Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 46 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 37

 

 

J – 15

 

Je recule d’un pas devant la véhémence de mon ami.

— Tu te fous de moi, Alyson ? Tu arrives en retard et en plus tu viens

avec ton homme à tout faire.

Mes yeux s’écarquillent d’eux-mêmes sous l’effet de la surprise. Il n’a

pas pu dire ça !

— Je préfère artisan designer, répond Hayden sans s’offusquer des

propos de mon ami.

Je saisis le poignet de Gregory et l’entraîne à ma suite à l’extérieur. Je

pense avant tout à son image : faire un scandale au milieu de son propre

vernissage n’est pas très vendeur, et je ne veux pas que mon ami gâche des

mois de travail pour une simple dispute.

— Tu me fais quoi, là ? lui demandé-je une fois que nous sommes seuls.

— C’est plutôt à moi de te poser cette question. Tu arrives en retard et

ton cavalier semble tout droit sorti d’un chantier.

— Parce qu’on a bossé toute la journée ! m’exclamé-je. Je n’avais pas

prévu que Hayden m’accompagne, mais il a gentiment fait le chauffeur. Qui

plus est, c’est ouvert au public, le but est de faire découvrir ton art. Il bosse

dans la décoration, alors c’est un client potentiel, déclaré-je d’abord pour

adoucir mon ami, mais il s’avère que c’est un argument valable.

Gregory se renfrogne tandis que la colère monte en moi. Son

comportement commence sérieusement à m’agacer. Ce qu’il éprouve peut-

être à mon égard n’est pas une raison pour être désagréable et faire la tête

lorsqu’un autre homme est dans les parages ; notamment Hayden. Il me

donne l’impression de ne pas avoir voix au chapitre, pourtant, ma vie

amoureuse me concerne, non ? S’il y a un choix à faire, ne me revient-il

pas ?

— Il faut qu’on parle, Greg.

Je suis sérieuse, les choses ne peuvent pas rester en l’état, sauf que ce

n’est ni le moment ni l’endroit. Mon ami hoche la tête et soudain je

remarque ses traits tirés. J’ai de la peine pour lui et ça me brise le cœur de

peut-être lui en causer davantage.

— Rentrons, finit-il par dire en prenant la direction de la porte.

À peine l’a-t-il franchie qu’il disparaît dans la foule. Ce vernissage est

un succès et ça me met du baume au cœur. Une serveuse passe habilement

entre les convives avec un plateau sur lequel reposent plusieurs coupes de

champagne. J’accepte volontiers celle qu’elle me propose avant d’avancer

dans le dédale de toiles.

Bien que les gens se baladent de manière aléatoire, Greg a créé un

parcours qui relie les toiles entre elles. Chacune raconte un morceau

d’histoire, que je découvre en les observant une à une. Je ne suis pas

certaine de tout saisir, le coup de crayon de mon ami est à la fois intense et

subtil, toutefois, l’émotion qui s’en dégage est perceptible. Je progresse

dans un dédale de couleurs et de reliefs, jusqu’à remarquer Hayden au loin.

Il est debout, les mains dans les poches, devant l’ultime peinture de Greg.

Je devine qu’il s’agit de la toile gardée secrète par mon ami.

Lorsque le tableau apparaît enfin dans mon champ de vision, j’en ai le

souffle coupé. Je ne m’attendais à rien de précis, j’aurais été incapable

d’anticiper ce que j’ai devant les yeux. Greg a déjà fait des dessins de nous,

d’Elsa et même de ses parents, cependant, aucun n’a jamais figuré dans ses expositions… jusqu’à aujourd’hui. J’ai le sentiment de me retrouver face à

un miroir. Mon ami n’a omis aucun détail, ni mon petit grain de beauté sur

la mâchoire ni cette cicatrice sur le coude dont j’ai écopé suite à une chute

de vélo.

Les larmes brouillent ma vue, les émotions sont trop fortes. Je tends le

bras pour toucher la toile, mais je me retiens à la dernière seconde. Gregory

a horreur de ça. Si je doutais encore de ses sentiments, mon ami vient de

m’en apporter la confirmation. Pourtant, ce n’est pas de l’amour qui se

dégage de son œuvre. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est la

simplicité, avant le partage et enfin l’insouciance. L’image me représente

allongée au sol sur un matelas de neige, la tête légèrement inclinée, les bras

en croix. Tout autour de moi, il fait nuit. J’essaye de repérer les lieux sans

toutefois y parvenir. Cette scène me fait penser à un moment que nous

avons partagé il y a quelques jours dans le jardin de mes parents, sauf que

cette fois je ne porte ni manteau ni écharpe, mais une robe du soir qui

s’étale autour de moi.

