Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 39 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 31

 

 

J – 17

 

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé lorsqu’on frappe à la porte

de ma chambre. Gregory et moi sommes toujours allongés, sauf que sa tête

repose maintenant sur mon ventre tandis que je continue de chanter. Je lui

caresse les cheveux pour l’apaiser. Je pourrais croire qu’il s’est endormi,

toutefois, il se tend en entendant la voix de sa mère.

— Gregory, c’est maman. On peut parler ?

— Entre, Sandra, dis-je sans attendre la réponse de son fils.

La porte s’entrebâille et elle se glisse à l’intérieur de ma chambre. Je

force mon ami à se redresser et je fais de même, abandonnant mon lit pour

me remettre debout.

— Je vais vous laisser un moment. Ça va aller ?

Ma question s’adresse à tous les deux et ils hochent la tête de concert,

alors je me dirige vers la sortie. Je redescends au rez-de-chaussée afin de

rejoindre mes parents. Je les trouve dans le salon, assis sur le canapé en

train de discuter à voix basse. Ma mère est la première à me remarquer et

elle s’enquiert immédiatement de l’état de mon ami.

— Comment va-t-il ?

— Mal.

Je m’assieds sur l’un des fauteuils qui leur font face et replie mes

genoux contre ma poitrine pour poser mon menton dessus.

— Et Sandra ? demandé-je à mon tour.

— Elle a pris conscience de certaines choses.

— Notamment d’avoir dépassé les bornes, ajoute mon père. Elle s’est

rendu compte qu’elle se reposait trop sur son fils.

J’acquiesce. Jusqu’alors, Gregory a tenu le coup, mais au bout de dix

ans il n’en a plus la force. J’aimerais être une petite souris pour savoir ce

qui se dit à l’étage. Pour l’instant, personne ne crie, ça doit être bon signe,

mais je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour mon ami. Cette année

semble plus rude que les autres.

— Et toi, ma fille, comment tu vas ?

— Bien, papa.

— Sûre ?

Je sens son regard perçant chercher en moi toute trace qui prouverait

que je lui cache quelque chose. J’ai toujours parlé librement à mes parents,

de tout et de rien, même si ça ne m’empêche pas d’avoir quelques secrets.

— Certaine. Vous avez des nouvelles d’Adam ? demandé-je pour

changer de sujet.

— Très peu, répond ma mère. Depuis que Baley est enceinte, il n’a plus

une seconde.

J’imagine. Mon frère va devenir papa, et réaliser son plus grand rêve,

sauf que je devine qu’il n’avait pas anticipé les envies farfelues de sa

femme, ni le yo-yo des hormones. Adam a toujours été un fonceur ; il agit,

et réfléchit seulement après.

— S’il survit jusqu’à Noël, ça sera un miracle, lâche mon père avec

humour.

— Tu n’étais pas bien différent, Jerry, à la même époque.

Je regarde mes parents se taquiner en faisant remonter leurs souvenirs et

je ne peux retenir mon sourire. Leur amour est beau, simple et inépuisable. Ils s’aiment, de la plus belle des façons. C’est le moment que choisissent les

mots de Christmas pour se rappeler à moi. « Y a-t-il une bonne et une

mauvaise façon d’aimer ? » Je pense à l’amour que Sandra éprouve pour

son défunt mari. Cet amour-là fait mal, mais en est-il moins beau pour

autant ? L’amour peut-il conduire à la haine ? Incontestablement. Pourtant,

est-ce que ça signifie qu’il est laid ? Que c’est mal aimer ? Je ne pense pas.

Pour moi, l’amour porte toujours un grand A, sinon, ce n’est simplement

pas de l’amour.

— Alyson ?

Je lève les yeux vers ma mère, qui semble m’avoir déjà appelée

plusieurs fois.

— Où étais-tu partie ?

— Pas très loin.

— Je crois que l’un de nos invités souhaite te parler, m’indique-t-elle en

désignant la porte du menton.

Je me retourne et découvre Gregory, dont les yeux sont rivés sur moi. Il

sourit légèrement, j’en déduis que ça ne s’est pas trop mal passé. D’un signe

de tête, il m’invite à le suivre. Je me lève et le rejoins dans l’entrée. Il est

déjà en train de mettre son manteau, alors je l’imite. Il m’emmène dans le

petit jardin de mes parents et nous marchons côte à côte.

— Elle a accepté de se faire soigner, m’informe-t-il après un moment de

silence.

— Elle va consulter un psychologue ?

Il secoue la tête négativement.

— Elle va se rendre dans un centre dans un coin paumé du Wisconsin

dont une amie lui a parlé. Elle part après les fêtes.

— Tu en penses quoi ? demandé-je tout en sondant son regard.

— Que je vais me retrouver seul, murmure-t-il à demi-mot.

Je m’immobilise, choquée par ses paroles. Il ne peut pas sérieusement

penser ça ?

— Je suis là, moi.

Gregory hausse les épaules et ce simple geste me percute en plein cœur.

Je sais qu’il n’est pas dans son état normal, il souffre, mais je refuse de le

laisser croire qu’il peut me tenir à distance.

— Ce n’était pas une question, je suis là pour toi, qu’importe ce que tu

peux en dire. Tu te souviens de ce que tu as dit, le premier Noël que ta mère

et toi avez passé ici ?

— Qu’on était comme une famille.

— Non, qu’on était une famille. Je suis ta famille, Greg. Que tu le

veuilles ou non, tu es obligé de faire avec, je ne compte pas te lâcher.

À ces mots, il sourit, pas un sourire triste, non, un sourire franc. Alors,

pour le pousser à continuer sur cette voie, je me mets à faire une petite

danse de la joie improvisée complètement ridicule. Le rire dont il me

gratifie est le plus beau des cadeaux, et lorsque j’arrête de gesticuler il

rompt l’espace entre nous et me serre dans ses bras.

Malgré nos vêtements épais, je sens la chaleur de son corps

m’envelopper et nous nous retrouvons dans une bulle où rien d’autre que

nous n’existe. Il prend mon visage en coupe entre ses mains et plonge son

regard sombre dans le mien. Le temps est suspendu. Aucun de nous ne

bouge, pourtant, mon cœur cogne contre ma cage thoracique, il veut me

faire passer un message mais je ne sais pas lequel. J’attends un geste, un

signe de la part de mon meilleur ami – ou même de Dieu – pour enfin

savoir comment agir.

Soudain, je sens une goutte à la fois légère et gelée atterrir sur mon nez.

Je lève les yeux vers le ciel. Là, un million de petits flocons virevoltent

autour de nous. Un sourire fend mon visage, et je me sépare de mon ami

pour étendre mes bras en croix et tourner sur moi-même. Les premières

neiges. Comme une enfant, je tire la langue pour cueillir une perle de glace.

Est-ce le signe que j’attendais ? Dans ce cas, comment dois-je

l’interpréter ? Faut-il que je me laisse aller avec mon meilleur ami et que je prenne le risque de vivre une belle histoire ? Ou alors est-ce un

avertissement ? Du genre « sauvée par le gong » ?

À trop réfléchir, j’ai fait éclater notre bulle. Greg a reculé de quelques

pas, il m’observe, les mains dans les poches, et son sourire a disparu.

 

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