Les jaloux
Chapitre 25
25
Le lendemain matin, je me rendis à la tour qu’habitait Cisco Napolitano, donnant sur un rond-point fleuri du Montrose District. Quand elle m’ouvrit, elle était encore en pyjama, et pas maquillée. Elle s’appuya contre le jambage. Je voyais le haut de ses seins, mais apparemment elle s’en fichait. Je n’étais même pas sûr qu’elle allait parler. « Que se passe-t-il, petit ? dit-elle.
– Il se passe rien. »
Elle ne m’invita pas à entrer. Son visage paraissait plus vieux, plus desséché, prêt à s’écailler, les yeux bordés de rouge, et plus creux, comme si elle me regardait à travers un masque.
« Puis-je entrer ? demandai-je.
– Puis-je ? C’est pour ça que je t’adore. Oui, tu peux entrer, mon petit cœur. »
Je me demandai si elle faisait une descente après avoir pris une
goofball 1. Elle referma la porte derrière moi, et montra le bandage que j’avais entre les yeux. « Tu as franchi la ligne rouge avec Je-ne-sais-plus-son-nom ?
– Valerie ? On n’a pas ce genre de relations.
– Tu as été blessé au rodéo ?
– J’ai été jusqu’à la sonnerie, mais j’ai été disqualifié.
– Laisse-moi m’habiller. Je me sens un peu barbouillée, ce matin. Je voudrais que tu m’emmènes quelque part. »
Les rideaux étaient fermés, la décoration de la pièce imprégnée d’une chaude lumière jaune qui accentuait ses couleurs et le fouillis des meubles de style arabe ou oriental. « Je suis venu vous parler de l’inspecteur Jenks, dis-je.
– Encore lui ?
– Je crois qu’il a de l’emphysème, ou un cancer du poumon. Je pense qu’il est au bout de son rouleau. »
À travers une fente des rideaux, elle regardait les voitures tourner, ou les fleurs au milieu de leur cercle, ou les véhicules dans la rue. « Pourquoi me parler de ça ?
– Parce que je sais que vous étiez en couple à Reno ou Las Vegas. Et malgré ses manières de redneck, je pense que c’est un brave type.
– Tu te mêles de trop de choses. Où as-tu trouvé cette histoire d’emphysème ?
– Quand il parle, on dirait qu’il a des paillettes de métal dans la poitrine, et il y a du sang sur ses mégots.
– Laisse-moi te dire une chose à propos de Merton Jenks, petit.
– Et si vous m’appeliez Aaron ?
– Merton était un infiltré des mœurs à Vegas. Et crois-moi, ça lui allait comme un gant. Tu vois ce que je veux dire ? »
Elle attendit. Comme je ne répondais pas, elle continua : « Au tribunal, il m’a donnée. J’ai été détenue pendant onze mois dans la prison du comté, comme témoin clef. J’ai eu de la chance d’en sortir vivante.
– C’est peut-être pour ça qu’il se tracasse pour vous.
– Avec toi, on rit tout le temps.
– Où allons-nous ?
– À La Farmacia, dans le Cinquième District, mon cœur. Je suis salement atteinte par je ne sais quoi. » Elle se tut, le regard vide. « Merton est vraiment en train d’y passer ?
– Qu’est-ce que j’en sais ? »
Elle ferma et rouvrit les yeux, comme si elle avait perdu le fil de la conversation. Je ne me rappelais plus si je l’avais déjà vue les bras nus. Je reconnaissais les signes. Les drogues ne faisaient que frayer leur chemin à travers l’Amérique, depuis les taudis et la frontière jusqu’aux quartiers des classes moyennes. À Houston, cette culture avait toujours été superficielle. Les loubards versaient du liquide de briquet sur un mouchoir plié et le reniflaient en se promenant, à la fois pour se faire voir et pour planer. Parfois, lors d’une fête, il y avait des pétards. Les fouteurs de merde se
roulaient des Zig-Zag 2 depuis qu’ils étaient hauts comme trois pommes. Mais le smack ou le H ou la horse ou le joy juice ou le tar ou la china pearl, comme on le disait sans distinction, était le dragon qu’on venait juste de mettre à feu.
