Les jaloux
Chapitre 26
26
Le temps que j’arrive chez moi, le ciel était devenu noir et le vent faisait craquer la maison, qui pourtant était en brique. Je fis rentrer Major, Skippy, Bugs et Snuggs et m’assis dans le bureau de mon père avec ma guitare. Ses pages manuscrites étaient soigneusement empilées sur son sous-main. Je commençai à lire le récit que son grand-père lui avait fait de ce qui s’était passé à Marye’s Heights le 13 décembre 1862. Les garçons en butternut étaient retranchés avec des mousquets et de l’artillerie derrière un mur de pierre, au sommet de la montée. Tout l’après-midi, des troupes de l’Union gravirent la colline, vague après vague, et les hommes furent massacrés par milliers, au point qu’ils dérapaient dans leur propre sang et que les confédérés ne voulaient plus faire feu sur eux.
Je me demandais comment on pouvait être à ce point courageux. Je me demandais aussi pourquoi je ne parvenais pas à me libérer du puits de terreur qui semblait m’attirer dans sa gueule. La réponse était simple : j’avais peur pour ma famille, et je m’en voulais de l’avoir mise en danger. Je faisais aussi pour la première fois l’expérience d’un syndrome dont j’apprendrais un jour qu’il est caractéristique de presque tous ceux qui ont été victimes de violence.
Je n’avais pas de réponse. J’avais à peine dix-huit ans. J’aimais ma mère, mon père, Valerie et mes animaux. Tout ce que je voulais, c’était être avec eux, et oublier les Atlas et les Harrelson de ce monde. Malheureusement, la furie, la boue, la complexité qui courent dans les veines ne fonctionnent pas comme ça.
*
* *
La pluie s’était mise à tomber à grosses gouttes quand la bagnole de Saber rebondit dans l’allée, sa paire de dés porte-bonheur se balançant sur son rétroviseur. Il sortit, et il riait déjà avant de commencer son histoire.
« Qu’y a-t-il ? » demandai-je.
Il secouait la tête, incapable de s’arrêter de rire. Il s’adossa à sa voiture, essayant de retrouver sa respiration.
« Tu es défoncé ? »
Il avait des larmes dans les yeux. « Tu ne me croiras jamais.
– Qu’est-ce que je ne croirai jamais ? »
Il se remit à parler, puis il eut une faiblesse et dut ouvrir la portière et s’asseoir sur le siège. « Je viens de foutre le bordel dans la tête de Grady Harrelson, dit-il, de nouveau incapable de se contrôler. Ah, c’était magnifique. Il va lui falloir des semaines pour tout comprendre. Il s’est fait sérieusement baiser, et il court un sacré danger. » Il était plié en deux, il riait à s’en tenir les côtes, son visage devenait rouge.
« Qu’est-ce que tu as fait ? demandai-je.
– Grady était en train de baiser dans un motel de Wayside Drive, avec la femme d’un mec qui conduit une dépanneuse de nuit, une bête féroce qui a été deux fois à Huntsville pour agressions. Grady a acheté une décapotable exactement pareille à celle qu’on a piquée et vendue au Mexique. Hier soir, je les ai suivis au motel, j’ai attendu qu’ils aillent manger et j’ai donné deux dollars à la femme de chambre pour qu’elle pose dans leur chambre une assiette de fondants au chocolat fourrés au laxatif. » Il se remit à rire.
« Tu veux bien t’arrêter un peu ? » dis-je.
Il s’essuya le visage avec un mouchoir. « Accroche-toi. C’est de mieux en mieux. J’ai piqué sa nouvelle décapotable, et j’ai attendu deux heures que le Ex-Lax fasse son effet, pour qu’ils doivent se battre pour s’asseoir sur les chiottes. J’ai appelé le numéro d’urgence du mari, je lui ai dit que Grady était en train de sauter sa nana et je lui ai donné l’adresse du motel. » Saber trépignait dans l’allée. « J’ai tout regardé depuis l’autre côté de la rue. La bête féroce arrive et, à coups de pied, fait sauter la porte. Grady est dans la chambre, en sous-vêtements Jockey, et la nana est en train de devenir folle. Grady essaie de s’expliquer et à ce moment-là il s’aperçoit que sa nouvelle bagnole a disparu, et il accuse la bête féroce de l’avoir volée. » Saber essaya de se relever, puis retomba sur le siège, la respiration sifflante, le nez coulant, tout son visage luisant de larmes.
