Mon calendrier de l’amour
Chapitre 39
J – 14
La journée a été une pure réussite, les clients étaient au rendez-vous et
l’émerveillement dans les yeux des enfants a été le clou du spectacle. Je
suis rentrée chez moi avec le sourire en me remémorant quelques anecdotes
que je pourrai partager avec Hayden ce soir.
Maintenant que le calme est revenu et que mon corps se détend dans
l’eau chaude d’un bon bain, mon esprit réalise ce que je suis en train de
faire. Pas plus tard qu’hier, mon cœur était tiraillé et je ne savais plus où
donner de la tête, pourtant, à présent, je me prépare pour un rendez-vous
galant. Un sourire étire mon visage à la perspective de cette soirée en
compagnie d’un artisan canon.
En sortant de la baignoire, je m’enveloppe dans une serviette douce et
moelleuse avant d’en attraper une deuxième, plus petite, pour mes cheveux.
Je me passe de la crème hydratante à la cerise sur tout le corps avant d’aller
dans ma chambre pour m’habiller.
Je reste pensive devant mon armoire, je ne sais pas à quoi m’attendre
pour cette soirée. Hayden n’a rien dévoilé de ses intentions hormis « un vrai
rencard ». Je suis devenue plutôt douée en devinettes ces derniers temps,
alors je songe à un dîner dans un restaurant avec peut-être une balade dans
les rues animées de la ville. J’opte pour une petite robe bleu marine avec une paire de collants fins à pois, et pour être à l’aise des bottes dont les
talons n’excèdent pas huit centimètres. Pour le maquillage, mon choix se
porte sur mon gloss à la cerise et du fard à paupières qui rappelle ma tenue.
Rien de trop marqué, mais suffisamment pour que ça sorte de l’ordinaire.
Il est 19 h 58 lorsque j’ai fini de me pomponner. Malgré la petite pointe
de stress qui me noue l’estomac, je trépigne d’impatience et jette des
regards à l’horloge toutes les cinq secondes.
20 h 3. Qu’est-ce que trois minutes de retard ?
20 h 12. Toujours pas là.
20 h 17. Je me laisse tomber sur le canapé, attendre devant la porte ne le
fera pas venir plus vite.
20 h 26. Mon portable reste désespérément silencieux.
20 h 32. Devrais-je l’appeler ?
20 h 59. Est-il sérieusement en train de me poser un lapin ?
21 h 11. J’ouvre le frigo.
21 h 12. Je le referme, hors de question de me goinfrer avant le repas.
21 h 13. J’ouvre finalement le placard pour attraper le Nutella. Juste une
cuillère.
21 h 24. Je fais des petites tresses dans mes cheveux lâchés tout en
fusillant la porte du regard.
Quand 21 h 30 sonnent, je lâche l’affaire, Hayden ne viendra pas. Je
regarde une nouvelle fois mon téléphone, mais son nom ne s’affiche pas.
J’ai essayé de l’appeler, une seule fois, il est hors de question que je sois la
femme désespérée qui court après un homme qui ne prend pas notre relation
au sérieux. Quelle relation ? Je me fustige intérieurement. Si nous avions
rendez-vous ce soir, c’était pour évaluer la potentialité d’aller au-delà d’une
rencontre dans le cadre du travail, sauf qu’on ne s’est rien promis.
Cela ne m’empêche pas d’être déçue et de me sentir humiliée. Je me
suis fait tout un monde de ce rencard, ça faisait bien longtemps que je
n’avais pas eu hâte de retrouver un homme. Malgré moi, les larmes me montent aux yeux. Je suis ridicule, à pleurer pour un type qui m’a
délibérément oubliée.
Mon premier réflexe est d’envoyer un message à Gregory, mais je me
retiens au dernier moment. Je ne peux pas lui infliger ça et bafouer ses
sentiments. J’efface les mots déjà tapés et ouvre la conversation avec Elsa.
Hayden m’a posé un lapin.
Sa réponse ne se fait pas attendre.
Tu avais rendez-vous avec lui ?
Non, je n’ai pas mis une jolie robe et épilé mes jambes pour mater Netflix en m’empiffrant de cochonneries.
Mon téléphone sonne, et cette fois c’est un appel.
— Allô ?
— Il habite où, ce goujat, que je lui coupe ses boules de Noël ?
— Oublie, ça ne vaut pas la peine, dis-je pour me persuader moi-même.
— Aly… Tu veux que je vienne ?
J’ai envie de dire oui, au moins pour ne pas me morfondre toute la nuit.
Cependant, il est hors de question que je pourrisse le week-end de ma
meilleure amie pour… quoi, au juste ? Une histoire d’amour qui n’en est
même pas une ?
— Non, je suis une grande fille. Je suis sûre que tu as d’autres projets
pour ton vendredi soir.
— Mike comprendra, dit-elle.
— Non ! Je voulais juste te tenir au courant, tu ne vas pas tout remettre
en question pour moi. Tu as ta propre vie. On se fera un truc dans la
semaine.
Nous parlons encore quelques instants avant de raccrocher, puis je me
lève et me rends dans la cuisine pour récupérer le pot de Nutella et la
cuillère que j’ai abandonnés tout à l’heure. Je me réinstalle dans mon vieux clic-clac et allume la télé. J’ai le moral en berne, alors tant pis si j’ai l’air
pathétique. De toute façon, ce n’est pas comme si j’avais un rencard ce
soir !
