Les jaloux

James Lee Burke · Chapitre 23 sur 42

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Les jaloux

Chapitre 21

21

 

 

Le père de Saber avait trouvé un boulot chez un glacier Jolly Jack. Je me doutais qu’il se sentait terriblement humilié. Les charrettes de Jolly Jack avançaient à coups de pédales, et en général elles étaient conduites par des adolescents qui avaient abandonné l’école. Tous les matins, Mr Bledsoe se présentait dans un dépôt à côté d’un pâturage pour chevaux et, en même temps que les jeunes, remplissait sa charrette de glace carbonique emballée dans des journaux, de boîtes de Popsicles, de barres chocolatées, de gobelets glacés, puis partait en pédalant par une chaleur de 35 °C, pas rasé, pas lavé, et sentant le vin en cubi et parfois le vomi de la soirée de la veille. Qui aurait pu en vouloir à Saber d’être désespéré ?

Évidemment, le problème était plus grave que ça. Il s’était livré à deux méchants péquenauds mexicains. Je passai chez lui ; sa mère me dit qu’elle ne savait absolument pas où il était.

« Il habite toujours ici, n’est-ce pas, madame Bledsoe ? dis-je.

– Comme si ça t’intéressait », dit-elle en me refermant la porte au nez.

Cependant, je savais où le trouver. Du moins par une soirée embaumée de printemps. Saber avait ses fantasmes. L’un d’eux consistait à rencontrer une fille magnifique sur la piste de patin à roulettes de South Main. Il roulait avec sa bagnole jusqu’à la grande tente pleine de musique d’orgue, du grincement des roues sur le sol en bois et du ronflement perpétuel des ventilateurs géants dans le fond, et se garait près de l’entrée pour pouvoir observer les patineurs à l’intérieur. Il se peignait en se regardant dans le rétroviseur, se lissant bien les cheveux en arrière sur les tempes, fumait, buvait une petite bouteille de Jax en faisant semblant d’attendre quelqu’un. Finalement, il se hasardait à l’intérieur, mangeait une barre Baby Ruth et regardait les filles le frôler dans un grondement, se tenant toutes par la main, accélérant, ralentissant, parfois patinant en arrière. Elles portaient des

pulls pastel en angora, des 1 poodle skirts, de larges ceintures noires brillantes. Les plus délurées avaient parfois des anneaux d’oreilles et des soutiens-gorge pigeonnants, et quand elles passaient, en groupe, il pouvait les sentir comme un jardin plein de fleurs. Il ne croisait jamais leurs regards. Il aurait aussi bien pu être un piquet.

Puis il rentrait chez lui, allait au lit et, sans doute, se masturbait avant de cacher son slip au fond du coffre à linge puis, le matin venu, reprenait son rôle de fripon insouciant qui méprisait les rituels romantiques gouvernant tous les lycées d’Amérique.

Je devais me forcer à me rappeler toutes ces choses concernant le monde secret de Saber ; sinon, j’oublierais le garçon innocent et vulnérable qui était mon meilleur ami depuis l’école primaire. Même s’il traînait avec des mauvais garçons, je savais que Saber, pour moi, se serait coupé un bras. Quand on a un ami comme ça, on ne le laisse jamais tomber, quoi qu’il fasse.

Au crépuscule, j’entrai dans le parking près de la tente. La bagnole de Saber était là, vitres baissées laissant entrer la poussière. À côté était garée une Ford 1946 jaune canari avec des jantes à rayons, des pneus à flancs blancs, des petits feux arrière bleus, klaxon chromé et double échappement. Je ne voyais pas Saber. Près de l’entrée, un homme au chapeau en papier vendait des cornets de glace pilée à la main. J’en achetai un à la menthe, franchis le battant de toile et m’assis sur les sièges en bois provenant des gradins du base-ball. Je vis Saber au comptoir du snack, qui payait avec des billets qu’il sortait d’un portefeuille artisanal retenu par une chaînette. Je n’avais encore jamais vu ce portefeuille. Les deux Mexicains de la prison se tenaient à côté de lui, buvant des sodas à la paille, vêtus de chaussures en cuir verni, de drapes noirs brodés de blanc et de chemises à manches longues en rayonne boutonnées aux poignets, et dont les pans dépassaient de leurs ceintures.

Saber et les deux loubards parlaient à quatre filles de quinze ou seize ans, le genre de filles à la vilaine peau qui habitent les logements sociaux, portent les shorts les plus moulants qu’elles puissent trouver et se font tatouer entre les cuisses le nom de leur petit ami. C’étaient les filles les plus mal dégrossies que j’aie jamais connues, et en même temps elles étaient une cible facile pour un type malin qui leur disait qu’elles étaient très belles, intelligentes, sacrément canon et drôles, beaucoup trop bien pour les pauvres types des logements sociaux avec qui elles sortaient.