Miss Cisco alla s’habiller dans sa chambre. Son sac à cordon était posé sur une table près de la fenêtre. Je n’avais jamais regardé sans permission dans un sac de femme. Le cordon était dénoué, et le haut du sac s’affaissait. J’y fis pénétrer mon petit doigt, et agrandis l’ouverture. J’étais certain que j’allais y trouver son outillage – une cuiller, ou une seringue hypodermique, ou un tourniquet en caoutchouc, ou tout au moins un briquet. Faux. Au milieu de ses produits cosmétiques, de ses Kleenex, de son portefeuille, de ses clefs de voiture, de sa petite monnaie, il y avait un .45 automatique de l’armée, le même modèle que mon père avait acheté quand il nous pensait en danger, une arme du même calibre que celle qui avait tué le père de Grady Harrelson.
Je m’écartai du sac et me croisai les bras sur la poitrine, comme si j’avais pu oublier la découverte que je venais de faire.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda Miss Cisco.
– Pardon ?
– Tu regardes les fleurs du rond-point ? Il m’arrive de les arroser. »
Elle s’approcha de moi. Plus près. Encore plus près. Elle avait enfilé une chemise à manches longues magenta en rayonne qui semblait se modifier à la lumière, un pantalon kaki couvert de poches, un blouson en cuir souple à la fermeture baissée et des bottines avec des chaussettes blanches, comme aurait pu en porter une petite fille. Je reculai d’un pas.
« Ne bouge pas », dit-elle, ses yeux à quelques centimètres des miens. Elle détacha à moitié le bandage de ma peau, et embrassa les points de la cicatrice en forme d’étoile recousue que Péché Originel m’avait faite avec sa corne. Elle remit en place la gaze et le sparadrap, et les lissa. Elle s’était brossé les dents, ou avait pris un bain de bouche ; elle avait le regard brumeux, vicieux.
« Vous prenez de la 3 redwing ?
– C’est comme ça que vous appelez ça, dans le coin ?
– Ça va vous pourrir la tête.
– Tu m’aimes bien ?
– Bien sûr.
– À quel point ?
– Je suis venu vous voir, non ?
– Pourquoi ?
– Parce que je pense que vous n’avez pas d’autre ami. Parce que je voulais aider l’inspecteur Jenks. »
Elle se pencha et posa sa bouche sur la mienne. Je reculai et me cognai dans la table.
« Ne t’inquiète pas, dit-elle.
– À propos de quoi ?
– De ce que tu penses. » Elle prit son sac, déconcertée. « Si tu n’avais pas de petite amie, ce serait peut-être différent. Les Français appellent ça une transition, de la mère à la petite amie. Qu’est-ce que tu cherchais dans mon sac ?
– Je n’en avais pas l’intention.
– Ne mens pas, Aaron. Tu te demandes pourquoi j’ai un pistolet ?
– Non, mentis-je.
– Le père de Grady a investi trois millions dans un consortium. Ils sont bloqués dans des banques quelque part. Non seulement cet argent est engagé, mais il a déjà été dépensé dans deux casinos en construction. Tu crois que les mecs de Kansas City et de Chicago vont le laisser à un gosse gâté comme Grady ?
– Quel rapport avec vous ? demandai-je.
– Je suis censée le récupérer.
– Avec votre allure et votre cerveau, vous pourriez être une star de cinéma, Miss Cisco, dis-je. Pourquoi est-ce que vous fréquentez ces troglodytes ?
– Parce que je ne veux pas me retrouver le visage aspergé d’acide. »
Je tentai de suivre sa logique, et commençai à avoir mal à la tête. Elle écarta les cheveux de mes yeux, observant mes traits comme si elle voulait me maquiller. Il était évident que je ne comprendrais jamais son système de référence, ni le monde dans lequel elle vivait. « Je pense que je devrais y aller, Miss Cisco.
– Tu peux conduire ma Rocket 88, le rêve humide de tous les adolescents. Je pense que je vais reculer le siège et que je vais dormir. Pour l’instant, je ne suis pas moi-même.
– Pourquoi allez-vous à cette Farmacia ?
– C’est là que je me soigne. Il faut que tu m’aides. Ne discute pas.