« Quand est-ce que tu vas grandir, Saber ?
– Jamais. Allons, ne sois pas si sérieux, répondit-il. Tu aurais dû voir Grady. Il y avait une bande marron à l’arrière de son slip Jockey. Les gens sortaient de leurs chambres, et des flics leur criaient d’y rentrer. Grady a commencé à engueuler un flic, et le flic en le poussant l’a fait tomber sur le ciment. Il était blême. J’ai cru qu’il allait piquer une crise de nerfs.
– Qu’est-ce que tu vas faire de sa voiture ?
– La larguer dans une ville de colorés.
– Ça ne ressemble pas à tes amis, dis-je.
– Manny et Cholo ? Ils ne veulent plus de problèmes avec des types comme Vick Atlas et Grady. Tu sais ce que Manny a dit ? “Pas d’histoires avec les gens qui ont de l’oseille.”
– Je suis vraiment impressionné par leur grande sagesse. Quand vas-tu cesser d’écouter ces menteurs ? dis-je. Entre.
– Pour quoi faire ?
– Pour te laver le visage.
– Il faut que tu te détendes, Aaron, dit-il alors qu’il commençait à se contrôler. Tout se passera bien. On sera toujours potes, hein ?
– Ce n’est pas moi qui ai tout foutu en l’air, dis-je.
– OK, bon, j’ai eu tort. Regarde, tu es déjà en train de sourire. La dernière année nous attend. Ça va être génial.
– Promets-moi que tu ne vas pas larguer la voiture, Saber.
– Qu’est-ce que je pourrais en faire ?
– Où est-elle, pour le moment ?
– Manny la garde en sécurité dans son garage. C’est bon. Tu t’inquiètes toujours. On va prendre quelques bières et aller les boire dans le parc.
– Jaime Atlas est capable de tuer toute ma famille, dis-je. L’inspecteur Jenks m’a dit qu’il avait été homme de main à Chicago et à New York. Il brûlait au lance-flammes les aisselles et les parties génitales de ses victimes. C’est pour ça que je n’ai pas tellement envie de rire. »
Il perdit son air joyeux. Il s’essuya les yeux. Je ne m’étais jamais rendu compte que ses cils étaient aussi longs, ni combien ils me faisaient penser à ceux d’une fille. « Il a fait quoi, Jaime Atlas ? »
La pluie martela pendant près d’une heure, inondant les rues, puis la tempête cessa et le ciel redevint aussi lumineux et brûlant que de l’étain. J’allai chez Valerie. Mr Epstein était à quatre pattes, en train de désherber les rosiers devant la maison, torse nu avec un jean coupé, en plein soleil, les poils dorés de son dos collant de sueur. Il me fit un grand sourire, ses bras égratignés par les piquants, et mouchetés de terre. « Elle est à l’intérieur.
– Comment allez-vous, monsieur ? » dis-je, de la même façon que mon père se serait adressé à un autre homme.
Il ne répondit pas. Il se contenta de continuer à me sourire. Je n’étais jamais à l’aise avec Mr Epstein, peut-être parce que j’étais intime avec sa fille. À moins qu’il n’y ait eu une autre raison. Je ne savais pas grand-chose sur la violence, qui est un état perpétuel chez certains, un dernier recours pour d’autres, et qui, pour quelques-uns, est un choix qui n’existe pas. Je savais que Mr Epstein n’appartenait pas à ce dernier groupe. Mais auquel appartenait-il ? C’était un homme de gauche, et peut-être un idéologue ; en tant que membre d’un commando, il avait dû tuer des ennemis, militaires ou même civils, avec un couteau, ou à mains nues. Comment lave-t-on ses mains de pareille culpabilité ?
Je m’assis sur les marches et tentai de soutenir son regard. « Aujourd’hui, j’ai parlé avec l’inspecteur Jenks.
– Merton va bien ?
