Mon calendrier de l’amour
Chapitre 9
J – 24
Je fronce les sourcils en découvrant cet étrange courrier dans ma boîte
aux lettres ; d’ailleurs, l’expéditeur me connaît bien, car il a anticipé cette
réaction. Je lis la lettre plusieurs fois pour être certaine d’en comprendre
entièrement le sens et, pourquoi pas, découvrir qui en est l’auteur. Sauf qu’il
y a peu d’infos au final, je sais qu’il s’agit d’un homme, qu’il pense avoir
des sentiments pour moi, et il sait que j’adore Noël, ce qui n’est un secret
pour personne. L’écriture manuscrite ne me dit rien non plus, elle est fluide
et nette. Je finis par inspecter l’enveloppe : elle ne porte pas de timbre, elle
a donc été déposée par un particulier, ce qui est logique étant donné l’heure
matinale. Le facteur ne passe pas avant 10 heures.
Je ne sais pas quoi penser de tout ça, je reste interdite dans le hall
d’entrée de mon immeuble jusqu’à me faire bousculer par Dan, le voisin du
troisième, qui part chercher son journal.
— Désolé, mademoiselle Alyson, dit le septuagénaire.
— Ce n’est rien, Dan, c’est moi qui étais en train de rêvasser en plein
milieu.
— Un galant jeune homme occupe vos pensées ?
— On peut dire ça, réponds-je.
Dan est du genre perspicace, j’en viens même à me demander s’il n’a
pas une idée de la personne qui aurait traîné près des boîtes aux lettres cette
nuit. Je n’ai pas le temps de lui poser la question qu’il franchit déjà le seuil
de la porte en me saluant. Je finis par faire de même et range la lettre
soigneusement dans mon sac avant d’aller affronter le froid.
Durant tout le trajet, mes pensées sont accaparées par le message trouvé
ce matin ; je passe en revue tous les hommes que je connais, mais aucun ne
semble être capable de m’écrire ses sentiments et de me laisser deviner son
identité. Le quart d’heure qui me sépare de la boutique ne suffit pas à
élucider le mystère et, lorsque je découvre le désordre dans lequel Hayden
et moi l’avons laissée, je n’ai plus une seconde pour penser à mon
admirateur secret. Je suis encore gênée de mon comportement de la veille,
je n’ai pas su gérer cette intimité pourtant innocente lorsqu’il m’a
reconduite chez moi. Aujourd’hui est un jour nouveau et je me suis levée
avec la conviction de me rattraper.
Pendant une heure et demie, je m’active pour que tout soit prêt pour
l’ouverture. Je réapprovisionne les rayonnages en faisant des choix sur les
produits, je dresse ma vitrine dans le salon de thé et passe un coup
d’aspirateur sur le sol. À sept heures et demie, tout est en place et je peux
ouvrir la boutique.
La journée commence ; je suis très vite emportée au rythme des clients.
Les habitués sont fidèles au poste. Je prends le temps de discuter avec
chacun d’eux, puis, en milieu de matinée, vient le flot de touristes et
d’habitants de Boston qui ont eu la curiosité de pousser la porte. Le
magasin ne désemplit pas avant 15 heures. Je constate que l’aménagement
temporaire semble convenir à la majeure partie des visiteurs, le camouflage
des zones de travaux est une idée de génie et cela permet de conserver
l’ambiance chaleureuse des lieux.
Je finis par pouvoir prendre une petite pause avant le rush de fin de
journée. Immédiatement, mon attention revient vers la lettre toujours dans mon sac. Sa présence semble peser une tonne alors qu’il ne s’agit que d’un
simple bout de papier. Je la récupère pour la poser sur la table devant moi.
Je l’observe sans l’ouvrir, continuant à me poser mille et une questions.
Serait-ce le miracle de Noël que j’attends ? Ou bien une farce de mauvais
goût ? Peut-être que je n’en suis pas réellement la destinataire ? Je me sens
complètement perdue. J’ouvre l’enveloppe et lis la lettre une nouvelle fois.