– Je ne discute pas.
– Tiens-toi tranquille. » Elle plaça sa main à l’arrière de ma nuque, me mordit délicatement le cou, et me relâcha.
« Pourquoi avez-vous fait ça ?
– Je suis perverse », dit-elle. Puis elle me fit un clin d’œil. « Et dis-moi que tu n’as pas un peu bandé ! »
Je ne sais pas pourquoi j’aimais bien Miss Cisco. Je suppose que j’imaginais que ce que l’on appelle parfois le mal est simplement une forme de besoin. De plus, elle avait pris des risques pour me protéger, alors qu’elle n’avait rien à y gagner, et tout à y perdre.
Je la conduisis dans le quartier où j’avais acheté le cran d’arrêt. C’était un dimanche matin, et il y avait peu de mondes dans les rues. Une aveugle de couleur jouait du bottleneck sous un auvent devant un magasin d’alcool. Le quartier me rappelait les crises qui m’avaient causé autant d’ennuis. Il arrivait qu’elles me frappent de paralysie, me laissant inerte et à peine capable de respirer. Je ne voulais pas les voir ressurgir, et je ne voulais pas y penser. Miss Cisco sembla lire dans mon esprit. Juste avant que nous n’arrivions à destination, un drugstore avec, sur sa façade, une pancarte perpendiculaire sur laquelle on lisait simplement La Farmacia, elle tourna la tête vers moi et dit : « Quel est le genre de fardeau que tu traînes, petit ?
– Le genre de quoi ?
– Ne fais pas semblant. Tout le monde a sa honte secrète. C’est ma mère qui m’a dit ça. Elle l’avait appris de sa clientèle. Elle était pute à La Nouvelle-Orléans.
– J’ai des black-out. Plus tard, j’ai des trous dans ma mémoire. Je ne peux pas les combler. Ça peut venir de l’alcool. Et du fait de me mettre en colère, aussi. Il m’arrive de plonger dans un profond sommeil, de marcher comme un zombie et de ne pouvoir me réveiller que si quelqu’un me secoue. »
Elle referma les yeux. « Apprécie ta chance. J’aimerais oublier la moitié des choses que j’ai faites dans ma vie.
– Ce que je veux dire, c’est que je ne sais pas de quoi je suis capable. Alors j’imagine le pire. Et ensuite je ne sais pas si j’imagine des choses, ou si je me souviens de ce qui s’est passé. »
Elle sentit que la Olds ralentissait, et regarda autour d’elle. « On y est. C’est le moment d’une petite médication.
– Le magasin est fermé.
– Pas pour moi, dit-elle.
– Vous avez entendu ce que j’ai dit, Miss Cisco ?
– Ouais, j’ai entendu. Arrête ces conneries. Même défoncé jusqu’à l’os, tu ne ferais pas de mal à une mouche. Je reviens dans quelques minutes. Je vais vomir. Ça n’a rien à voir avec toi. J’ai la gueule de bois. »
Un quart d’heure plus tard, elle n’était pas revenue. Dans une petite rue, je crus entendre le grondement rauque des silencieux jumeaux de Saber résonner sur les vitrines. Je ne savais pas s’il habitait ou non avec ses amis hors-la-loi. Ça me faisait du mal de penser à Saber et à la façon dont notre amitié avait disparu comme de l’eau dans une canalisation. Ma mère, adolescente, n’avait jamais eu d’amis, ni de père, ni de foyer. Et elle avait été malheureuse la plus grande partie de sa vie. C’était pour ça que je savais l’importance d’un ami comme Saber. Nous nous étions rencontrés en cinquième. Il avait vu deux brutes me malmener à un arrêt de bus, et leur avait tiré en plein visage avec un pistolet à eau rempli d’urine qu’il avait récupérée à la clinique vétérinaire où il travaillait.