– Je crois qu’il est vraiment malade. Les poumons. Et peut-être aussi le cœur.
– Désolé de l’apprendre. Merton sait s’y prendre.
– Pardon ?
– Il porte un insigne, mais il écrit ses propres règles. Ils font tous ça.
– Qui, “ils” ? »
Il eut un nouveau sourire. « Ils.
– Je suis désolé de causer tous ces ennuis à Valerie, monsieur Epstein.
– Tu n’avais rien à voir avec tout ça.
– Je pourrais presque vous croire, monsieur. » Une fois de plus, il ne répondit pas. Je continuai : « L’inspecteur Jenks m’a dit des choses terribles concernant Jaime Atlas. »
Mr Epstein s’assit sur les hanches, essuya sur son short la terre qu’il avait sur les mains, ses cils perlés de sueur. « L’homme qui s’en prend à quelqu’un n’est qu’un homme. La plupart des assassins sont des lâches.
– Jaime Atlas a serré la tête d’un homme dans un étau.
– Ne crois pas tout ce qu’on te dit.
– L’inspecteur Jenks a inventé tout ça ?
– Non, Jaime Atlas a sans doute fait ça. Si on fait ça à un type comme eux, ils se barrent en courant. Ils ne participent pas aux guerres. Ils en tirent de l’argent. »
Ce qu’il pensait de la famille Atlas ne m’intéressait pas. La question que j’avais en tête était de celles que je n’arrivais pas à poser.
« Ça ne me vexera pas, dit-il.
– Comment ?
– Tu peux me dire tout ce que tu veux, ça ne me vexera pas.
– À votre avis, qui a tué Mr Harrelson ? »
Il prit un plantoir et se mit à déterrer de mauvaises herbes, à grands coups. Il avait des cercles de terre sur la nuque.
« J’ai dit une chose qu’il ne fallait pas, monsieur ?
– Non. Va voir Valerie. Une femme que tu connais a téléphoné pour toi. Dis-lui de ne jamais rappeler ici. »
Valerie était dans la cuisine en train de faire la vaisselle. Je pris un torchon et me mis à l’essuyer. Je voyais des rougeurs sur sa gorge.
« Ton père m’a dit qu’on m’avait appelé, dis-je.
– Oui, la dénommée Cisco.
– Elle a appelé ici ?
– Qu’est-ce que je viens de dire ? Pourquoi es-tu en contact avec cette personne, Aaron ?
– J’ai essayé d’aider l’inspecteur Jenks. Il est en train de mourir.
– Très bien, mais quel rapport avec elle ? Pourquoi est-ce qu’elle appelle chez moi ?
– Je ne sais pas. Elle a laissé un numéro ?
– Oui, elle a laissé un numéro. Tu devrais peut-être te précipiter dessus.
– Ne sois pas comme ça, Val.
– Comme quoi ?
– Je peux me servir de ton téléphone ?
– Je t’en prie. » Elle laissa tomber une assiette sur l’égouttoir.
Le téléphone était dans le vestibule. Je composai le numéro noté par Valerie. Miss Cisco décrocha à la première sonnerie. « Où étais-tu ?
– Où moi j’étais ?
– Tu te rends compte de ce qui s’est passé ?
– Je ne sais pas de quoi vous parlez.
– D’où appelles-tu ?
– De chez Valerie. Qu’est-ce que ça peut faire ?
– On peut t’entendre ?
– Je pense que oui. Que se passe-t-il ?
– Sors, et rappelle-moi d’ailleurs.
– Pas avant que vous ne m’ayez dit ce qui se passe, Miss Cisco.
– Arrête de m’appeler “Miss”. Je n’aime pas cette politesse hypocrite du Sud. Tu as une idée de ce qu’a fait ton imbécile d’ami ? Tu en as la moindre idée ?
– Vous parlez de Saber ? »
Elle raccrocha. Valerie était toujours devant l’évier, le dos tourné à moi. « Tu veux bien venir faire un tour avec moi ? » demandai-je.
Elle ne répondit pas.
« Je t’en prie », dis-je.
Elle s’essuya les mains et se retourna. « D’accord », dit-elle.
