Mon calendrier de l’amour
Chapitre 34
J – 16
— Victoire ! crié-je après avoir tourné la dernière vis de ce fichu
meuble.
Ça fait trois heures que Hayden et moi vissons-dévissons des planches
entre elles pour former de magnifiques présentoirs dans les rayons de la
boutique. Mon acolyte a bien évidemment le coup de main et en est à son
cinquième meuble tandis que je termine seulement le premier. Il
m’applaudit gentiment sans faire de remarque sur mon manque de
productivité. Je suis habituée au mobilier en kit ultra-simple à monter, sauf
que Hayden ne s’est pas moqué de moi et s’est fourni dans un catalogue
professionnel. Du coup, mon bac + 5 Ikea ne me sert à rien.
— Je pense qu’on va s’arrêter là pour aujourd’hui, lance Hayden en se
redressant.
Il étire ses muscles, sans doute engourdis par la position qu’il tient
depuis des heures. Je ne parviens pas à contenir mon regard et il finit par se
balader allègrement sur son corps. Mes dents s’enfoncent dans ma lèvre
inférieure lorsque son T-shirt remonte, dévoilant ainsi une fine bande de
peau. Hayden n’a pas besoin de se déshabiller pour qu’on voie qu’il
s’entretient. Son ventre est plat et on devine des abdominaux fermes bien qu’ils ne soient pas proéminents. Je me ressaisis avant de me mettre à baver.
Pas très sexy, comme image.
Je masque mon trouble en époussetant mon jean, les yeux rivés vers
mes pieds. J’embrasse la boutique du regard et me rends compte que nous
avons encore beaucoup de travail avant de pouvoir la rouvrir au public.
Sofia a proposé une activité de click & collect pour ne pas manquer de
rentrée d’argent, sauf qu’en deux jours ce serait dépenser beaucoup
d’énergie pour pas grand-chose, nous n’aurons pas le temps de faire la
communication sur ce nouveau concept. Notre chiffre d’affaires est bon,
alors cette fermeture ne devrait pas nous causer de tort.
Je récupère mon manteau et mon sac dans l’arrière-boutique avant
d’éteindre toutes les lumières, puis je rejoins Hayden devant l’entrée. Le
spectacle qui s’offre à nous est indescriptible. Boston n’existe plus, la
nature a repris ses droits et l’hiver s’est installé. Le bitume a disparu pour
laisser place à la neige. Une poudre blanche et compacte, d’au moins trente
centimètres d’épaisseur, recouvre la route et les trottoirs. La vie semble
comme paralysée, plus aucune voiture ne circule, certaines sont même
abandonnées au milieu de la voie. Rares sont les aventuriers qui osent
arpenter la ville à pied. Boston s’est endormie.
— Je crains que nous ayons un petit problème, m’indique Hayden en
pointant son 4x4 du doigt.
— Je t’avais prévenu qu’il était risqué de revenir ce soir.
Il soupire tandis que je fais demi-tour pour aller chercher la pelle que je
garde pour ce genre d’événements.
— Tu comptes déblayer la route jusque chez moi avec ton engin ? dit-il,
moqueur.
— Non, mais dégager la neige qui nous empêche de sortir,
certainement !
Je dépasse le bel artisan et ouvre la porte. Une envolée de flocons
pénètre dans la boutique, et le vent glacial tente de s’insinuer sous mes vêtements. Je ne perds pas une seconde et commence mon labeur. Il ne me
faut que quelques pelletées pour être en sueur. Je sens le regard de Hayden
posé sur moi et devine son petit sourire, je suis certaine qu’il apprécie de
me voir essoufflée par l’effort. Toutefois, en quelques minutes, nous
pouvons enfin rejoindre le trottoir sans risquer une avalanche dans ma
boutique. Je range mon outil avant de verrouiller la porte, puis, le sourire
aux lèvres, je prends la direction de mon appartement.
Je ne me suis éloignée que de quelques pas lorsque je m’arrête et me
retourne. Hayden est adossé à sa voiture, son téléphone dans la main et un
air grognon sur le visage. Qu’est-ce qu’il fabrique ?
— Tu comptes me suivre ou tu es tenté par une nuit à la belle étoile ?