J’entendis le bruit des silencieux jumeaux diminuer au bout de la rue. Quelques instants plus tard, je les entendis de nouveau. Je regardai dans le rétroviseur et vis la caisse de Saber se diriger vers moi, de la fumée d’huile montant du capot et des pots d’échappement. Je sortis de la Olds et tentai de l’arrêter. « Hé, Saber ! C’est moi ! »
J’avais du mal à voir à travers la fumée. Il passa devant moi, son pare-chocs arrière me frôlant la jambe. Je ne savais pas s’il m’avait vu ou non. Je me mis à courir le long de sa voiture, essayant de l’arrêter. « Saber ! Qu’est-ce que tu fous ? C’est Aaron ! »
Je continuais à agiter les mains quand il franchit le carrefour en grillant le feu. J’étais au milieu de la rue, abasourdi, tentant de me persuader qu’il ne m’avait pas reconnu. La femme aveugle qui jouait de la guitare sous l’auvent du magasin d’alcool glissa son bottleneck le long des frettes en chantant « I was sitting down by my window, looking at the rain. Something came along, got ahold of me, and it felt just like a ball and
chain 4. »
Tandis que je regardais la rue, les trottoirs déserts, les magasins fermés, la station-service abandonnée, sous un chêne vert, au coin, les lambeaux de nuages de fumée laissés par la bagnole de Saber, j’étais persuadé de voir le visage de la mort elle-même, et pas au sens métaphorique du terme. Elle était aussi présente qu’une tombe fraîchement creusée au bord d’un marais, la terre fourmillante de limaces blanches.
Je frappai à la porte du drugstore, puis secouai le montant. Les vitres étaient sales, le comptoir et les étagères à l’intérieur couverts de poussière. Je fis le tour jusqu’à la porte de derrière et, à travers la vitre, regardai une pièce meublée uniquement d’une table et de deux chaises, éclairée par une ampoule solitaire pendue au plafond par un cordon. Miss Cisco était assise, le dos tourné à moi, ses cheveux noirs emmêlés sur ses épaules. Un homme au visage de la couleur et de la forme d’une chaussette à repriser tachée de thé était penché sur elle, en train de dénouer une sorte de cravate qu’elle avait sur le bras. Le moignon d’une bougie tremblotait dans le col d’une bouteille de vin. Une cuiller tordue, noircie sur le dessous, était posée à côté. Miss Cisco tourna son visage à la lumière. Il était illuminé par la paix et par un plaisir viscéral, comme après un orgasme. Je crus la voir me regarder en face, avant de me rendre compte que ses yeux étaient devenus des puits d’obscurité qui, sans doute, étaient incapables de voir.
Elle ouvrit la porte, sortit et s’accrocha à mon bras. « Oh, dit-elle. Oh, mon Dieu. Le white horse se déchaîne sur moi, pauvre petite que je suis. Accompagne-moi à la voiture et ramène-moi chez moi. Tu peux faire ça, mon grand ? Tu sais comment aller à la maison ? »
Elle était superbe, même abîmée, et j’eus des pensées qui me suivirent la nuit, le genre de pensées que, à mon avis, tous les hommes ont et qui leur font honte, leur donnent l’impression de mentir et d’être indignes de la véritable femme de leur vie. Mais, du moins, je ne pensai pas à traduire mes désirs en actes, même si j’aurais pu le faire. Je suppose que j’étais en train d’apprendre que lorsqu’on s’approche de la mort, on est prêt à échanger tout ce qu’on possède pour un jour de vie en plus.
*
* *
Trois jours plus tard, je me rendis chez Loren Nichols, dans les Heights. À l’instant où je m’arrêtais le long du trottoir, je le vis au coin de la rue, qui descendait du bus et marchait vers sa maison, en tee-shirt blanc et pantalon blanc sale, une boîte à déjeuner à la main. Jamais je n’avais vu un homme à la démarche aussi décontractée que celle de Loren.
« Tu reviens du travail ? dis-je.
– En ce moment, je travaille dans un dancing-restaurant.
– Et il faut que tu apportes ton repas ?
– On voit que tu n’as jamais travaillé dans un restaurant.
– Non, c’est vrai.
– Si ça t’arrive, tu ne sortiras plus jamais dîner nulle part. La moitié des gens en cuisine sont des alcoolos qui couchent à la mission. Si les boulettes de viande tombent par terre, quelqu’un les ramasse avec une pelle à poussière, et les saupoudre de fromage râpé. La nuit, ils passent sur les tables la serpillière des toilettes, parce que ça prend trop de temps de les essuyer à la main. Tu es venu pour tes jambières ?
