Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 8 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 8

 

 

J – 25

 

Je finis de remercier les derniers clients tandis que Hayden sort de quoi

mettre la table. Je lui ai indiqué qu’il pourrait trouver tout ce qu’il lui faut

dans l’arrière-boutique. Il est 13 heures passées lorsque je retourne le

panneau informant que nous sommes fermés sur la porte. Je me dirige vers

ce qui me sert de cuisine et repasse au four le gratin de potiron que j’ai

préparé hier soir. En attendant que notre déjeuner réchauffe, je rejoins

Hayden.

— Je peux vous proposer quelque chose à boire ?

— Un soda, si vous avez, ce serait parfait.

Je souris ; quelle fan de Noël n’aurait pas une bouteille emblématique

de Coca-Cola ? Je lui apporte ce qu’il a demandé et prends place en face de

lui avec ma propre boisson. Le silence dure un petit moment et

l’atmosphère devient étrange, presque épaisse. Je l’observe du coin de l’œil

un instant avant de me reconcentrer sur ma bouteille, trop inquiète qu’il

puisse me surprendre. Sauf que je ne résiste pas à lever de nouveau la tête,

et cette fois son regard métallique accroche le mien. En réalité, nous

sommes deux inconnus qui se retrouvent en tête à tête. Hayden semble aussi

gêné que moi et ne tient pas en place sur sa chaise. Néanmoins, c’est lui qui

entame la conversation.

— Je suis désolé pour votre compagnon, dit-il en se grattant la nuque.

— Vous n’y êtes pour rien, enfin, je crois. Gregory est dans un mauvais

jour.

— Vous aviez peut-être envie de déjeuner avec votre petit ami plutôt

que moi.

Sous l’effet de la surprise, je crache une partie mon Coca entre nous.

Mon petit quoi ? Les mots restent bloqués sans que mon cerveau parvienne

à les analyser. Puis je rougis, penaude suite à ma réaction. Je m’excuse

plusieurs fois et pars chercher de quoi nettoyer mes bêtises.

— Encore désolée, répété-je pour la quinzième fois lorsque j’éponge la

table. En réalité, Greg est un ami d’enfance, le meilleur, nous sommes très

proches ; pour autant, il n’y a rien de plus entre nous.

— Je vois.

C’est rouge cramoisi que je retourne à l’arrière du magasin chercher le

plat. Je ne sais pas pourquoi je suis aussi troublée, il aurait suffi que je

démente ses dires sans forcément être obligée d’en faire toute une histoire.

Il paraît que le ridicule ne tue pas, toutefois, il ne met pas à l’aise pour

autant. Je n’ai de cesse de faire mauvaise impression chaque fois que je me

retrouve en présence de Hayden. La première fois, je l’ai pris pour un

demeuré, après, je l’ai repris sur ses manières, et maintenant je lui crache au

visage. Super, Aly, tu es la meilleure ! J’en viens à me demander comment

se terminera notre collaboration, peut-être que je vais lui briser les deux

jambes en me heurtant à son échelle.

Stop ! Mes pensées s’emballent, ce qui ne fait qu’accentuer ma

nervosité. Hayden n’est qu’un mec comme les autres, j’en ai rencontré des

centaines, que ce soient des clients, des amis d’amis ou même des rencards.

Jamais je ne me suis comportée comme une gourde, alors, même si Hayden

a un certain charme, qu’il ne ressemble en rien aux hommes que j’ai

l’habitude de fréquenter, je dois me reprendre. C’est pleine de conviction

que j’attrape le gratin et retourne auprès de mon invité.

Le reste du repas se déroule sans accroc, nous mangeons en alternant

discussions diverses et longs silences gênants, mais aucun incident à

signaler. Je débarrasse la table tandis que Hayden part chercher son matériel

dans son 4x4. Il revient les bras chargés de bâches et en traînant un diable

derrière lui pour déplacer les meubles trop lourds.

— Il va falloir qu’on retire tout ce qu’il y a aux murs et qu’on

réorganise toute la pièce afin qu’on puisse établir un périmètre dans lequel

les clients pourront circuler pendant les travaux de peinture.

— Très bien, chef ! répliqué-je à la façon d’un militaire. Vous donnez

les ordres et j’exécute.

Un rire rauque remonte de la gorge de Hayden et il m’avise d’un regard

insolent.

— Vu votre gabarit, je pense que vous devriez être affectée au

ravitaillement plutôt qu’au front.

— Macho ! Ne doutez pas de moi, ça fait cinq ans que je m’occupe de

ce magasin toute seule, ce n’est pas la première fois que je vais porter des

trucs lourds.

Pour appuyer mes mots, je retrousse mes manches et attache mes

cheveux en un chignon désordonné tout en gardant un air sévère.

— Loin de moi l’idée de vous prendre pour un sucre d’orge, dit-il.

Simplement, j’espérais pouvoir goûter à votre légendaire cheese-cake.