Je m’approchai de Saber, par-derrière. Il mangeait avec une cuiller en plastique un chili dog dans une assiette en papier ; je pensai qu’il ne m’avait pas vu.

« Qu’est-ce qui se passe, Aaron ? dit-il sans se retourner.

– Pas grand-chose. Je me demandais où tu pouvais bien être passé », dis-je.

Les Mexicains proposaient aux filles de boire avec leurs pailles, affichant un large sourire quand les filles glissaient les pailles dans leur bouche.

« Ces temps-ci, je suis dans les voitures d’occasion, dit Saber.

– À qui appartient le coupé Ford qui est dehors ?

– C’est l’oncle de Manny et de Cholo qui le leur a donné. Tu veux faire un tour ?

– Non, merci. Je n’ai jamais aimé me faire menotter. Qui sont ces filles ?

– Elles traînent par là. On va au Prince’s. Tu veux venir ?

– Tu as appris, pour le père de Grady Harrelson ?

– Une tragédie de proportions cosmiques. J’ai pleuré à en perdre la vue. Viens au Prince’s avec nous.

– Non. »

Il regarda derrière lui pour voir si les Mexicains pouvaient nous entendre. « Tu as un problème racial ? dit-il.

– Non. Et arrête de te cacher derrière ça. »

Il haussa les épaules et se remit à manger.

« Est-ce que tu connaissais ces types qui voulaient faire brûler Valerie ? » demandai-je.

Il perdit son expression désinvolte. Pendant une petite seconde, je vis l’ancien Saber qui me regardait, dépouillé de sa fausse apparence. « Non, je n’ai pas entendu parler de cette histoire.

– Il se peut que ce soit Vick Atlas qui ait monté le coup. Les deux types ont fini dans un fossé. Ils étaient nus, et on leur avait coupé les mains. »

Son regard s’écarta de moi et se perdit dans l’espace, pendant qu’il cherchait des excuses pour continuer à faire ce qu’il faisait. Il se remit à manger son chili dog. « Manny et Cholo ont des relations. Des gens qui peuvent rendre de sacrés services.

– Les hommes de Vick Atlas ne permettraient pas à ces gars-là de nettoyer leurs chiottes.

– Et peut-être que toi non plus, dit-il. Parce que c’est bien l’impression que j’ai, Aaron.

– Va raconter ça à quelqu’un d’autre », dis-je.

Il jeta son chili dog à la poubelle. « On va rouler jusqu’au Prince’s, si tu veux bien. Il faut que je rejoigne les miens.

– Les tiens ?

– Mon vieux vend des Popsicles. C’est moi qui nourris la famille, et qui paie l’hypothèque. Et si je peux le faire, c’est grâce à Manny et à Cholo. Ce sont de bons gars. Ils me prennent comme je suis.

– Tu leur sers de torche-cul.

– Tu es comme ton vieux, dit-il. Tu joues au gentleman du Sud, mais tu te crois meilleur que les autres. »

Il s’éloigna de moi, la mâchoire crispée, les épaules arrondies à la façon des loubards.

« Je t’interdis de parler comme ça de mon père », dis-je dans son dos.

Il n’y fit pas attention. Je montai dans ma bagnole et descendis lentement South Main en direction d’Herman Park, tandis que les lumières s’allumaient le long du boulevard et dans les chênes verts du campus de Rice. J’aurais dû continuer de rouler, mais je ne pouvais laisser passer ça. Je fis un demi-tour sous les coups de klaxon, allai jusqu’au Prince’s drive-in et en parcourus les allées en roulant. La caisse de Saber n’était pas là, ni la décapotable Ford jaune canari. Ils n’avaient pas envie de venir là sans les filles, pensai-je. Tout était une affaire de filles. Je repris le chemin de la piste de patin à roulettes.

Est-ce que je suis injuste ? me demandai-je. Pas du tout.

Il faisait presque nuit, et il commençait à faire frais. Je m’arrêtai sur le parking. La bagnole de Saber et la Ford étaient toujours là. Je sortis de ma voiture, et entrai sous la tente. Maintenant, elle était plus encombrée, la musique plus rapide, il y avait dans l’air une légère odeur de sueur, de talc et de laque. Je ressortis, et je vis Saber, les Mexicains et les filles rassemblés entre deux échoppes, en train de boire des bières en canette, de s’allumer, de ricaner. Le vent tourna, et je compris qu’ils fumaient des joints. Je commençai à me diriger vers eux.

« Viens avec moi, Sabe, dis-je.

– J’peux pas. J’suis avec mes partenaires. »

Les filles faisaient passer les pétards, se penchaient quand elles riaient, me regardaient comme si j’étais un ballon ayant rompu ses amarres et flottant au milieu de leur groupe.

