Mon calendrier de l’amour
Chapitre 5
J – 30
Je rejoins Gregory à son atelier autour de 20 heures. Je lui ai promis un
cinéma et je ne manque jamais à ma parole. Quand je pénètre dans l’antre
de mon meilleur ami, les effluves de peinture m’assaillent ainsi que la
musique résonnant entre les quatre murs. Gregory est au milieu de la pièce,
vêtu d’un vieux jeans délavé et d’une chemise à carreaux ouverte. Il tient sa
palette d’une main et un pinceau de l’autre. Ses hanches ondulent au rythme
de la musique latine qui sort de l’enceinte.
— Puedes entrar, mi bella, crie-t-il par-dessus le bruit.
— Depuis quand tu parles espagnol ?
— Depuis que tu te caches pour m’espionner.
— Je ne me cache pas, je pensais seulement que tu ne m’avais pas
remarquée, réponds-je, les joues en feu.
— Je te remarque toujours.
Je m’approche de mon meilleur ami, les mains enfoncées dans les
poches de mon manteau. Je suis curieuse de voir son travail, Gregory est un
grand artiste. Même si le succès n’est pas au rendez-vous, il a un talent
indéniable et je suis certaine qu’il ne tardera pas à percer. Avant que je ne
sois assez près pour découvrir sa toile, mon ami m’arrête et dépasse son
chevalet pour venir à ma rencontre.
— Pas cette fois, je veux garder la surprise pour le vernissage.
— Et si je ne peux pas venir ?
— Pourquoi ne serais-tu pas là ? me demande-t-il en fronçant les
sourcils.
— On ne sait pas de quoi demain est fait, un accident est vite arrivé.
J’ai dit ça sans vraiment réfléchir et mes paroles semblent heurter
Gregory. Il réduit l’espace entre nous et soulève mon menton du bout de
l’index.
— Je t’interdis de dire une chose pareille, Aly.
Les mots me manquent tout comme mon souffle, je suis suspendue aux
lèvres de mon meilleur ami. La cassure dans sa voix fait battre mon cœur,
ses yeux d’un vert puissant tentent de me faire passer un message. Nous
sommes si proches que nous partageons le même air, je peux sentir son
after-shave mentholé et mes mains se posent spontanément sur la peau nue
de son torse. Sa peau est douce et chaude, il y a une petite trace de peinture
blanche entre ses deux pectoraux, mes joues rougissent encore une fois et
une chaleur inhabituelle crépite entre nous deux. Jamais, durant toutes ces
années d’amitié, je n’ai fait attention à notre proximité, et encore moins au
contact de son corps contre le mien. Mes yeux se posent sur ses lèvres, et
l’espace d’un instant j’imagine ce que pourrait devenir notre relation si l’un
de nous franchissait le pas et que nous nous embrassions. Et si c’était ça,
mon conte de Noël ?
Malheureusement, je ne le saurai jamais, car la porte d’entrée s’ouvre
sur Elsa.
— Salut, mes flocons de neige !
Gregory et moi reculons d’un pas et mes yeux vont directement vers le
sol. Une sensation étrange me traverse, et je ne sais pas si c’est une bonne
chose. Un quart de seconde, j’ai pensé à briser mon lien avec Greg, pour
quoi, au juste ? « Forcer le destin », comme dit ma mère. Notre meilleure amie nous rejoint avec un gobelet fumant dans la main et son portable dans
l’autre.
— Je dérange ? demande-t-elle en nous regardant à tour de rôle. Vous
faisiez quoi ?
— Un Monopoly, lâche Gregory.
Elsa hausse un sourcil et se replonge dans son téléphone. Je prends un
instant pour contempler ma meilleure amie, elle est rayonnante, ce soir. Elle
a toujours été lumineuse, mais aujourd’hui il y a une lueur dans son regard
qui me laisse entendre qu’il y a quelque chose de nouveau. Je me penche
par-dessus son épaule et zieute ses messages avant d’étouffer un cri.
— Tu es une petite cachottière ! Depuis combien de temps tu fréquentes
ce Mike ?
