Mon calendrier de l’amour
Chapitre 33
J – 16
Le taxi se gare devant la boutique peu après 10 heures. Je n’ai pas eu le
courage de faire le trajet en sens inverse, le flot d’émotions de cette matinée
m’ayant submergée. Je suis encore rêveuse lorsque je pousse la porte et
pénètre dans le magasin. Toutefois, le brouhaha assourdissant me ramène à
la réalité. Comment ai-je pu m’absenter ce matin et laisser Sofia toute seule
à seulement deux semaines de Noël ?
Je découvre une queue d’une dizaine de personnes à la caisse, toutes ont
les bras chargés de décorations et de cadeaux originaux. La jeune étudiante
se débrouille comme elle peut pour satisfaire les clients en répondant à leurs
questions tandis qu’elle les encaisse. Pendant ce temps, côté salon de thé,
c’est la cohue, la file d’attente n’a de cesse de s’allonger ; pourtant, je
distingue quelqu’un qui s’agite derrière le comptoir. Je suis surprise de
découvrir Hayden, un tablier autour des hanches, en train de se débattre
avec le percolateur.
Je dépose mon sac et mon manteau à la va-vite dans l’arrière-boutique
et saisis un autre tablier avant de porter secours à un artisan débordé.
— Bienvenue au Good Life, que puis-je vous servir ? demandé-je à une
femme dont les yeux sont rivés sur son téléphone.
— Un latte et un donut.
Je me retourne pour prendre un gobelet en carton et m’approche de la
machine à café. Je tourne le levier à droite, tire, tourne et repousse, avant
d’appuyer sur le bouton et de voir le nectar s’écouler.
— Frimeuse, murmure Hayden, dont le sourire est perceptible dans sa
voix.
— L’entraînement, jeune Padawan.
— Tu fais référence à La Guerre des étoiles, ou je me trompe ?
— Je ne regarde pas que des films de Noël, contrairement à ce que tu
crois.
Nous échangeons un sourire tandis qu’il pose une boîte en carton sur le
comptoir en même temps que j’y glisse la boisson de la cliente. D’un
commun accord, nous entamons une gymnastique tout à fait synchronisée
pour les commandes suivantes. Je m’occupe des cafés pendant que Hayden
se charge des pâtisseries. Nous fonctionnons en binôme jusqu’à ce que la
file diminue et que je puisse servir les clients au compte-gouttes.
— Je t’offre le café ? proposé-je à mon assistant d’un jour.
— Volontiers.
Je lui fais un signe de tête pour l’inviter à s’asseoir à une table vide
alors que je prépare deux mugs. Je jette un œil à Sofia, qui est en train de
conseiller un client sur le choix de décorations de jardin. Elle aussi est
venue à bout de la farandole humaine qui attendait à la caisse. Elle lève le
pouce pour me signifier qu’elle gère et j’ajoute une assiette de donuts sur
mon plateau avant de rejoindre Hayden.
— Merci pour ton aide ce matin, dis-je pour rompre le silence.
— Il n’y a pas de quoi, j’ai vu cette pauvre gamine se dépatouiller de
toute une armée de clients et j’ai eu pitié.
— Sofia s’en sort très bien, c’est moi qui l’ai mise dans la panade ce
matin.
— J’étais surpris de ne pas te voir, réplique-t-il sur le ton curieux de
celui qui demande à en savoir plus.
— Disons que j’avais une course importante entre Beacon Hill et Back
Bay.
Il hoche la tête, l’air songeur, mais ne dit rien. Je repense à mon périple
matinal et un sourire étire mes lèvres sans que je parvienne à le retenir.
L’espace d’un instant, je rêve à cette maison mentionnée dans
l’enregistrement, au petit café dans lequel je me suis arrêtée, à la vue
imprenable sur Charles River…
— La balade t’a plu, on dirait, murmure-t-il si bas que je ne suis pas
certaine de ce que j’ai entendu.