– Ouais. Et je voulais savoir comment tu allais.
– À propos du gamin qui s’est fait poignarder ? »
Je ne répondis pas.
« J’ai vu sa photo dans les journaux, dit-il. Et, honnêtement, je n’arrive pas à me sortir son visage de la tête.
– Ce soir, avec Valerie, on va jouer au golf miniature. On pensait que peut-être tu aimerais venir.
– Je ne sais pas trop.
– Tu n’aimes pas le golf miniature ?
– Ce n’est pas ce que je préfère.
– Je t’ai apporté quelque chose. »
Il regarda ce que j’avais dans la main. « Un livre ?
– Il s’appelle La Chanson de Roland.
– De quoi ça parle ?
– De courage, et de la bataille de Roncevaux. Mon cousin Weldon l’a gardé sur lui pendant la guerre. Il a reçu trois Purple Hearts, la Bronze Star et la Silver Star. »
Il se gratta la joue en détournant les yeux. Il me prit le livre de la main. « Merci. Tu n’es pas en train de me pousser à aller à l’église, ou un truc comme ça ?
– Ça ne me viendrait pas à l’esprit.
– Entre une minute. »
Nous entrâmes dans son atelier, derrière la maison. Il posa sa boîte à repas sur l’établi, et décrocha d’une cheville les jambières de mon grand-père, qu’il me tendit. « Après la mort de ce gosse, j’ai repensé à quelques trucs. Je n’aurais pas dû te donner le .32. Pas la peine que t’aies du sang sur les mains. Tu ne saurais pas comment t’en sortir.
– Ce que tu me dis me fait vraiment plaisir.
– La ferme. Deux copains sont passés ce matin. Ils m’ont dit que t’étais dans le collimateur. Bledsoe aussi.
– Comment, dans le collimateur ?
– Grady Harrelson et Vick Atlas étaient au Prince’s drive-in avec deux putes. Maintenant ils sont copains. On raconte que tu as appelé Atlas pour lui dire que les amis de Harrelson avaient piqué la voiture d’Atlas. Un de mes amis connaît très bien Atlas. Mon ami dit qu’Atlas t’a vu avec cette nana de Vegas. Atlas dit qu’elle appartient à la Mafia.
– Elle habite dans l’immeuble d’Atlas. Je l’ai conduite dans une pharmacie du Cinquième District dimanche matin.
– Elle doit aller au milieu du quartier de couleur pour une ordonnance ?
– C’est un peu plus compliqué que ça.
– Tu parles de Mexican skag ?
– Ouais.
– Tu t’es fait exploser un vaisseau dans la cervelle, ou quoi ?
– Je pensais faire une bonne action. Elle était en couple avec Merton Jenks. Il est en train de mourir d’un cancer, ou d’emphysème. »
Il pianota dans le vide. « Ce taureau, comment s’appelle-t-il déjà, Péché Originel, il a dû te piétiner la tête.
– J’espère que le livre te plaira.
– Je n’en ai pas terminé, dit-il. Ton pote Bledsoe vend de l’héro pour deux Mexicains. Et elle est pas coupée. Ils vont tomber, mec. À la fois Bledsoe et les Mexicains. À Houston ou à Galveston, on ne vend pas d’héroïne sans permission.
– Je n’y peux rien.
– Je viens d’essayer de m’engager dans la Marine, dit-il. Ils n’ont pas voulu de moi.
– Tu crois que quelqu’un est en train d’essayer de t’éliminer, toi aussi ?
– C’est possible », dit-il.
Je suspendis les jambières de grand-père à mon épaule. « Val et moi, on passe te prendre à sept heures.
– Je ne sais pas comment te dire ça, Aaron. Je pense qu’ils vont te tuer. Le vieux d’Atlas est capable de poser une bombe dans la voiture de ton père.
– Mon père a été sur la Somme et à Saint-Mihiel.
– Je n’ai aucune idée de ce que ça veut dire. Se faire exploser, c’est se faire exploser. Quand on est mort, on est mort.
– À sept heures », dis-je.
Quand je démarrai, j’avais l’impression d’avoir l’estomac plein de DesTop.