— Et qui vous en a parlé ? lui demandé-je en croisant les bras sous ma

poitrine.

Je sens son regard sur moi changer. Ses yeux rieurs il y a quelques

instants se sont recouverts d’un voile de désir. Subitement, je ne souris plus,

je suis suspendue à cette tension nouvelle entre nous, attendant de savoir ce

qui va se passer. L’air se charge d’électricité avant que Hayden ne secoue la

tête pour éclaircir ses pensées.

— Votre père, finit-il par répondre d’une voix éraillée.

Mes paupières papillonnent tandis que je reviens à moi, encore troublée.

De quoi parlions-nous ? Ah oui, le cheese-cake !

— Il vous faudra repasser demain, alors, pour qu’il soit à la carte.

— Je n’y manquerai pas.

Ça sonne comme une promesse, mais je préfère ne pas y accorder trop

de crédit. Sans doute est-il encore sous l’influence de ce moment fugace

que nous venons de partager. Pour moi, c’est le cas. Ça n’a duré que

quelques secondes et pourtant je me sens toute retournée. Je masque mon

trouble en me mettant au travail. Nous commençons par vider les

rayonnages et tout entreposer dans des cartons que je déballerai avant

l’ouverture demain. Puis nous entassons tout le mobilier au centre de la

pièce et étalons les bâches au sol. Il est près de 21 heures lorsque nous

terminons l’installation. Je me redresse et embrasse la pièce du regard.

— C’est… bizarre.

— Ne vous en faites pas, les travaux ne dureront pas plus d’une

quinzaine de jours.

— Ce n’est pas un problème, je cherche simplement un moyen de faire

ressentir la magie de Noël malgré les travaux.

Hayden semble réfléchir lui aussi, il parcourt la boutique des yeux un

instant avant que ces derniers ne s’illuminent.

— Et si on accrochait de grands rideaux rouges ?

— Oh ! J’ai ce qu’il nous faut.

Je saute par-dessus un carton posé au sol pour atteindre une étagère sur

laquelle nous avons entassé d’autres boîtes. J’ouvre la plus grande et fouille

à l’intérieur jusqu’à trouver ce que je cherche. Une fois le tissu en main, je

le brandis au-dessus de ma tête tel un trophée.

— Que dites-vous de ça ?

— Je dis que nous n’avons pas une minute à perdre.

Nous rions un moment, puis d’un accord tacite je récupère d’autres

rideaux décorés de boules et de guirlandes imprimées de couleur or. Nous repartons dans un nouveau chantier afin de parvenir à étendre les tissus qui

masqueront le travail de Hayden. Quand nous avons enfin terminé, je ne

tiens plus sur mes jambes et me laisse aller à même le sol. J’entends un rire

étouffé au loin, mais je n’y prête pas attention jusqu’à ce que mon acolyte

se positionne sous la lumière.

— Je vous dépose ?

Habituellement, j’aurais refusé, mon appartement n’est qu’à quelques

minutes ; toutefois, je sens mon corps crier au secours à la simple idée de

marcher jusque chez moi.

— Volontiers.

Une main tendue apparaît dans mon champ de vision, je la saisis afin de

me remettre sur pied. Il me faut quelques minutes pour vérifier que tout est

en ordre et récupérer mes affaires avant de fermer la boutique. Puis je

rejoins Hayden adossé à son 4x4, en train de réchauffer ses paumes en

soufflant dessus.

Lorsqu’il me voit, il s’arrête et ouvre la portière côté passager.

— Merci, dis-je avec le sourire tout en montant dans le véhicule.

Je l’observe faire le tour et prendre place à ma gauche. Soudain, je

réalise que nous sommes seuls dans un minuscule espace, et je ne sais plus

comment me comporter. Je donne mon adresse à Hayden, qui la rentre dans

le GPS, puis je joue nerveusement avec mes doigts.

— Vous vivez dans un quartier sympa, lance Hayden en s’insérant dans

la circulation fluide.

Je rêve, ou c’est lui qui tente de faire la conversation ? Je me ressaisis,

consciente qu’il faut que je réponde plus de deux mots pour ne pas passer

pour une ingrate.

— Oui, j’ai eu la chance de grandir à Boston, alors, quand il a fallu

quitter le nid, je savais déjà dans quel coin de la ville chercher.

Je devrais peut-être lui demander où il habite, ou alors s’il a toujours

connu cet endroit ou vient de la périphérie ou peut-être même d’un autre État. Avant que je n’aie pu me décider, Hayden s’arrête au pied de mon

immeuble. Je saute presque immédiatement de la voiture en le saluant d’un

signe de la main.

— Merci pour tout, Hayden. Je vous dis à demain.

La tête inclinée sur le côté, il me lance un regard surpris avant

d’acquiescer. Je me détourne, afin de couper court à ce moment gênant. Ce

n’est qu’une fois que j’ai poussé la porte du hall d’entrée que je respire à

nouveau normalement.

 

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