Mon calendrier de l’amour
Chapitre 54
J – 3
Après une nuit de plus à pleurer sans trouver le sommeil, la fatigue se
fait sentir. Mon corps est engourdi, presque douloureux. Je n’ai pas la force
de quitter ma chambre. Lorsque le réveil sonne, je m’enroule dans la
couverture en grognant.
Nous sommes à trois jours de Noël. Habituellement, je suis galvanisée
par les préparatifs du réveillon. Je dresse des listes de choses à faire, de
cadeaux à acheter et de personnes à qui rendre visite, mais cette année je
n’en ai pas le courage. Je n’ai pas suffisamment d’énergie pour donner
l’illusion que je savoure les fêtes.
Mon téléphone vibre sur la table de nuit, me rappelant mes obligations.
Je l’attrape afin de l’éteindre définitivement et constate que j’ai dix appels
manqués de mon père et au moins le double de ma mère. Depuis hier, ils
n’arrêtent pas, mais je n’ai pas envie de leur parler pour le moment. Il sonne
à nouveau. Je raccroche et, la seconde suivante, j’entends la clé qui tourne
dans la serrure de ma porte d’entrée.
Ils n’ont pas osé ?
Puis, avant que je n’aie pu me lever, ma mère fait irruption dans ma
chambre, furibonde.
— Est-ce que tu viens de me raccrocher au nez, Alyson ?
— Et toi, as-tu utilisé le double d’urgence pour entrer chez moi ? râlé-je
sans masquer mon irritation.
— C’est une urgence. Tu ne réponds pas au téléphone ! Je sais que tu
nous ignores délibérément, Hayden a appelé ton père après qu’il est passé te
voir.
— Évidemment, en même temps, c’est son rôle de chien de garde. Me
surveiller, me protéger et vous rapporter, craché-je, amère.
Jamais par le passé je n’ai parlé à mes parents de cette façon, sauf
qu’aujourd’hui je n’ai plus de filtre, c’est mon cœur meurtri qui s’exprime.
— Alyson, gronde mon père en pénétrant à son tour dans la pièce.
Montre un peu plus de respect envers ce pauvre Hayden.
— « Ce pauvre Hayden » ! Papa, il m’a menti, et blessée. Il s’est moqué
de moi et tu trouves encore le moyen de le défendre !
Je suis sidérée. Je savais qu’ils étaient de connivence, toutefois,
j’imaginais que mon père prendrait mon parti, coûte que coûte. Il s’avance
jusqu’à moi pour s’asseoir sur le bord du lit.
— Que lui reproches-tu, exactement ?
— De m’avoir fait croire qu’il pouvait être l’homme que je cherche,
avoué-je à voix basse.
C’est ce qui me fait le plus mal. Ces derniers jours, je me suis laissée
aller à imaginer ce que donnerait notre vie dans quelques années, toutes les
belles choses que nous pourrions faire tous les deux. Ces rêves se sont
effondrés en quelques minutes.
— Comment sais-tu qu’il n’est pas cet homme-là ?
— Je vous ai entendus lors de la réception, dis-je, les larmes aux yeux.
— Je vois. Alors tu penses qu’il n’est pas sincère avec toi simplement
parce qu’il est venu me voir pour me demander l’autorisation de te
courtiser, ou alors c’est parce qu’il a sollicité mon aide pour y parvenir ?
— Ne te moque pas de moi. Ça fait des mois que vous essayez de me
faire rencontrer quelqu’un. Après les rencards ratés, il a fallu monter le niveau, balancé-je en le fusillant du regard.
Je n’ai jamais parlé ainsi à mes parents, même lorsque j’étais
adolescente. Néanmoins, ils ne m’ont jamais trahie à ce point. J’en veux à
Hayden, mais ils ne sont pas innocents non plus.
— Laissez-moi tranquille, on se verra à Noël. Je ne gâcherai pas les
fêtes de fin d’année, si c’est ce qui vous chagrine.
Je tire la couette au-dessus de ma tête afin de les encourager à partir.
— Alyson ! gronde mon père. Arrête de faire l’enfant ! Si tu étais venue
nous voir au lieu de nous écouter en douce et de fuir la soirée, on aurait pu
te dire que tu avais tout compris de travers. Ta mère et moi n’y sommes
pour rien dans ton histoire avec ce jeune homme. Il a fait preuve de
galanterie en venant nous solliciter. Mais une chose est sûre, il est mordu, et
pour ça je n’ai pas usé d’une quelconque baguette magique.
À cet instant, je me sens idiote. Je n’ai pas envisagé les choses sous cet
angle une seule seconde. Je ne vois pas Hayden respecter des principes de
courtoisie datant de nos grands-parents. Pourtant, toutes ses actions auraient
pu me mettre sur la piste.
— Est-ce toi qui lui as conseillé de m’écrire chaque jour ? demandé-je
sans être certaine de vouloir connaître la réponse.
— Non, je lui ai simplement suggéré d’attendre la période de Noël,
lorsqu’il est venu me voir fin octobre.