Je suis si concentrée que je ne remarque pas la personne qui s’assoit en face
de moi.
— Bonjour, émet une voix grave bien trop proche.
Je sursaute et manque de tomber de ma chaise. Hayden se tient devant
moi, un léger sourire, que je devine moqueur, sur le visage. Un instant,
j’oublie comment respirer et le rouge me monte aux joues.
— Nom de Dieu, vous m’avez flanqué la frousse, dis-je, une main
posée sur mon cœur, qui bat bien trop vite.
— Vous m’en voyez navré.
— Ce n’est pas vrai, rétorqué-je en le regardant toujours sourire.
— En effet, votre réaction était plutôt marrante.
Ma réaction. Ces mots font écho à ceux inscrits sur la lettre que je tiens
toujours en main. Serait-ce lui ? C’est ridicule ! Je ne connais Hayden que
depuis quelques jours, il ne peut pas déjà se poser des questions sur notre
relation. Ou peut-être que si. Mon cerveau délire à plein tube, si bien que je
décide de mettre de côté, au moins jusqu’à demain, ce courrier qui me fait
perdre la tête.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous, Hayden ?
— Il me semble me souvenir que vous m’aviez promis une part de
cheese-cake, hier.
Je ne dissimule pas mon sourire, flattée qu’il ait pris mon invitation au
pied de la lettre. Je me lève et pars récupérer deux morceaux de ce fameux
gâteau. J’emporte la sauce chocolat et le caramel, je suis sûre que Hayden est gourmand et dans le pire des cas je ne me priverai pas de ces petites
sucreries.
— Tenez, c’est offert par la maison.
— Vous n’êtes pas obligée de faire ça parce que je travaille sur votre
chantier.
— C’est pour le plaisir.
Il me gratifie d’un sourire charmant, saisit la petite cuillère qui repose
sur le bord de l’assiette et entame son dessert. Je voudrais faire de même,
toutefois, je suis hypnotisée. Sa bouche se referme sur le gâteau, il semble
savourer chaque seconde. Ses yeux se ferment et un gémissement rauque
s’échappe de ses lèvres. Je me mords la lèvre inférieure, gênée.
— C’est délicieux, murmure-t-il.
— Merci.
— Pourquoi n’avez-vous pas ouvert une pâtisserie ?
On m’a souvent posé cette question, et ma réponse semble ridicule à
beaucoup de monde, si bien que parfois je préfère mentir. Pourtant,
aujourd’hui, je n’ai pas envie de trouver une excuse bidon.
— Parce que j’aime Noël.
— Ça ne dure qu’un mois, qu’est-ce qui vous fait vivre le reste du
temps ?
— Les coussins, les nappes et les bougies.
Il secoue la tête avec un petit rictus.
— Je ne parle pas chiffre d’affaires, stocks ou fournisseurs. Je vous
demande ce qui vous fait vibrer, ce pour quoi vous vous levez chaque
matin.
C’est à mon tour de sourire.
— Les gens. Je déteste la solitude, il y a tellement à offrir aux autres. Je
viens ici pour écouter des histoires, vivre des aventures et rencontrer des
personnes formidables.
— C’est une très bonne raison de se lever le matin.
— Et vous ?
— Pour Franck.
Je me souviens que mon père m’a dit que Hayden avait été son apprenti,
néanmoins, je ne le vois pas faire ce métier simplement parce qu’il a hérité
d’une entreprise.
— Pourquoi ?
— C’est personnel, je n’aime pas trop en parler.
Il baisse les yeux et finit son cheese-cake en quelques bouchées.
— Je peux revenir demain pour commencer la peinture, si ça vous va.
— C’est parfait.
— À demain, Alyson.
Puis, aussi soudainement qu’il est entré, Hayden quitte la boutique. Je le
regarde partir, un peu perturbée par ce départ précipité. Nos échanges se
succèdent mais ne se ressemblent pas. Chaque fois, je suis épuisée tout en
ayant hâte d’être au suivant.
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