Je la pris dans mes bras et la serrai très fort, mon visage dans ses cheveux. Ça m’était égal que son père nous voie. « Je t’aime, dis-je. Je t’aimerai toute ma vie. »
Nous roulâmes jusqu’à un drugstore de quartier. À l’intérieur, il faisait frais, des ventilateurs tournaient au plafond. Je commandai deux milk-shakes au chocolat, entrai dans la cabine téléphonique et refermai la porte. Je voyais Valerie en train de lire un magazine au comptoir. Je voyais aussi la porte d’entrée, la circulation dans la rue et, au coin, les petits livreurs en train de rouler leurs journaux. C’était une scène qu’on voyait dans n’importe quel quartier ouvrier de l’Amérique de 1952. À une différence près. La lumière au-dehors était comme le scintillement de milliers de lames de rasoir. L’air qui entrait par la porte sentait le goudron brûlant et l’eau d’égouts. Les bruits de la circulation étaient métalliques, stridents de klaxons. Je composai le numéro de Miss Cisco.
« C’est toi ? demanda-t-elle.
– Oui, répondis-je, les yeux fixés sur le panneau de plastique dans la rue, sur la lumière tremblante, sur la crudité des couleurs.
– Ton ami a volé la décapotable de Grady, non ? Celle qu’il avait achetée pour remplacer l’autre que ton ami lui avait volée ?
– Quel ami ?
– Si tu ne veux pas que ton ami se retrouve rôti à la broche, ne fais pas le malin. Où est la voiture, Aaron ?
– Je ne sais pas.
– Où est ton ami ?
– Même réponse.
– Je vais te réduire en bouillie !
– J’ai vu les fleurs que vous avez envoyées à l’inspecteur Jenks. J’ai trouvé ça vraiment gentil.
– Dis à ton ami de laisser la voiture où il voudra, n’importe où. Et qu’ensuite il t’appelle pour nous dire où elle est. C’est aussi simple que ça.
– Qui, “nous” ? Je ne fais partie d’aucun “nous”, Miss Cisco.
– Je te prenais pour un gamin futé.
– Non, je suis stupide. Et je le prouve en ayant cette conversation, dis-je.
– Tu sais ce que disait Ben Siegel. “Ne fréquente pas les caves.” J’aurais dû l’écouter. Au revoir, Aaron. J’aurai essayé.
– Quel est le problème avec la voiture ? C’est quoi, le gros problème ? »
Elle coupa la communication. Je reposai le récepteur et ouvris la porte de la cabine. Dans la rue, une Hudson ’49 vert citron avec antenne souple et suspension surbaissée passa devant la porte ; puis ce fut un pick-up peint d’une teinte jaunâtre, laide comme la couleur de l’urine ; puis un dragster trafiqué avec un moteur de Mercedes apparent équipé d’un double carbu, de filtres à air et écrous de culasse chromés ; puis un type torse nu, en jean graisseux et bottes de cow-boy, juché sur une Harley.
Je m’assis à côté de Valerie, et bus un peu de milk-shake. Au-delà de la porte, je voyais des ondes de chaleur monter des trottoirs, et j’entendais les roulettes de la planche d’un handicapé qui se poussait le long du ciment. Le pick-up repassa. Le type sur la Harley aussi, ainsi que les deux types dans le dragster. La Hudson vert citron s’était arrêtée devant une échoppe à hamburgers, abritée par un auvent de toile au-dessus des places de parking, où des serveuses en uniforme rouge portaient les commandes sur des plateaux de métal. « Tu connais un de ces types, dehors ?
– Quels types ? demanda Valerie.
– Les types qui ont fait le tour du pâté de maisons.
– Je ne vois personne. »
Je m’approchai de la porte. De l’autre côté de la rue, les occupants de la Hudson fumaient une cigarette sous un arbre. Ils portaient des drapes, des chaussures pointues, et leurs chemises dépassaient de leurs ceintures. Ils avaient laissé leur voiture sous l’auvent, et visiblement ils n’avaient rien commandé. Je sortis et les regardai en face. S’ils m’avaient remarqué, ils ne le montraient pas. Le dragster était arrêté au feu. Le type sur le siège passager ressemblait à un des copains de Grady, un joueur de football aux cheveux en brosse avec des bras comme des jambons fumés. Dans la salle d’entraînement du gymnase de mon lycée, je l’avais vu une fois pousser la tête d’un gosse maigrichon contre son entrejambe, et dire : « Qu’est-ce qui se passe, connard ? Qu’est-ce que tu veux, ducon ? »
Je me dirigeai vers le dragster. Le feu passa au vert, et il s’éloigna. Ni le conducteur, ni son passager ne se retournèrent. Je rentrai dans le drugstore. « Mon imagination doit me jouer des tours.
