Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 53 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 42

 

J – 12

 

J’ai vérifié le contenu de la boîte aux lettres en rentrant de la boutique

ce midi par habitude, j’étais persuadée qu’elle serait vide une fois encore.

Sauf que la lettre était là, je dirais même les deux lettres. Je suis montée

dans mon appartement pour lire et j’ai ressenti chaque mot de Christmas au

plus profond de moi.

La culpabilité m’étreint le cœur, il souffre par ma faute. J’ai relu son

message cinq fois avant que mes larmes ne se tarissent. Il m’offre une

chance de me rattraper, une seule. N’est-ce pas ce que je voulais ? Je refuse

de la laisser s’envoler simplement parce que j’ai décidé de passer la journée

à m’apitoyer sur mon sort.

Je suis certaine qu’il ne s’agit pas de Gregory, à présent, il n’aurait pas

eu cette réaction puisque c’est lui qui m’a embrassée. Tout converge vers

Hayden. Il nous a vus ce soir-là. Peut-être est-ce pour ça que je ne parviens

pas à mettre bout à bout tous les indices laissés dans les lettres. Je ne le

connais pas suffisamment, et d’une certaine façon c’est à travers ce drôle de

calendrier qu’il m’incite à le faire.

Je sors toutes les enveloppes du tiroir de ma table basse et les étale

devant moi. Je relis les lettres une à une avec un œil nouveau. Je souhaite

avoir cette seconde chance. Pour ça, il faut que je trouve la bonne idée qui lui prouvera que je suis sérieuse et qu’il compte. Je veux faire quelque

chose de spécial.

Je m’arrête sur la lettre du 7 décembre, ce poème français qui m’a

retourné le cœur. J’attrape mon ordinateur et lance le moteur de recherche.

Je ne sais pas encore ce que j’espère trouver en tapant « Agrippa

d’Aubigné », mais je suis convaincue d’être sur la bonne piste. Google me

propose toute une liste de poètes et je me perds parmi les vers des heures

durant.

Je lève le nez de mon ordinateur après avoir traduit des dizaines de

poèmes et la nuit est déjà tombée. Mon cœur s’affole : Hayden, enfin,

Christmas, a précisé que je devais lui faire savoir mes intentions

aujourd’hui. Il ne me reste que quelques heures pour mettre mon plan à

exécution.

J’attrape une feuille et un stylo. Le poème de Victor Hugo affiché

devant moi, en français, je commence à recopier les vers. Je dois m’y

reprendre à trois fois pour que mon courrier soit digne de ceux que j’ai

reçus chaque jour.

 

Cher Christmas,

Je te prends au pied de la lettre.

Je respire où tu palpites,

Tu sais ; à quoi bon, hélas !

Rester là si tu me quittes,

Et vivre si tu t’en vas ?

À quoi bon vivre, étant l’ombre

De cet ange qui s’enfuit ?

À quoi bon, sous le ciel sombre,

N’être plus que de la nuit ?

Je suis la fleur des murailles

Dont avril est le seul bien.

Il suffit que tu t’en ailles

Pour qu’il ne reste plus rien.

Tu m’entoures d’Auréoles ;

Te voir est mon seul souci.

Il suffit que tu t’envoles

Pour que je m’envole aussi.

Si tu pars, mon front se penche ;

Mon âme au ciel, son berceau,

Fuira, dans ta main blanche

Tu tiens ce sauvage oiseau.

Que veux-tu que je devienne

Si je n’entends plus ton pas ?

Est-ce ta vie ou la mienne

Qui s’en va ? Je ne sais pas.

Quand mon orage succombe,

J’en reprends dans ton cœur pur ;

Je suis comme la colombe

Qui vient boire au lac d’azur.

L’amour fait comprendre à l’âme

L’univers, salubre et béni ;

Et cette petite flamme

Seule éclaire l’infini

Sans toi, toute la nature

N’est plus qu’un cachot fermé,

Où je vais à l’aventure,

Pâle et n’étant plus aimé.

Sans toi, tout s’effeuille et tombe ;

L’ombre emplit mon noir sourcil ;

Une fête est une tombe,

La patrie est un exil.

Je t’implore et réclame ;

Ne fuis pas loin de mes maux,

Ô fauvette de mon âme

Qui chantes dans mes rameaux !

De quoi puis-je avoir envie,

De quoi puis-je avoir effroi,

Que ferai-je de la vie

Si tu n’es plus près de moi ?

Tu portes dans la lumière,

Tu portes dans les buissons,

Sur une aile ma prière,

Et sur l’autre mes chansons.

Que dirai-je aux champs que voile

L’inconsolable douleur ?

Que ferai-je de l’étoile ?

Que ferai-je de la fleur ?

Que dirai-je au bois morose

Qu’illuminait ta douceur ?

Que répondrai-je à la rose

Disant : "Où donc est ma sœur ?"

J’en mourrai ; fuis, si tu l’oses.

À quoi bon, jours révolus !

Regarder toutes ces choses

Qu’elle ne regarde plus ?

Que ferai-je de la lyre,

De la vertu, du destin ?

Hélas ! et, sans ton sourire,

Que ferai-je du matin ?

Que ferai-je, seul, farouche,

Sans toi, du jour et des cieux,

De mes baisers sans ta bouche,

Et de mes pleurs sans tes yeux !

« Je respire où tu palpites », Victor Hugo, « Les Contemplations » Pour moi, tout ça est bien plus qu’un jeu, c’est une aventure dans laquelle tu m’as embarquée il y a déjà douze jours. J’ai commis des erreurs et je ne suis sans doute pas celle que tu crois ou que tu veux. Toutefois, laisse-moi te prouver que ça vaut le coup, laisse-moi prendre les rênes.

Tu sais comment me faire parvenir ta réponse.

Je t’embrasse.

Alyson

 

Je me relis, satisfaite. Seul bémol : comment lui faire parvenir cette

lettre ? Je ne peux pas débarquer chez Hayden et la glisser dans sa boîte aux

lettres. Nous sommes dimanche soir, le risque de me faire surprendre est

trop grand. Et puis, si ce n’est pas lui qui se cache derrière Christmas,

j’aurai l’air ridicule.

Je n’ai plus qu’à tenter un coup de poker.

 

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