Ma voix traîne sur la première syllabe tandis que je croise les bras. Elsa
se mord la lèvre inférieure et m’envoie un regard entendu.
— Depuis une semaine ou deux.
— Et tu ne nous as rien dit ?
— En fait, j’étais au courant, murmure Gregory dans mon dos.
Depuis quand mes amis me cachent des choses ? Je ne sais pas si je dois
être vexée ou contente qu’ils passent du temps ensemble. Quand ils se sont
rencontrés, ces deux-là ne se supportaient pas, chacun avait ses fêlures et sa
souffrance tout en étant incapable de reconnaître celles de l’autre. Alors,
entre eux, c’était explosif, dès qu’ils se retrouvaient ensemble, c’était un
concours afin de savoir qui avait la vie la plus pourrie. Il leur a fallu deux
ans et un passage aux urgences, après un accident de barbecue, pour qu’une
amitié naisse enfin.
— Je suis là pour vous dire qu’il faudra faire sans moi, Mike
m’emmène en week-end à la montagne. Au programme : ski, vin chaud et
dîner devant un feu de cheminée, avec peu de vêtements, cela va de soi. Il
passe me prendre chez moi dans vingt minutes. Ciao, mes flocons de neige.
Elsa repart aussi vite qu’elle est arrivée, nous laissant dans son sillage.
— Ça sera toi et moi, souffle Gregory. Tu me laisses le temps de passer
sous la douche et on pourra y aller.
Je hoche la tête et le suis en direction de son appartement. Pendant qu’il
se prépare, je me laisse aller sur son canapé et attrape un magazine qui
traîne sur la table basse. Mon meilleur ami refait son apparition un quart
d’heure plus tard, vêtu d’une nouvelle chemise bleu pâle et d’un pantalon
ajusté couleur camel.
— C’est pour moi que tu te fais aussi beau ? Tu sais qu’on va dans un
cinéma et qu’il va faire tout noir.
— Tu pourrais apprécier l’effort, me répond-il, joueur.
— J’apprécie, ne t’en fais pas.
Il s’approche et me tend la main pour m’aider à me relever. Je la saisis
et m’attends à ressentir un petit quelque chose, mais rien. Je souris,
soulagée de pouvoir profiter d’une soirée avec mon ami sans me torturer les
méninges.
Le cinéma n’est qu’à quelques minutes d’ici, alors nous décidons d’y
aller à pied. Dans la rue, c’est l’effervescence, les derniers travailleurs
rentrent chez eux tandis que la nuit est maintenant tombée. Les arbres sont
déjà ornés de guirlandes lumineuses, les vitrines de magasins sont
savamment décorées et les vendeurs ambulants ont commencé à proposer
tout un tas de gourmandises de Noël.
— Tu as l’air heureuse, me souffle Greg à l’oreille.
— C’est parce que je le suis.
Son sourire est rayonnant. Il passe son bras sur mes épaules pour
m’attirer à lui tandis que nous continuons de marcher.
— Alors, que penserais-tu si je te disais que j’ai déjà pris nos billets
pour aller voir Le Drôle de Noël de Scrooge ?
Je ne peux m’empêcher de crier de joie tout en trépignant sur place. S’il
y a bien quelque chose que j’adore plus que les pâtisseries bien caloriques,
ce sont les films de Noël.
— Je t’aime !
Je saute au cou de mon meilleur ami et lui embrasse la joue. Ses bras se
referment autour de moi, me serrant un peu plus fort encore. Quand notre
étreinte se relâche, j’attrape sa main et l’entraîne à ma suite en courant vers
le cinéma. À peine sommes-nous arrivés que Gregory montre nos tickets
tandis que je me charge des pop-corn.
— Il n’y avait pas plus gros, dit-il en me rejoignant, visant le format
maxi que j’ai entre les mains.
— Je leur ai bien suggéré d’en coller deux ensemble, mais
apparemment mon idée n’a pas trouvé grâce aux yeux de la direction.
Mon meilleur ami se moque de moi et je lui donne un coup de poing
dans l’épaule en guise de représailles. Puis nous pénétrons dans la salle
pour nous installer et savourer le film.
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