« Je m’appelle Manny, dit l’un des Mexicains. Et voici Cholo. Pourquoi t’arrêtes pas de te pointer dès qu’on est quelque part, mec ? »

Il était plus mince que son copain, habillé plus moulant, avec une peau plus sombre et plus de tatouages sur les bras et la nuque. Cholo avait un regard doux, chaud, pas menaçant. J’étais persuadé que chacun d’eux était capable de m’éventrer tout en continuant à se gargariser de bière.

« Hé, tu m’entends, gusano ? dit Manny. Tu étais dans notre cellule. Et ensuite je te vois au drugstore, et maintenant à la patinoire. T’arrêtes pas de te pointer, mec. Ça commence à m’énerver.

– Je suis désolé de l’apprendre, dis-je.

– C’est pas une manière de parler, mec, dit Cholo. Tu veux nous rejoindre ? On crèche dans le Cinquième District. Dans ce quartier, il y a pas que des colorés. On s’y plaît bien. Hé, t’aimes la musique ? On a un tas de disques, mec. T’aimes danser, aussi ? » Son regard passa sur les filles.

« Qu’est-ce que c’est, un gusano ? demandai-je.

– À peu près comme un compadre, dit Manny.

– Ça veut dire “ver de terre”, dis-je.

– T’es vachement malin.

– Il est OK, Manny, dit Saber. On a longtemps été partenaires.

– Pour moi il a pas l’air d’un partenaire. Mais si tu le dis, mec, ça va », dit Manny. Des yeux, il me parcourut des pieds à la tête. « Maintenant on est amis. Tu veux une accolade ? »

Je lui rendis son regard sans rien dire.

Il avait les yeux vitreux, sans expression. Il tira sur son joint, qu’il pinçait entre deux doigts, sans ciller. « Parce que t’es grand, tu te prends pour un macho ? Tu passes deux heures en taule, et tu crois que t’es un ancien détenu ? Dès ton premier jour à Huntsville, tu serais dans la suite nuptiale. Un train de marchandises te passerait sur le cul.

– Putain d’espingouin », dis-je.

Je n’avais encore jamais employé ce mot, pas une seule fois. Ma bouche devint sèche. J’essayai de déglutir, mais je n’avais plus de salive dans la bouche, juste un goût amer.

« Il ne pensait pas ça, dit Saber.

– Ah, si, il le pense, mec, ce chico. C’est bon, Saber », dit Manny. Il ramena les yeux sur moi. « On t’aime bien, mec. On n’a pas de rancune. À propos d’Huntsville, je plaisantais. Ça te plairait, mec. Quelqu’un s’occuperait de toi. Te cintrerait. Te présenterait à des amis. Te ferait sucer son cigare.

– Avance un peu, dis-je.

– Laisse tomber, Aaron », dit Saber.

Manny affichait un grand sourire, les dents aussi blanches que des Chiclets. Saber fit un pas entre nous puis, comme je ne reculais pas, il me poussa. « Rentre chez toi, Aaron. »

Je le regardai longtemps. Les filles cessèrent de ricasser. L’une d’elles baissa la tête. Cholo crocheta son pouce dans sa poche droite. Une voiture de police passa à toute vitesse sur South Main, gyrophare allumé, sirène coupée. « Amuse-toi bien, Sabe, dis-je.

– Ne sois pas comme ça, dit-il dans mon dos. Allons, Aaron. On est copains. »

 

Quand je rentrai à la maison, mon père était chez le glacier. Ma mère faisait la vaisselle.

« Tu aurais dû me laisser ça, dis-je.

– Ça ne me dérange pas. L’inspecteur Jenks a téléphoné, dit-elle. Il veut que tu le rappelles.

– À quel sujet ?

– Il a dit qu’il voudrait te consulter.

– Me consulter ?

– C’est le terme qu’il a employé. Il a été tout à fait courtois.

– Ne te laisse pas prendre, dis-je.

– Cette attitude cynique ne te convient pas, Aaron. Il a été très gentil. Visiblement, il a de l’éducation, même s’il est d’origine modeste. »

Je savais depuis longtemps que n’importe quelle incarnation de l’autorité traitant ma mère avec un minimum de respect devenait immédiatement un substitut du père qu’elle n’avait jamais eu. La conséquence de ça était presque toujours un désastre. Mais je ne discutai pas. Je me servis du téléphone dans le bureau de mon père pour appeler Merton Jenks au numéro qu’il avait laissé.

« Que voulez-vous ? demandai-je.

– Et si tu apprenais un peu les bonnes manières ? répondit-il.

– On ne peut rien pour vous, inspecteur Jenks. On ne fait rien de mal. Si vous nous laissiez tranquilles ?

