Mon calendrier de l’amour
Chapitre 37
J – 15
Je recule d’un pas devant la véhémence de mon ami.
— Tu te fous de moi, Alyson ? Tu arrives en retard et en plus tu viens
avec ton homme à tout faire.
Mes yeux s’écarquillent d’eux-mêmes sous l’effet de la surprise. Il n’a
pas pu dire ça !
— Je préfère artisan designer, répond Hayden sans s’offusquer des
propos de mon ami.
Je saisis le poignet de Gregory et l’entraîne à ma suite à l’extérieur. Je
pense avant tout à son image : faire un scandale au milieu de son propre
vernissage n’est pas très vendeur, et je ne veux pas que mon ami gâche des
mois de travail pour une simple dispute.
— Tu me fais quoi, là ? lui demandé-je une fois que nous sommes seuls.
— C’est plutôt à moi de te poser cette question. Tu arrives en retard et
ton cavalier semble tout droit sorti d’un chantier.
— Parce qu’on a bossé toute la journée ! m’exclamé-je. Je n’avais pas
prévu que Hayden m’accompagne, mais il a gentiment fait le chauffeur. Qui
plus est, c’est ouvert au public, le but est de faire découvrir ton art. Il bosse
dans la décoration, alors c’est un client potentiel, déclaré-je d’abord pour
adoucir mon ami, mais il s’avère que c’est un argument valable.
Gregory se renfrogne tandis que la colère monte en moi. Son
comportement commence sérieusement à m’agacer. Ce qu’il éprouve peut-
être à mon égard n’est pas une raison pour être désagréable et faire la tête
lorsqu’un autre homme est dans les parages ; notamment Hayden. Il me
donne l’impression de ne pas avoir voix au chapitre, pourtant, ma vie
amoureuse me concerne, non ? S’il y a un choix à faire, ne me revient-il
pas ?
— Il faut qu’on parle, Greg.
Je suis sérieuse, les choses ne peuvent pas rester en l’état, sauf que ce
n’est ni le moment ni l’endroit. Mon ami hoche la tête et soudain je
remarque ses traits tirés. J’ai de la peine pour lui et ça me brise le cœur de
peut-être lui en causer davantage.
— Rentrons, finit-il par dire en prenant la direction de la porte.
À peine l’a-t-il franchie qu’il disparaît dans la foule. Ce vernissage est
un succès et ça me met du baume au cœur. Une serveuse passe habilement
entre les convives avec un plateau sur lequel reposent plusieurs coupes de
champagne. J’accepte volontiers celle qu’elle me propose avant d’avancer
dans le dédale de toiles.
Bien que les gens se baladent de manière aléatoire, Greg a créé un
parcours qui relie les toiles entre elles. Chacune raconte un morceau
d’histoire, que je découvre en les observant une à une. Je ne suis pas
certaine de tout saisir, le coup de crayon de mon ami est à la fois intense et
subtil, toutefois, l’émotion qui s’en dégage est perceptible. Je progresse
dans un dédale de couleurs et de reliefs, jusqu’à remarquer Hayden au loin.
Il est debout, les mains dans les poches, devant l’ultime peinture de Greg.
Je devine qu’il s’agit de la toile gardée secrète par mon ami.
Lorsque le tableau apparaît enfin dans mon champ de vision, j’en ai le
souffle coupé. Je ne m’attendais à rien de précis, j’aurais été incapable
d’anticiper ce que j’ai devant les yeux. Greg a déjà fait des dessins de nous,
d’Elsa et même de ses parents, cependant, aucun n’a jamais figuré dans ses expositions… jusqu’à aujourd’hui. J’ai le sentiment de me retrouver face à
un miroir. Mon ami n’a omis aucun détail, ni mon petit grain de beauté sur
la mâchoire ni cette cicatrice sur le coude dont j’ai écopé suite à une chute
de vélo.
Les larmes brouillent ma vue, les émotions sont trop fortes. Je tends le
bras pour toucher la toile, mais je me retiens à la dernière seconde. Gregory
a horreur de ça. Si je doutais encore de ses sentiments, mon ami vient de
m’en apporter la confirmation. Pourtant, ce n’est pas de l’amour qui se
dégage de son œuvre. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est la
simplicité, avant le partage et enfin l’insouciance. L’image me représente
allongée au sol sur un matelas de neige, la tête légèrement inclinée, les bras
en croix. Tout autour de moi, il fait nuit. J’essaye de repérer les lieux sans
toutefois y parvenir. Cette scène me fait penser à un moment que nous
avons partagé il y a quelques jours dans le jardin de mes parents, sauf que
cette fois je ne porte ni manteau ni écharpe, mais une robe du soir qui
s’étale autour de moi.