Le lendemain, j’avais une journée libre. J’appelai les services de police de Houston, et demandai à parler à l’inspecteur Jenks.
« Il n’est pas là aujourd’hui, dit un sergent.
– Il va bien ?
– Qui est à l’appareil ?
– Aaron Holland Broussard. Je suis un ami à lui. Pouvez-vous me donner son numéro personnel ?
– Ouais, je l’ai entendu parler de vous », dit le sergent. Il raccrocha.
J’attendis une heure, me mis un stylo en travers de la bouche et rappelai. C’est le même flic qui décrocha.
« Ici Franklin W. Dixon, responsable de rubrique au Houston Press. Notre photographe doit faire une photo de la maison de l’inspecteur Jenks. Apparemment, il s’est embrouillé dans l’adresse, et le rédacteur n’est pas au bureau. Vous pouvez me confirmer l’adresse de l’inspecteur Jenks ?
– Ne raccrochez pas, répondit le sergent. J’ai ça dans le fichier. »
La maison était située dans une vieille zone rurale à l’écart de la nationale de Galveston. On y trouvait des toits en étain, des pins d’Elliott, des chemins de terre, un service de pompiers volontaires et un magasin général. La nuit, on voyait des volutes de fumée chimique suspendues comme des spectres au-dessus de l’éclat électrique des raffineries de pétrole de Texas City. Jenks vivait dans un bungalow délabré couleur biscuit équipé de volets anti-tempêtes ventilés, avec un pneu balançoire accroché sur un pacanier, dans le jardin. Les piliers du porche étaient décorés de drapeaux du Quatre Juillet, et le chemin qui menait à l’escalier, bordé de rosiers.
La porte intérieure était ouverte, le loquet de la moustiquaire détaché. Je frappai sur le montant. Jenks apparut en chaussettes, un journal à la main, des lunettes sur le nez. « Comment tu sais où j’habite ?
– Je crois que vous me l’avez dit.
– Non, jamais.
– Je peux vous voir quelques minutes ? »
Il poussa la porte-moustiquaire et rentra dans le salon. Il y avait un fusil à silex au-dessus de la cheminée, un cadre contenant une collection de médailles sur un autre mur, un râtelier rempli de magazines et de livres de poche près d’un divan tapissé. Sur la table basse il y avait un bouquet emballé dans du papier alu bleu et argent. Je ne voyais ni n’entendais personne d’autre dans la maison ; il n’y avait aucune trace de présence féminine.
« Tu as été très occupé, dit-il en montrant les fleurs.
– Pardon ?
– Regarde la carte. »
Je la pris dans le pot de fleurs.
« Lis-la tout fort, dit-il.
– “Merton, tu es sans doute un connard sur bien des plans, mais j’ai connu pire. Si tu as envie de recharger tes batteries, appelle-moi. J’ai toujours été une poire pour les ratés.” » Je reposai la carte sur les fleurs. « Très poétique.
– Tu as dit à Cisco que j’étais malade ? demanda-t-il.
– Oui, monsieur, je lui ai donné mon impression.
– J’adore la façon dont tu dis les choses.
– Elle m’a dit que vous lui aviez fait des saloperies.
– Tu es venu ici pour me dire ça ?
– Non, monsieur, parce que je ne crois pas que vous lui ayez fait des saloperies. »
Il s’assit dans un fauteuil rembourré, et posa les pieds sur une chaise couverte d’une étoffe à carreaux. « Assieds-toi. »
Je m’assis sur le divan. Il sortit de la poche de sa chemise un paquet de cigarettes neuf et regarda par la fenêtre un oiseau sur la balustrade du porche. Il semblait avoir oublié ma présence.
« Il y a quelque chose qui me pèse, dis-je. Je ne peux en parler à personne, du moins à personne capable de comprendre. »
Ses yeux me distinguèrent dans la pénombre. « Tu devrais peut-être en parler à un prêtre.
– La plupart ne sont pas habitués aux problèmes graves.
– Je n’avais jamais vu les choses comme ça. » Il retira la bande rouge de la cellophane de son paquet.
« Vous allez fumer ça ? dis-je.