Il lâche son portable des yeux, surpris par mon intervention. Il ne
semble pas décidé à bouger, alors j’insiste :
— J’ai un canapé, le chauffage et même de quoi dîner. Après, si tu veux
jouer les Robinson Crusoé, qu’à cela ne tienne, mais je t’aurai au moins
proposé le gîte et le couvert.
— Tu es en train de m’inviter à passer la nuit chez toi ? rétorque-t-il,
une lueur inconnue dans le regard.
Le rouge me monte aux joues. Dit comme ça, on dirait que je lui
propose quelque chose d’indécent.
— Tu… Je… Je me sentirais coupable de te laisser mourir de froid alors
que tu as passé la fin de la journée à m’aider pour le magasin.
Et je bégaye, maintenant… Bravo !
— Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? me demande-t-il en ayant repris
son sérieux.
Nos regards sont rivés l’un à l’autre, et l’espace d’un instant je ne sens
plus du tout le froid ambiant. Hayden s’est rapproché. Bien que nous ne
soyons pas collés au point de partager le même air, mon corps a conscience
du moindre mouvement de l’homme qui me fait face et je suis comme
suspendue à ses yeux azur.
— Certaine, murmuré-je d’un souffle.
Il opine du chef et, d’un geste de la main, m’invite à passer devant.
Pendant les quinze minutes qui nous séparent de mon immeuble, nous
gardons le silence. Habituellement, je ne suis jamais à court de réparties,
sans doute parce que le vide me met mal à l’aise ; cependant, cette fois, je
ne ressens pas le besoin de me perdre en babillage. Pendant que nous
marchons côte à côte, je me plonge dans la contemplation des illuminations
de Noël. Même si je les connais par cœur, je ne peux m’empêcher de
m’émerveiller devant ces loupiotes qui habillent les arbres et les
lampadaires. Toutefois, ce n’est pas ce que je préfère…
Nous passons devant une bijouterie qui au premier abord ne paye pas de
mine, pourtant, elle cache un secret. Comme chaque soir, je passe devant un
détecteur de mouvements situé juste au-dessus de la porte et la vitrine
s’allume. Là, devant nos yeux se dresse un tableau enchanté. Nous
découvrons une petite maison en pain d’épice devant laquelle s’anime un
casse-noisette. Si nous suivons le parcours du bonhomme de bois, il nous
révèle que la maison est en réalité une usine. La vitrine voisine nous montre
l’intérieur. C’est somptueux. Dans un dédale d’étagères, de présentoirs et de
piédestaux, des bijoux sont présentés au milieu d’un décor féerique.
— Je suis fasciné par ta passion pour cette fête.
La voix de Hayden me surprend, j’avais oublié sa présence. Toutefois,
je ne suis pas gênée de me montrer telle une enfant devant ses cadeaux le
matin de Noël. Ça fait partie de moi.
— Tu sais où on peut voir toute une allée de vitrines de ce genre ? dit-il.
Je secoue la tête en attendant la réponse.
— À Paris.
Paris… Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec mon
admirateur secret. Serait-ce possible ? Je ne pense pas. Je n’ai rencontré
Hayden que très récemment et, bien qu’il y ait une certaine alchimie entre
nous, je ne suis pas certaine que ça aille au-delà de l’attirance physique. Ou peut-être que si ? Bien sûr que non ! Je chasse cette idée de ma tête et me
reconcentre sur celui qui m’accompagne.
— Tu as déjà visité la France ?
Non, je ne cherche pas d’indices !
— Jamais, seule Suzy y est allée lorsqu’elle était au lycée. Le voyage
m’a coûté un bras, mais rien ne vaudra jamais les étoiles qu’elle avait dans
les yeux lorsqu’elle est rentrée.
— Vous avez l’air d’avoir une sacrée relation, tous les deux.
— On prend soin l’un de l’autre, répond-il en se renfrognant.
Il glisse ses mains dans les poches de son jean et reprend la route en
direction de chez moi. J’en conclus que le sujet est clos, Hayden n’aime pas
parler de lui et encore moins de ce qui touche à sa famille, et c’est quelque
chose que je respecte. Alors c’est sans plus échanger un mot que nous
rejoignons mon immeuble.
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