– Que t’a dit cette femme ? demanda Valerie.
– Miss Cisco ? demandai-je en essayant de rester impassible.
– Celle que tu es venu appeler d’ici.
– Grady Harrelson a acheté une nouvelle décapotable pour remplacer celle qu’il s’était fait voler, dis-je. Elle a été volée aussi.
– Personne n’a une telle malchance !
– Si, Grady !
– C’est du Saber Bledsoe tout craché.
– Tu connais Sabe. Essayer de le contrôler, c’est comme essayer de faire dévier la trajectoire de la comète de Halley.
– Il sème la pagaille, et ensuite il t’attire dedans. J’en ai assez, Aaron. »
Je ne pouvais lui en vouloir. Le pick-up jaune passa de nouveau. « Reste ici. Si quelqu’un entre, ne lui parle pas. Je reviens tout de suite. »
J’allai à la porte du fond et regardai dans la ruelle. Un des deux types en drapes fumait une cigarette au bord du trottoir. À l’autre extrémité, le type torse nu de la Harley bricolait sa chaîne comme s’il avait un problème mécanique. Dans son dos, ses vertèbres faisaient un arc sous sa peau, et il avait un couteau dans le fourreau fixé à sa ceinture. Je sortis dans la ruelle. Elle était pavée de vieilles briques et bordée de poubelles. Même s’il faisait plus de 32 °C, le vent était froid à mon visage.
J’effleurai le bandage sur ma joue. Je ne saurais dire pourquoi. Peut-être pour la même raison que les étudiants allemands s’étant battus en duel préservaient leurs cicatrices sur le visage. « Si vous voulez me parler, je suis là, les gars. »
Aucun des types ne fit mine de m’avoir entendu. Puis celui qui bricolait la Harley se leva, et se déplaça en cercle jusqu’à ce qu’il se trouve face à moi. Son jean pendait en dessous de son nombril, on voyait ses poils pubiens, sa peau était pâle et luisante de graisse et de sueur. Il sortit son peigne de sa poche arrière, se peigna avec les deux mains pour remettre ses queues de canard en place, la tête penchée, ses aisselles couvertes de poils.
« Vous travaillez pour Grady, les gars ? » dis-je.
Pas de réponse.
« J’ai pas de problème avec vous », dis-je.
Le motard rangea son peigne et sortit un cran d’arrêt de sa poche droite. Il libéra la lame et se mit à se nettoyer les ongles comme si je n’étais pas là. J’entendis le type qui était à l’autre bout de la ruelle se diriger vers moi. Je regardai autour de moi, à la recherche d’une arme, et empoignai un couvercle de poubelle.
« On pensait que tu pourrais nous aider, dit le type en drapes. Tu es avec Bledsoe, non ?
– Saber Bledsoe ?
– Tu le connais ? demanda-t-il.
– C’est mon ami.
– C’est bien. Tu es honnête », dit le type en drapes. Ses cheveux étaient couleur ébène, peignés en arrière, ondulés au sommet. Il avait les joues grêlées ; son nez, ses yeux et sa bouche semblaient trop petits pour son visage, comme de la grenaille roulant au milieu d’une assiette. « Bledsoe est copain avec deux Chicanos ?
– J’en sais rien. »
Il leva la main pour me faire signe de rester calme. « Nous, on s’intéresse qu’aux cholos. Bledsoe a un joker. L’un d’eux s’appelle Manny. Tu connais un type qui s’appelle Manny ?
– Je crois avoir entendu parler de lui, dis-je.
– Tu sais où on peut le trouver ?
– Il est peut-être en train de baiser ta sœur. Appelle-la, dis-je.