– Quand on est sur la troisième base, on a tendance à ne pas s’inquiéter pour une cigarette ou deux. » Son visage ne manifestait aucune émotion, ni peur, ni animosité, ni pitié, ni regret. Quand il eut allumé sa cigarette, il me regarda à travers la fumée.
« Je fais des rêves, dis-je. Dans l’un d’entre eux, je vois Mr Harrelson mourir au bord de sa piscine. Dans mon rêve, je tiens un .45 à la main. Vous m’avez dit que vous pouviez sentir un tueur, et que je n’en étais pas un.
– Tu penses que tu as tué Mr Harrelson ?
– Pas moi. Peut-être un autre moi, un moi que je ne laisse pas apparaître, sauf dans mes rêves.
– Ce sont des conneries qu’on ne voit qu’au cinéma.
– C’est ce que disent les ignorants. Et vous n’êtes pas un ignorant. »
J’attendis qu’il se fâche. Mais il ne se fâcha pas. Il tira sur sa cigarette, dont l’extrémité rougit. « Qu’est-ce que tu voulais savoir d’autre ?
– Loren Nichols dit que le père de Vick Atlas pourrait poser une bombe dans la voiture de mon père.
– Il t’a dit ça, hein ?
– Oui, monsieur.
– Et tu veux savoir si Jaime Atlas est assez vicieux ou assez dingue pour faire ça ? » J’acquiesçai. Il regarda dans le vide. « Tu veux une tasse de café ? Tu veux manger quelque chose ?
– Non, monsieur. Je veux que vous me disiez la vérité.
– Jaime Atlas était un homme de main pour la Mafia à Chicago et à New York. Il a écrasé la tête d’un homme dans un étau. Il en a cramé d’autres avec un lance-flammes. Il commençait par les aisselles et descendait jusqu’aux parties génitales. »
Mes yeux commençaient à briller, la pièce se déformait.
« Ça va ? demanda l’inspecteur Jenks.
– Oui, monsieur, je crois que ça va.
– Non, ça ne va pas. Le mal absolu a pénétré dans ta vie, et tu n’y es pour rien. C’est ce qui détruit les gens. Ils s’en veulent comme si, d’une certaine façon, ils méritaient ce qui leur arrive.
– Que puis-je faire ?
– Rien du tout. Tu voulais la vérité. La voilà. »
Il toussa dans sa main, comme s’il avait eu un morceau de verre coincé dans les poumons. Il éteignit sa cigarette dans un cendrier, et se frotta la main sur le genou. Je me sentais impuissant, flottant. Normalement, les tribunaux, la police, les services des shérifs, les procureurs, le FBI, le système de liberté sur parole, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, devaient défendre les innocents. Pourquoi ma famille se trouvait-elle offerte en sacrifice à des gens démoniaques ? Dehors, le vent soufflait du golfe, l’air était poivré de sel et de pluie, les pins scintillaient dans le couchant.
« Je voudrais les tuer tous, dis-je.
– Tuer qui ?
– Jaime Atlas. Son fils. Ceux qui travaillent pour lui. Ceux qui autorisent les gens comme eux à agir. Chacun de ces fils de putes.
– Tu commences à m’inquiéter. »
Je me levai pour partir. « Qui va prendre soin de vous ?
– Prendre soin de moi ?
– Il est évident que vous n’avez personne. Il y a du sang sur vos mégots. Quand vous respirez, on dirait que vos poumons sont une décharge.
– Cisco t’a dit que je lui avais fait des saloperies ?
– Quoi ? dis-je, incapable de suivre le mouvement de sa pensée.
– Que je l’avais trahie ?
– Pas en ces termes-là.
– Tu es plein de colère, fiston, dit-il. Attention qu’elle ne se tourne pas contre toi. Elle te mettrait à plat. »
1. Mélange d’héroïne et d’amphétamines.
2. Marque de papier à cigarettes.
3. Argot pour héroïne.
4. « Assis à ma fenêtre / Je regarde la pluie tomber / Assis à ma fenêtre / Je regarde la pluie
tomber / Quelque chose est arrivé et m’a agrippé / C’était comme un boulet et une chaîne. » Ball and Chain, chanson de Big Mama Thornton.
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