– Tu t’y connais en musique. Tu sais ce que les jeunes écoutent. Maintenant, ferme ta putain de gueule si tu n’as pas envie que je revienne, dit-il.

– Que voulez-vous, inspecteur ?

– Quand Clint Harrelson s’est fait dézinguer dans la piscine, un quarante-cinq tours passait sur la chaîne dans la salle de jeux. La chanson, c’était « Boogie Woogie Stomp » par Albert Ammons. Tu la connais ?

– Évidemment.

– Voilà l’affaire. Dans le casier à disques, il n’y avait pas d’autre musique de jazz, ni de swing, ni de musique de nègres. Les gens qui connaissaient Harrelson savaient qu’il ne supportait aucun de ces trucs, et qu’il ne les autorisait pas dans sa maison. Tu as une idée de qui aurait pu passer cette chanson sur sa chaîne ?

– Non, monsieur, dis-je.

– Grady Harrelson n’écoute pas ce genre de musique ?

– Les types comme Grady écoutent de la merde de Pat Boone, répondis-je. En plus, j’ai lu que Grady faisait de la voile quand il a appris la nouvelle à propos de son père.

– Personne de tes connaissances n’aurait eu un motif pour abattre Clint Harrelson ? » demanda-t-il.

Je me rappelai déjà ma conversation avec les amis mexicains de Saber, en particulier Cholo, qui avait dit qu’ils vivaient dans le Cinquième District, le cœur du quartier noir. Là-bas, ils avaient beaucoup de disques. La musique d’Albert Ammons était de celles qu’on achetait dans un magasin de coiffure ou un salon de beauté pour les Noirs, et pas dans un quartier blanc. Saber était persuadé que Clint Harrelson était responsable du renvoi de Mr Bledsoe. Et il avait volé la décapotable de Grady et l’avait vendue au Mexique. Son désir de vengeance allait-il au point de s’introduire sur la propriété des Harrelson, de harceler le père avec un disque de rhythm and blues, puis de le tuer ?

Ça paraissait ridicule, sauf qu’il s’était introduit chez Mr Krauser, avait saccagé ses biens les plus précieux et avait pris pour l’aider Jimmy McDougal, un gosse attardé. « Tu es dans le coma ? dit Jenks.

– Pourquoi passez-vous votre temps à m’insulter ?

– Parce que tu me gonfles. »

Dans le fond, j’entendis un bruit, comme celui qu’on fait en enfonçant un ouvre-boîtes dans une canette de bière.

« Moi, je vous gonfle ? » dis-je.

Ma mère apparut, sortie de nulle part. « Ne parle pas comme ça dans cette maison », dit-elle. Elle m’arracha le récepteur des mains. « Inspecteur Jenks, je vous ai entendu depuis la cuisine. Vous me décevez beaucoup. J’ai envie de vous laver la bouche au savon. Vous ne devez plus appeler ici. »

Elle reposa le récepteur sur son socle, et le lâcha très vite, comme pour éviter les microbes.

Je pris un bain et m’allongeai sur mon lit dans le courant d’air frais que le ventilateur tirait à travers la moustiquaire. Major et les chats étaient entassés à côté de moi, ronflant du merveilleux ronflement des animaux. J’éprouvai une étrange sensation de paix dans mon foyer. Ça ne dura pas.

Mon père rentra tard, effleurant le montant de la porte et les gravures au mur du couloir. Quelques minutes plus tard, je le vis par la porte entrouverte de la salle de bains. Il était assis sur le rebord de la baignoire, fumant une cigarette en maillot de corps, slip et chaussettes, ses jarretières fixées sur ses mollets. Il avait les traits tirés, sa barbe de trois jours était grise, sa main tremblait quand il levait sa cigarette.

« Papa ? » dis-je.

Il tourna la tête vers moi, comme si je lui parlais de très loin. « Aaron ? Qu’est-ce que tu fais encore debout ? Tu n’as pas de travail, demain ?

– Je peux faire quelque chose pour toi ? »

Il regarda dans le vide. « Non, non, pas vraiment. Personne d’entre nous ne le peut. C’est ce qu’il y a de drôle. C’est parti. Tout. C’était juste un rêve

à propos du Bayou Teche. 2 Parti avec le vent. »

Je percevais le crissement du papier à cigarettes quand il inhalait. Je pensais qu’un jour les cigarettes le tueraient. Mais ce n’était pas cette inquiétude que j’avais en regardant mon père. Personne n’avait à me convaincre de la réalité de l’enfer. Ce n’était pas une fosse ardente. Il vivait et prospérait dans le cœur des hommes et, du soir au matin, consumait son hôte.

 

1. Jupes rondes en tweed décorées d’un animal (à l’origine un caniche) en vogue chez les jeunes

Américaines des années cinquante.

2. En français dans le texte, tel quel.

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