs au chalumeau.
– Je lui ai remis les pendules à l’heure, et jusque-là il n’a pas réagi, dis-je.
– Parce que les flics ont mis un véhicule devant chez toi.
– Mon père s’en est débarrassé. Il a dit que ce n’était pas honorable.
– Après que vous avez été tous les deux chez les flics ?
– Il a dit qu’il n’avait pas demandé de protection. Il voulait que les flics fassent leur boulot et envoient la famille Atlas en taule.
– Je parie qu’ils l’ont fait aussitôt. »
La serveuse nous apporta sur un plateau nos poulets, des frites et des milk-shakes. Le loubard sortit des toilettes, en train de se peigner et de mettre ses cheveux en place. Puis soudain il changea de direction, et marcha vers ma fenêtre, glissant son peigne dans sa poche arrière. Il se pencha, l’haleine fade de chewing-gum. « Qu’est-ce qui se passe, mec ?
– Il se passe rien, dis-je. On se connaît ?
– J’allais souvent chez Reagan. Je t’ai vu à quelques matches de football, et à un bal ou deux. Loren t’a trouvé ?
– Loren qui ?
– Nichols, mec. Loren Nichols. T’es Aaron Broussard, non ?
– Loren me cherche ? demandai-je.
– Ouais, il est passé là un peu plus tôt. Je voulais te le dire. » Il posa les coudes sur le toit de la voiture, le vent gonflant sa chemise. « Il allait à Herman Park avec deux filles de Bellaire.
– Loren sort avec des filles de Bellaire ?
– Je te mets juste au courant, mec. Vous voulez fumer un petit joint ?
– Non, merci. »
Il se pencha encore plus, de façon à voir Saber en face. « Tu t’appelles Bledsoe ?
– Et alors ? dit Saber.
– J’ai entendu parler de toi. T’as passé ta queue par un trou dans le plafond au-dessus de la tête d’un prof. Ça, c’est quelque chose, mec. »
Saber le regarda. « Je viens de laver ma caisse.
– Et alors ?
– Alors vire tes aisselles.
– Je dirai à Loren que je vous ai vus », dit le loubard. Il tapota le montant de la porte et s’éloigna.
« Tu connais ce type ? dis-je.
– Non.
– Tu crois qu’il est de mèche avec Vick Atlas ?
– Tu le sais bien », dit Saber. Il reposa sur le plateau le bréchet qu’il était en train de manger. « Mec, oh, mec. » Il sortit de la voiture.
« Qu’est-ce que tu fais ? dis-je.
– Je ne peux plus supporter ça.
– Supporter quoi ?
– Passer mon temps à me faire niquer par ces types. Être à leur merci.
– Reviens ici, Saber », dis-je en sortant de la voiture.
Saber s’approcha de la fenêtre du conducteur de la vieille bagnole, et se pencha à l’intérieur. « Je ne sais pas ce que t’a dit ce mec sur le siège arrière, mais il fait le trottoir. Il vient de nous faire une proposition, et il a essayé de nous expédier à Herman Park. Maintenant, je vais entrer et appeler les flics. C’est un endroit classe. À votre place, je larguerais ce mec quelque part. Il est pas classe du tout. »
J’ai cru que nous étions morts. Mais il ne se passa rien. Saber rayonnait. Dans son innocence, il était persuadé d’avoir affronté le mal et de l’avoir vaincu par la ruse. Je pense que tel n’était pas le cas. J’étais persuadé que la peur des jeunes dans la vieille bagnole était telle qu’ils auraient avalé n’importe quelle insulte plutôt que de rapporter à Vick Atlas des informations qu’il n’avait pas envie d’entendre. Ils étaient nés dans la pauvreté, cachaient leur insécurité en portant la tenue des zazous des années quarante, et n’avaient pas le vocabulaire adéquat pour formuler les impulsions qui contrôlaient leur vie.
« On les a bien eus, hein ? » dit Saber tandis que nous descendions South Main en direction de la patinoire.
Je regardai par la fenêtre sans répondre.
« Est-ce que je t’ai dit que j’avais eu une conversation avec la joueuse d’orgue de la patinoire ? dit-il. Je crois que je la botte.
– Tu es le meilleur, Saber », dis-je.
Les nuages étaient jaune soufre et roulaient en tourbillons noirs jusqu’à l’horizon, comme si nous étions prisonniers sous un océan glissant par-dessus le bord de la terre.
1. Surnom du pistolet-mitrailleur américain.
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