Mon calendrier de l’amour
Chapitre 1
J – 35
— Alors je leur ai dit : « C’est comme ça, les gars, vous ne faites pas le
poids ! Je suis le boss de la vente »…
Et bla bla bla. Ce rencard est un supplice. Le dénommé Peter assis en
face de moi, qui se trouve être « le boss » des transactions immobilières, est
également un gros lourd. Depuis bientôt deux heures, je l’écoute parler de
lui, de son boulot et encore de lui. Tout en portant mon verre de vin à mes
lèvres, je me demande ce que je fais là. Ah oui ! C’est pour faire plaisir à
maman. J’ai accepté ce rendez-vous qu’elle m’a arrangé pour la rassurer,
elle qui désespère de me voir toujours célibataire à vingt-six ans.
Je regarde ma montre et je constate qu’il est tout juste 21 heures, ça fait
moins de cinq minutes que j’ai consulté mon poignet pour la dernière fois.
Le serveur arrive, coupant par la même occasion l’interminable monologue
de mon compagnon. Je suis à deux doigts de le remercier lorsqu’il nous
demande si nous voulons des desserts.
— No…
— Évidemment ! Nous prendrons votre farandole de délices.
Nooooon ! Mon cri reste silencieux, je suis bien trop polie pour faire un
scandale au milieu d’un restaurant. Mes dents s’enfoncent dans ma lèvre
inférieure afin de me contenir. Peter me regarde une fois le serveur éloigné et m’offre un sourire assuré. Je tente de le lui rendre pour ne pas le vexer,
mais le résultat ne semble pas être très convaincant. Mon cavalier fronce les
sourcils avant de me demander :
— Un problème ?
— Non, rien de grave, simplement, je ne pense pas être en mesure
d’avaler quoi que ce soit de plus.
— Vous avez un appétit d’oiseau, Alyson, vous avez à peine touché à
votre assiette. Votre mère m’avait plutôt vanté votre appétence pour les
bonnes choses et surtout le chocolat.
Je réfléchis un instant à ce que ma mère a pu dire de plus, et me
demande comment je vais pouvoir la bâillonner avant qu’elle n’étale tous
mes défauts à mes prochains rencards. J’aimerais l’appeler tout de suite
pour lui expliquer le principe de la séduction, sauf que Peter « le boss » est
toujours en train de me regarder.
— Je fais attention à ma ligne, lâché-je pour écourter ce dîner de
torture. À l’approche des fêtes, il vaut mieux ne pas trop se laisser aller.
— Vous avez raison, les hommes n’aiment pas les femmes trop rondes.
Cette réplique me fait grimacer et je sens que le capital sympathie de
Peter vient d’en prendre un sacré coup. Déjà que ça ne volait pas haut,
maintenant, je ne suis même plus en mesure de faire semblant. Je ne suis
pas « grosse », pourtant, je sais que ma taille 40 n’entre pas dans ses
standards. Je ne suis pas une planche à pain, j’ai des seins, des fesses et des
hanches. J’aime manger du chocolat et rajouter une tonne de chantilly sur
mes fraises, je ne rechigne pas à finir mon assiette et à me resservir. Malgré
ça, je suis à l’aise avec mon corps et je ne trouve pas prétentieux de me
qualifier de sexy.
Je repousse la chaise et me lève. Je récupère mon manteau et mon sac à
main avant de me tourner vers mon cavalier, qui me regarde avec un air
ébahi.
— Sachez, Peter, que les hommes ne sont pas tous des machos
nombrilistes comme vous. Certains savent apprécier qu’une femme
s’assume et mange autre chose que des salades sans sauce. Une femme qui
plaît aux hommes est avant tout une femme qui se plaît à elle-même. Si
vous n’êtes pas capable de lâcher votre image réductrice de la femme
parfaite, vous ne méritez pas que je perde mon temps avec vous.
Sur ces mots, je le plante au milieu du restaurant au moment où le
dessert arrive. Je ne jette pas un regard en arrière lorsque je passe la porte.
Une fois dehors, j’enfile mon manteau femme-de-soirée noir et me
frictionne les bras. Il fait tout juste 2 °C en cette fin novembre, l’air est
glacial. Peter étant passé me prendre à mon appartement au début de cette
soirée désastreuse, je me rabats sur le bus pour rentrer chez moi. L’avantage
d’habiter dans une grande ville comme Boston, c’est que l’organisation des
transports en commun y est optimale. Je n’attends que quelques minutes
avant de pouvoir me réchauffer sur la banquette du bus qui me ramène.
Il n’est pas très tard lorsque je franchis le seuil de mon petit
appartement. Je me laisse aller sur le canapé tout en tirant mon portable de
mon sac. Je compose le numéro que je connais par cœur avant de porter
l’appareil à mon oreille. Une, deux et trois tonalités avant que sa voix
résonne dans le combiné :
— Aly ! Je ne m’attendais pas à recevoir ton coup de fil avant demain.
— Tu as déjà vu un plan de ma mère ne pas être foireux ?
Le rire étouffé de mon meilleur ami me répond.
— Donuts et café ? me demande-t-il.
— Donuts et café.
Il coupe la communication sans un mot de plus. Vingt minutes plus tard,
ma porte d’entrée s’ouvre sur Gregory Harington, tenant à la main une boîte
rose sur laquelle deux mugs cartonnés sont en équilibre. Il dépose ses
victuailles sur la table basse avant de se laisser aller à mes côtés.
Je connais Gregory depuis le lycée, je lui donnais des cours de soutien
en algèbre alors que lui ne pensait qu’à la peinture. Une amitié est née au
milieu des équations et des logarithmes ; l’année d’après, nous étions dans
la même classe, et plus jamais nous ne nous sommes quittés. Il connaît tout
de moi, le moindre de mes petits secrets. Il est la première personne que
j’appelle lorsque j’ai une bonne nouvelle à annoncer, mais aussi quand une
tuile me tombe dessus. Qu’importe ce qu’il se passe, ce grand brun
ténébreux débarque au moindre coup de fil. Je suis chanceuse de l’avoir à
mes côtés.
— J’ai appelé Elsa, elle sera là dans dix minutes.
— Je me disais bien que tu n’avais pas pris une aussi grosse boîte juste
pour nous deux. Par contre, il manque un café, fais-je remarquer en
cherchant des yeux un troisième mug que je n’aurais pas vu.
— Non, Elsa a décidé de se sevrer.
Nous explosons de rire, tous les deux conscients que notre amie en est
incapable. Elsa est une accro de la caféine : depuis qu’elle a rejoint notre
duo, il n’y a pas un jour où je l’ai vue sans une tasse fumante à la main.
La petite blonde débarque telle une furie dans mon appartement et se
jette sur les mugs cartonnés. Elle boit trois grandes gorgées avant de se
tourner vers nous, le visage rayonnant.
— Quoi ? J’ai tenu toute la journée !
Nous rions tous les trois. Elsa se trouve une place sur le canapé, et mes
deux meilleurs amis commencent leur interrogatoire sur ma soirée
cauchemardesque. Nous passons le reste de la soirée à débattre des bons
partis que ma mère pense me trouver et de ma vie de célibataire
romantique, jusqu’à tomber de sommeil.
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