Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 4 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 4

 

 

J – 34

 

Je suis repassée chez moi après ce drôle de rendez-vous avec l’artisan.

Une douche rapide et je suis descendue jusqu’au parking de l’immeuble

récupérer ma voiture. Je roule au pas dans les rues bondées de Boston pour

rejoindre la périphérie de la ville, où habitent mes parents. Il me faut un peu

moins d’une heure pour rejoindre la maison de famille et me garer dans la

petite allée.

Lorsque je pousse la porte d’entrée, je suis tout de suite happée par la

délicieuse odeur de hachis de canard confit. Je suis le parfum, qui me mène

à la cuisine, où je retrouve ma mère, qui s’active aux fourneaux. Carol Hale,

une femme menue et élégante, est une déesse de la gastronomie, et c’est elle

qui m’a donné le goût de la pâtisserie. Pendant mes études de commerce,

elle me donnait des cours du soir, armée de sa cuillère en bois. J’ai toujours

été proche de ma mère, elle est ma meilleure amie, ma confidente, même si

elle ne comprend pas pourquoi je ne suis toujours pas mariée et que ça ne

m’inquiète pas. Je m’approche d’elle pour l’embrasser sur la joue tout en

glissant mon doigt dans le saladier, où il reste un fond de purée. Je le porte à

ma bouche tandis que ma mère me réprimande.

— Bas les pattes, jeune fille, tu ne vas plus manger après.

— Tu sais bien que si, dis-je en riant.

Ma mère me sourit, créant des petites ridules aux coins de ses yeux

clairs, non sans emporter le saladier loin de moi.

— Ça sera prêt dans un quart d’heure.

— Papa est là ?

— Il passe un coup de téléphone dans son bureau et il nous rejoint. En

attendant, attrape deux verres à vin pendant que je débouche une bouteille.

Je m’exécute et me hisse sur la pointe des pieds pour atteindre le

placard au-dessus du four. Je tends les verres à ma mère, qui les remplit

immédiatement, nous trinquons et buvons la première gorgée avant de

rejoindre le salon. Nous nous installons toutes les deux sur le canapé, et il

ne faut pas une minute à ma mère pour me poser la question qui lui brûle

les lèvres.

— Alors, avec Peter ?

Elle replace une mèche blonde derrière son oreille en attendant ma

réponse.

— Sérieusement, maman ?

— Il est charmant, affirme-t-elle. Bien élevé et plutôt canon. Il semblait

parfait pour toi lorsque nous avons dîné chez Levy le mois dernier.

— Et complètement égocentrique et superficiel.

Un léger silence s’installe avant que ma mère reprenne.

— Écoute, Alyson, je m’inquiète pour toi, surtout en ce moment alors

que l’euphorie des fêtes commence. Je te connais et je sais que tu rêves du

prince charmant, je veux simplement forcer un peu le destin et que ce

fameux prince pointe le bout de son nez.

Sa sollicitude est aussi touchante qu’étouffante, je n’ai pas besoin qu’on

me pousse dans les bras d’un homme simplement pour m’éviter le célibat.

Je veux vivre mon conte de fées, qu’importe s’il doit arriver quand je serai

ménopausée ou en maison de retraite. Toutefois, ça ne m’empêche pas

d’être mélancolique au moment des fêtes, quand toute ma famille se réunit.

En plus, cette année, nous compterons un nouveau membre : mon frère, Adam, va devenir papa dans les semaines à venir. Je suis excitée à l’idée de

rencontrer ma nièce, et aussi extrêmement jalouse, je l’avoue. Adam a

rencontré Baley un 24 décembre alors qu’il était étudiant et qu’il effectuait

des missions de coursier. Cette année-là, il s’est retrouvé à sauver le Noël

de cinq familles de Boston.

Dans le premier immeuble, il est tombé sur une jolie métisse aux

cheveux frisés. Elle l’a suivi dans sa course folle toute la soirée, et je suis

certaine qu’ils sont tombés amoureux ce jour-là. Trois ans après, il la

demandait en mariage sous l’immense sapin du centre-ville, avec des

musiciens déguisés en lutins, et comme par magie il s’est mis à neiger pile à

ce moment-là. C’était féerique. Alors, oui, je suis jalouse de mon frère et je

compte bien attendre qu’un homme en fasse autant pour moi qu’Adam en a

fait pour Baley. J’en suis certaine, j’aurai mon moment romantique sous les

flocons de décembre.

En attendant, je préfère ne pas faire de peine à ma mère en me

contentant de lui offrir un sourire entendu. Je sais qu’elle est déjà en train

de penser à mon prochain prétendant, et malgré ça je l’aime. C’est à ce

moment-là que mon père fait son entrée ; il dépose un baiser sur mon front

et embrasse ma mère amoureusement. Il porte toujours son pantalon de

costume et sa chemise parfaitement repassée. Jerry Hale a tout de l’homme

d’affaires : grand, des cheveux poivre et sel plaqués en arrière et un sourire

Ultra Brite, du moins en apparence. En réalité, mon père n’est rien d’autre

qu’un gros nounours pour qui la famille passera toujours en premier.

— Alors, poussin, comment s’est passée ta journée ? me demande-t-il

en se servant un whisky avant de prendre place dans son fauteuil.

— Elle a bien commencé, comme tous les jours, mais disons qu’elle

s’est finie étrangement.

— J’en déduis que tu as fait la rencontre de Hayden.

Ma mère semble soudain très attentive à notre conversation, maintenant

que mon père fait référence à un homme.

— En effet, et disons qu’il est quelque peu déstabilisant. Il ne parle

jamais ?

— Jamais autant que toi, c’est sûr, fait mon père, taquin. Ne t’en fais

pas, Hayden est un gars bien, il bosse comme personne et il est passionné

par ce qu’il fait. En plus, il saura te parler quand il en aura besoin. C’est un

peu… un homme des cavernes des temps modernes.

Je n’aurais pas dit mieux. Je repense à ses silences, à son regard et à ce

moment intense que nous avons partagé à son arrivée. Jamais je ne me suis

sentie hypnotisée par qui que ce soit, et pourtant à ce moment-là je ne

pouvais pas me détacher de son regard. J’aurais aimé qu’il soit plus

chaleureux ensuite, mais dès l’instant où il a franchi la porte le charme s’est

rompu. Toutefois, cet homme m’intrigue et j’ai envie d’en savoir plus.

— Depuis combien de temps tu le connais ? demande ma mère, encore

plus intriguée que moi.

— Pas mal d’années, il a été l’apprenti de vieux Franck, qui lui a cédé

sa boîte quand il est mort, il y a trois ans. Je sais comment il travaille, alors

je continue à faire appel à lui sur mes gros chantiers. Si quelqu’un peut

réussir à contenter ma petite fille, c’est bien lui.

Mon père masque son sourire derrière son verre, mais trop tard, je l’ai

vu et je me demande si sa phrase a un double sens. Avant que je ne puisse

aller plus loin dans mon investigation, ma mère se lève et lui sauve la mise.

— Le hachis est prêt !

J’intercepte un échange de regards complices. Ces deux-là mijotent

quelque chose, j’en suis certaine. Je ferais bien de les garder à l’œil. Je les

suis dans la salle à manger et très vite je me laisse emporter par la bonne

humeur familiale. Mon père nous abreuve d’anecdotes tordantes tandis que

ma mère prévoit déjà l’organisation des fêtes de fin d’année. Chez les Hale,

c’est une institution, et tous les ans c’est une véritable réussite.

Chaque fois, je me dis que cette année sera la bonne, j’aurai mon

miracle de Noël.

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