Je zappe à la recherche d’un programme qui m’occupera l’esprit, mais
des coups donnés à ma porte me font lâcher la télécommande. Je lève les
yeux vers l’horloge : 22 h 16. Je me redresse et me dirige vers la porte, les
poings serrés et le pas lourd.
— Si tu crois que tu peux te pointer la bouche en cœur avec plus de
deux heures de retard, tu mets le doigt dans l’œil ! grondé-je en ouvrant
rageusement la porte, sauf que celui qui se présente sur le palier n’est pas
l’homme que j’ai arrêté d’attendre. Gregory ?
— Salut, dit-il, les yeux rivés sur ses pieds.
— Que fais-tu là ?
— Elsa m’a dit que tu avais besoin de moi… alors me voilà.
Mes larmes, qui avaient disparu, refont surface. Sans réfléchir, je me
jette dans les bras de mon meilleur ami. Je voudrais le ménager, mais sa
présence en cet instant abat mes barrières. Il m’enlace en retour et son
menton repose sur le haut de mon crâne. Une douce chaleur m’enveloppe
ainsi que les effluves de son parfum.
— Je suis là, murmure-t-il.
Je hoche la tête contre son torse avant de me détacher de lui et de
l’inviter à entrer. Il ne se fait pas prier et se dirige directement vers le
canapé. Il récupère mon pot de Nutella avant de mettre la cuillère à sa
bouche.
— Tu regardes quoi ?
Je lève les yeux vers l’écran, où deux ours polaires se tournent autour.
— Un reportage animalier, apparemment.
Je le rejoins et nous restons un moment devant la télé sans rien dire, à
seulement fixer de grosses bêtes en train se battre ou s’aimer, c’est difficile à savoir. Je lance des regards à la dérobée en direction de mon ami, lui reste
stoïque.
— Greg ?
— Hmm ?
— Tu ne penses pas qu’on devrait profiter de ce moment pour discuter ?
— Tu avais rendez-vous avec un autre homme ce soir, je crois que tout
est dit.
Aïe ! Je ne sais pas à quoi je m’attendais, j’avais conscience de ses
sentiments et je les ai sciemment ignorés.
— Écoute, Alyson, je ne veux pas tout foutre en l’air pour un petit
béguin de rien du tout.
— Alors c’est une simple passade ? lui demandé-je, persuadée qu’il
ment.
— Oui.
Je suis lasse de tourner autour du pot. Gregory ne dira rien si je ne le
pousse pas jusqu’à ce qu’il n’ait plus le choix.
— J’ai vu ton tableau hier et ça n’avait rien d’une amourette qu’on peut
laisser de côté juste parce qu’on ferme les yeux.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? s’écrie-t-il. Tu veux
m’entendre avouer que tu as foutu le bordel dans ma tête ? Que je suis
amoureux de toi depuis bien trop longtemps, ou alors que j’ai eu un mince
espoir que les choses évoluent avant qu’un artisan bien gaulé se pointe « la
bouche en cœur » et anéantisse toutes mes chances ?
Ses émotions me percutent de plein fouet, si bien que je m’enfonce
davantage dans le canapé.
— Aly… Je ne veux pas te perdre, mais je ne peux plus faire semblant,
dit-il en se levant. Je vais rentrer, c’était une mauvaise idée, de venir ce soir.
Avant que je ne puisse esquisser le moindre geste, il a franchi la porte.
Perdue, je reste interdite, les yeux dans le vague, puis je réalise soudain ce
qui est en train de se passer. Je m’élance à sa suite, manquant de me rompre le cou en descendant les escaliers. Je me retrouve sur le trottoir et le froid
mordant de décembre m’assaille, mais je n’y prête pas attention.
— Greg !
Il s’immobilise au milieu de la rue sans se retourner. Je réduis l’espace
qui nous sépare jusqu’à être suffisamment proche pour le toucher.
— Dis-moi que tu vas revenir. Dis-moi que ce n’est qu’un au revoir !
crié-je, les larmes au bord des yeux.
— Je ne sais pas, Aly, répond-il tout bas.
— Dis-le ! Tu ne peux pas me laisser tomber, après toutes ces années.
Après ce qu’on a partagé. Tu es mon roc, je suis ta force. Tu as oublié ? Je
ne veux pas de cette fin-là ! Je…
Il ne me laisse pas poursuivre. Ses lèvres se pressent sur les miennes,
étouffant les derniers mots. Tout d’abord surprise, je finis par me perdre
dans ce baiser. Sa bouche est douce et sucrée. Gregory prend mon visage
entre ses mains pour me rapprocher davantage, je me laisse faire, allant
jusqu’à m’accrocher aux pans de sa veste.
Je sais pertinemment que c’est une mauvaise idée, je devrais m’écarter
car ce geste va nous blesser tous les deux, ou, pire, ruiner ce qui peut encore
être sauvé. Sauf que je suis incapable de me détacher de lui. En
l’embrassant, je le laisse panser mon cœur meurtri par un autre homme ce
soir.
Un élan de conscience me force à faire un pas en arrière et rompre le
contact. Les mains de Gregory quittent mes joues, et je ne parviens pas à
lever les yeux pour le regarder. Il marche à reculons pour mettre le plus de
distance possible entre nous.
— Je reviendrai, promet-il avant d’être trop loin pour que je l’entende.
Mon ami disparaît et je doute qu’il puisse tenir parole. Les bras enroulés
autour de moi, je fais demi-tour. Des larmes silencieuses s’échappent tandis
que je retourne vers mon appartement.
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