— C’est magnifique, murmure Hayden, à ma gauche.

J’acquiesce sans répondre, incapable de lâcher le tableau du regard.

— Tu es au courant qu’il est amoureux de toi ?

— Je sais.

Le silence retombe, néanmoins, le regard de Hayden en dit long sur la

question qu’il voudrait me poser. « Et toi ? » Je serais incapable de

répondre.

— Si je te proposais un rendez-vous maintenant, ça serait malvenu.

Il s’agit autant d’une affirmation que d’une question. Une fois de plus,

les mots me manquent. Je devrais être ravie que Hayden souhaite prolonger

ces moments que nous partageons, sa mission à la boutique touche à sa fin

et j’avais peur qu’il disparaisse. Mais, ce soir, je ne peux pas lui donner une

réponse claire.

— Sans doute.

Mon esprit est accaparé par la toile qui nous fait face et les sentiments

de mon meilleur ami, je ne parviens pas à me détacher de cela. Au moment

où je m’apprête à parler, mes parents font irruption à nos côtés.

Mon père porte l’un de ses nombreux costumes, il a choisi le gris

anthracite et a préféré abandonner sa cravate. Bien qu’il soit sur son trente-

et-un, il dégage une allure détendue, tout le contraire de ma mère, dont la

jolie robe violine est l’image de la sophistication.

— Hayden ! Je suis ravie de te voir, lance ma mère d’un ton un peu trop

jovial.

Je hausse un sourcil, suspicieuse. La connaissant, je parie qu’elle est

déjà en train d’imaginer la tête de nos futurs enfants le jour de leur première

rentrée des classes.

— Madame Hale, c’est un plaisir.

— Hayden, dit simplement mon père en lui tendant la main.

Ils échangent un hochement de tête entendu avant de se tourner vers la

peinture. Je suis gênée que mes parents puissent la voir, pour moi, c’est une

photographie du cœur à nu de Gregory.

— J’ai appris que les travaux de la boutique touchaient à leur fin,

déclare mon père en s’adressant à mon compagnon. J’ai hâte de voir le

travail que tu as fait.

— Alyson m’a aidé.

— N’exagérons rien, j’ai monté quelques meubles.

Je ne veux pas récolter de fleurs pour un travail qui n’est pas le mien.

Hayden s’est beaucoup investi dans ce projet, il est normal qu’il puisse

bénéficier de la reconnaissance qui lui est due.

— J’ai hâte de venir voir le résultat final ! s’exclame ma mère. Tu vas

faire une soirée d’inauguration, ma chérie ?

— Ce n’est pas vraiment au programme. Nous rouvrons demain après-

midi, et je n’ai pas eu le temps de penser à ce genre de choses. À quinze jours de Noël, les habitants de Boston ont autre chose à faire que déguster

des petits-fours à une soirée de réouverture.

Je suis de mauvaise foi, car je suis certaine que cette soirée marcherait

du tonnerre, simplement, je n’ai pas la tête à ça. Je jette un dernier coup

d’œil vers mon portrait avant de me détourner. J’embrasse mes parents sur

les joues et m’éclipse sous un prétexte. Je n’ai plus le cœur à la fête, ma

dispute avec Gregory me pèse et la tentative de rapprochement de Hayden

me reste en mémoire. C’est beaucoup trop pour une seule soirée.

Je quitte la réception discrètement. Une fois à l’extérieur, je respire le

bon air frais, qui m’apaise automatiquement. Je pourrais appeler un taxi, ça

serait sans doute la meilleure solution étant donné mes chaussures qui ne

sont pas adaptées aux trottoirs glissants, sauf que le besoin de marcher se

fait plus pressant.

Je tente de vider mon esprit durant tout le trajet, et lorsque j’arrive dans

le hall de mon immeuble j’ai presque le sentiment d’avoir réussi. Puis mes

yeux se posent sur ma boîte aux lettres. Je ne l’ai pas ouverte ce matin,

pourtant, je suis certaine que la lettre du jour m’attendait. Toutefois, je ne

voulais pas découvrir les mots de Christmas devant Hayden.

Je l’ouvre et, parmi quelques factures, elle est là.

 

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