Je reste sans voix. Alors tout ça a été orchestré depuis plusieurs mois, ce
n’est pas une idée farfelue qui a traversé l’esprit de Hayden ou de mon père
au dernier moment.
Petit à petit, la colère et la tristesse laissent place à un autre sentiment,
tout aussi désagréable : la culpabilité. J’ai traité Hayden de menteur et je
l’ai viré sans même lui offrir une chance de se justifier. Peut-être m’aurait-il
dit tout ça lui-même, et nous aurions évité de souffrir tous les deux.
— Je crois que tu dois des excuses à quelqu’un, ajoute ma mère avec un
sourire d’encouragement.
— Je ne sais pas s’il les acceptera.
— J’en suis certaine. Cet homme est amoureux de toi.
— J’ai besoin de temps pour réfléchir, soupiré-je. Tout s’est passé
beaucoup trop vite.
Après ça, mes parents quittent ma chambre pour me laisser m’habiller ;
ils m’ont ordonné d’aller travailler, affirmant que ruminer chez moi ne
m’aiderait pas. Cependant, malgré leur intervention et les éclaircissements
qu’ils m’ont apportés, je n’ai pas l’impression d’aller mieux. J’ai toujours
un poids sur la poitrine.
Néanmoins, ils ont raison sur un point : il faut que je sorte d’ici.
J’arpente les rues de Boston d’un pas décidé. L’air frais me fait du bien
tandis que le soleil réchauffe ma peau. Je porte des verres teintés afin de
masquer mes cernes et mes yeux rougis d’avoir trop pleuré.
Je m’arrête devant un bâtiment dont tout le rez-de-chaussée est vitré.
J’ai l’impression de ne pas être venue depuis une éternité. L’atelier de
Gregory a toujours été un refuge pour moi, mais, depuis qu’il m’a
embrassée, je n’ai pas osé revenir. J’ai peur qu’il me rejette, même s’il m’a
dit finalement ne pas être amoureux de moi. Je ne sais pas si ces paroles
étaient juste destinées à me rassurer ou s’il disait la vérité.
Toutes les lumières sont éteintes, je presse mon front contre la fenêtre et
tente d’atténuer le reflet avec mes mains. La pièce est vide, plus aucune
peinture n’est exposée, son chevalet a disparu, les lieux sont déserts. J’ai
l’impression de me prendre un coup supplémentaire, mon meilleur ami a
comme disparu, il n’y a plus aucune trace de son passage alors qu’il occupe
cet atelier depuis près de sept ans.
Je me dirige vers la porte adjacente, qui conduit aux étages où se
trouvent des appartements. Un mince espoir de le trouver chez lui subsiste.
Je sonne à l’interphone.
— Oui ? répond une voix féminine, enrouée.
— Je cherche Gregory Harington.
— Et vous êtes ?
— Alyson Hale, une amie.
La communication est coupée et la porte émet un bruit lorsqu’elle se
déverrouille. J’entre et je suis immédiatement accueillie par une femme
d’une cinquantaine d’années qui boite légèrement.
— Je suis madame Fitz. Le petit est parti il y a déjà un moment, mais il
m’a prévenue que vous viendriez. Il m’a demandé de vous remettre ceci.
Elle me tend une enveloppe.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il a plié bagage en deux jours.
Il semblait si triste.
Ses mots me serrent le cœur, car je suis celle qui a fait du mal à Greg.
Ses sentiments ne sont pas réciproques, de ce fait, j’ai perdu mon meilleur
ami. Sans attendre d’être rentrée chez moi, j’ouvre le pli et découvre le
message qu’il m’adresse :
Alyson,
Si tu lis ces lignes, c’est que tu es venue à l’atelier mais que je n’y étais plus. En réalité, j’ai avancé mon départ pour Paris, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Chaque minute, je me retiens de débarquer dans ta boutique, et je ne sais pas ce qui se passerait si je me laissais aller.
Je suis désolé, mais je dois partir. Pour toi, pour moi, pour nous… Pour qu’on puisse se retrouver un jour, il faut que je me trouve moi, que je m’épanouisse et que je ne sois pas l’ombre de ce que je pourrais être. Je vis dans le deuil de mon père, dans la souffrance de ma mère et dans un amour à sens unique. J’ai conscience que jamais tu ne partageras mes sentiments, mais je suis incapable de te regarder en aimer un autre pour le moment.
Alors pardonne-moi de t’abandonner pour quelque temps. Ce n’est qu’un au revoir, je te le promets.
Gregory
Les larmes roulent sur mes joues tandis que je plie la feuille avant de la
glisser dans la poche de mon manteau. Il est parti. Un océan nous sépare
désormais, mais j’ai l’impression que le fossé entre nous est bien plus
grand.
Mme Fitz me tend un mouchoir tout en murmurant des paroles
réconfortantes. Elles n’ont aucun effet sur moi, car, non, ça ne va pas
« aller ». Cependant, il va bien falloir, car Gregory a décidé de partir pour
Paris et je respecte son choix.
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