— C’est magnifique, murmure Hayden, à ma gauche.
J’acquiesce sans répondre, incapable de lâcher le tableau du regard.
— Tu es au courant qu’il est amoureux de toi ?
— Je sais.
Le silence retombe, néanmoins, le regard de Hayden en dit long sur la
question qu’il voudrait me poser. « Et toi ? » Je serais incapable de
répondre.
— Si je te proposais un rendez-vous maintenant, ça serait malvenu.
Il s’agit autant d’une affirmation que d’une question. Une fois de plus,
les mots me manquent. Je devrais être ravie que Hayden souhaite prolonger
ces moments que nous partageons, sa mission à la boutique touche à sa fin
et j’avais peur qu’il disparaisse. Mais, ce soir, je ne peux pas lui donner une
réponse claire.
— Sans doute.
Mon esprit est accaparé par la toile qui nous fait face et les sentiments
de mon meilleur ami, je ne parviens pas à me détacher de cela. Au moment
où je m’apprête à parler, mes parents font irruption à nos côtés.
Mon père porte l’un de ses nombreux costumes, il a choisi le gris
anthracite et a préféré abandonner sa cravate. Bien qu’il soit sur son trente-
et-un, il dégage une allure détendue, tout le contraire de ma mère, dont la
jolie robe violine est l’image de la sophistication.
— Hayden ! Je suis ravie de te voir, lance ma mère d’un ton un peu trop
jovial.
Je hausse un sourcil, suspicieuse. La connaissant, je parie qu’elle est
déjà en train d’imaginer la tête de nos futurs enfants le jour de leur première
rentrée des classes.
— Madame Hale, c’est un plaisir.
— Hayden, dit simplement mon père en lui tendant la main.
Ils échangent un hochement de tête entendu avant de se tourner vers la
peinture. Je suis gênée que mes parents puissent la voir, pour moi, c’est une
photographie du cœur à nu de Gregory.
— J’ai appris que les travaux de la boutique touchaient à leur fin,
déclare mon père en s’adressant à mon compagnon. J’ai hâte de voir le
travail que tu as fait.
— Alyson m’a aidé.
— N’exagérons rien, j’ai monté quelques meubles.
Je ne veux pas récolter de fleurs pour un travail qui n’est pas le mien.
Hayden s’est beaucoup investi dans ce projet, il est normal qu’il puisse
bénéficier de la reconnaissance qui lui est due.
— J’ai hâte de venir voir le résultat final ! s’exclame ma mère. Tu vas
faire une soirée d’inauguration, ma chérie ?
— Ce n’est pas vraiment au programme. Nous rouvrons demain après-
midi, et je n’ai pas eu le temps de penser à ce genre de choses. À quinze jours de Noël, les habitants de Boston ont autre chose à faire que déguster
des petits-fours à une soirée de réouverture.
Je suis de mauvaise foi, car je suis certaine que cette soirée marcherait
du tonnerre, simplement, je n’ai pas la tête à ça. Je jette un dernier coup
d’œil vers mon portrait avant de me détourner. J’embrasse mes parents sur
les joues et m’éclipse sous un prétexte. Je n’ai plus le cœur à la fête, ma
dispute avec Gregory me pèse et la tentative de rapprochement de Hayden
me reste en mémoire. C’est beaucoup trop pour une seule soirée.
Je quitte la réception discrètement. Une fois à l’extérieur, je respire le
bon air frais, qui m’apaise automatiquement. Je pourrais appeler un taxi, ça
serait sans doute la meilleure solution étant donné mes chaussures qui ne
sont pas adaptées aux trottoirs glissants, sauf que le besoin de marcher se
fait plus pressant.
Je tente de vider mon esprit durant tout le trajet, et lorsque j’arrive dans
le hall de mon immeuble j’ai presque le sentiment d’avoir réussi. Puis mes
yeux se posent sur ma boîte aux lettres. Je ne l’ai pas ouverte ce matin,
pourtant, je suis certaine que la lettre du jour m’attendait. Toutefois, je ne
voulais pas découvrir les mots de Christmas devant Hayden.
Je l’ouvre et, parmi quelques factures, elle est là.
OceanofPDF.com