– Tu vas avoir des ennuis, mec », dit le motard. Je ne le regardais plus. Il s’était rapproché, le couteau dans sa paume, aiguisé, la lame en l’air. « J’ai une super lame, mec. Tu veux qu’on fasse un match ? » Il affichait un grand sourire.
« Non.
– C’est bien ce que je pensais, dit-il. Tu commences à te pisser dessus ? »
Autant faire les choses jusqu’au bout, pensai-je. J’avançai d’un pas dans la ruelle. « Pose ton coupe-chou, et on verra bien ce qui se passe. »
Le type en drapes lança sa cigarette contre un mur. « Arrête ces conneries. Où ils ont mis la décapotable, mon pote ? Si tu fais encore le malin, on va te casser en deux.
– Je ne sais pas où elle est.
– Latte-le », dit le type en drapes.
Aussi simple que ça, aussi indifférent. L’ordre arbitraire de blesser quelqu’un qui n’est pas armé et inférieur en nombre. Je le regardai comme je n’avais encore jamais regardé personne. Je me demandai si on retiendrait ça contre moi si j’en venais à tuer quelqu’un dans ces circonstances.
Je me retournai pour rentrer dans le drugstore. L’ami de Grady à la coupe en brosse bloquait l’entrée, aussi imposant qu’une armoire à glace.
« Où est Valerie ? demandai-je.
– Aux toilettes, je pense, dit-il en souriant, comme plein de bonne volonté.
– Laisse-moi passer, s’il te plaît.
– Désolé, répondit-il.
– Tu jouais arrière. Tu étais un athlète reconnu. »
Ses yeux se voilèrent, comme s’il essayait de se rappeler quelqu’un qu’il connaissait. Puis il se reprit. « Je peux pas te laisser passer. Désolé. »
Je n’avais plus le choix. « Valerie Epstein n’a rien à voir dans cette affaire. Si tu lui fais du mal, son père te tuera. Et je ne dis pas ça façon de parler.
– Personne ne va faire de mal à une fille », dit-il. Puis il murmura : « Hé, mec, donne-leur ce qu’ils veulent. »
Je me retournai vers la ruelle. Le type en drapes était à moins de deux mètres de moi. Il se grattait la nuque avec un doigt. Il avait son autre main derrière lui. « Ouvre ta paume, dit-il.
– Pour quoi faire ?
– Tu l’as cherché, mon gars. Tu sais pour quoi. On n’a rien pour rien.
– Mon père se vengera.
– Ça me fait trembler. » Il attendit. « Allons, Broussard. Laisse-toi faire.
– Que je me laisse faire quoi ?
– Donne-moi ta main. Ça sera vite fini.
– Qu’est-ce qui sera fini ?
– Ça ne se finira que d’une seule façon. Tu le sais. Pourquoi retarder ? Avale ton médicament.
– Va te faire foutre », dis-je. Je le poussai, et je répétai : « Va te faire foutre. »
Puis je vis le rasoir de barbier dans sa main gauche. Il tendit la main vers mon poignet. J’entendis le pick-up s’arrêter au bout de la ruelle et la portière passager s’ouvrir, crissant comme un toit d’étain qu’on cisaille. C’était Loren Nichols, balançant dans sa main une chaîne huilée aussi souple qu’un serpent.
« Qu’est-ce qui se passe, Loren ? demanda le type en drapes, l’air méfiant.
– Cassez-vous, bande de minables. Si jamais vous touchez à mon pote Aaron, je vous aurai », dit Loren. Il regarda le type à la coupe en brosse dans l’entrée. « Ça vaut aussi pour toi, gros lard.
– On n’a pas de problèmes avec toi, Loren, dit le type en drapes.
– Répète un peu ça », répondit Loren.
Ils ne pouvaient dissimuler leur honte qu’en se taisant.
Puis ils disparurent. Aussi vite que ça. Loren me mit sa chaîne sur l’épaule. Il me prit la nuque dans sa main, et pencha son front sur le mien. « Tire-toi de cette ville.
– Pas question que je m’enfuie.
– Je savais que tu dirais ça, répondit-il, en me donnant un petit coup de tête. Il y a des mecs qui aiment jouer les héros. »
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