— Et toi, que fais-tu là ? Je pensais que tu avais fini le gros œuvre et
qu’on se retrouvait en fin de journée pour commencer l’ameublement.
— Je venais récupérer mon matériel, puis j’ai vu ta collègue et tu
connais la suite.
J’opine du chef. Hayden enfourne un donut presque entièrement dans sa
bouche avant de boire son café d’une traite.
— Je dois être sur un autre chantier avant 13 heures, dit-il en se levant.
Je reviens avant la fermeture.
Cette dernière phrase sonne telle une promesse, et lorsque je le vois
franchir la porte je suis déjà impatiente de le voir revenir.
Hayden Parker est un homme de parole, il est 17 h 30 lorsqu’il fait de
nouveau sonner la clochette de l’entrée. Il passe la main dans ses cheveux
pour en retirer quelques flocons de neige égarés. L’hiver a repris ses droits
il y a une vingtaine de minutes, et tente de recouvrir Boston d’un cotonneux
manteau blanc. J’ai persuadé Sofia de rentrer chez elle dès qu’un petit
garçon s’est extasié devant la fenêtre. Puis j’ai bien essayé de convaincre
Hayden de remettre à demain notre rendez-vous, mais je constate que mon
offre n’a pas été retenue.
— Qu’est-ce que tu fais là ? lui dis-je, les poings sur les hanches.
— On avait un accord.
Je souris, je n’ai aucune envie de le contredire, le voir ici en cette fin de
journée me fait beaucoup trop plaisir.
— Les derniers clients viennent de partir, alors on peut attaquer avant
que le ciel ne nous tombe sur la tête.
— Tu n’en fais pas un peu trop ?
— Juste un peu, lui réponds-je avec un clin d’œil.
Avant qu’il arrive, j’ai commencé à faire de la place pour les nouveaux
meubles et je m’apprêtais à vider les étagères. Hayden jette un regard
appréciateur à la pièce.
— Je crois que tu as libéré suffisamment d’espace. Tu m’aides à
décharger ?
J’acquiesce et le suis à l’extérieur après avoir attrapé mon manteau.
Hayden s’est garé en warnings devant la boutique, et je suis surprise de voir
son 4x4 déborder de cartons.
— Tu es certain que j’ai besoin de tout ça ?
— C’est tout ce qu’il y avait sur le devis que tu as signé.
— Je t’ai fait confiance ! dis-je pour me défendre.
— Et tu as eu raison.
Je n’en doute pas une seconde. Au lieu de lui répondre, je monte à
l’arrière du véhicule et commence à faire glisser les cartons un à un en
direction de Hayden. Durant une demi-heure, nous emportons le nouveau
mobilier à l’intérieur de la boutique, tout ça sous une neige qui ne cesse de
tomber. Le froid crispe mes doigts, si bien que je commence à avoir du mal
à les plier, et malgré mon manteau je suis complètement gelée. Un nuage de
fumée quitte mes lèvres à chaque mot que je prononce.
Le dernier carton déchargé, je me hâte de retourner à l’intérieur de la
boutique et pousse un soupir d’aise lorsque la douce chaleur de la pièce
m’enveloppe. Je me déshabille et file nous préparer des chocolats chauds
avant que nous nous mettions au travail. À défaut de pouvoir nous installer à une table – elles sont toutes entassées dans un coin –, nous restons
accoudés au comptoir en silence.
Un large bâillement m’échappe, ce qui fait rire Hayden. Mon périple de
la matinée a épuisé toute mon énergie.
— Tu n’es pas obligée de rester, dit soudain Hayden. Je suis un grand
garçon, je peux monter quelques meubles tout seul.
— C’est hors de question ! m’écrié-je. Je suis là pour t’aider. C’est ma
boutique, je ne vais pas me tourner les pouces alors que tu travailles comme
un acharné.
— Alors, dans ce cas, mettons-nous au boulot !
— Chef ! Oui, chef !
Je porte ma main à hauteur du front tout en me tenant droite comme un
I. Hayden secoue la tête tout en souriant. Puis il prend les choses en main.
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