Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 29 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 24

 

J – 20

 

Elsa est déjà installée à notre table habituelle lorsque je franchis la porte

du restaurant. Je salue Ty et Amy avant de rejoindre mon amie.

— Tu es en retard, me fait-elle remarquer, l’air bougon.

— Il est 13 h 3.

— C’est ce que je dis, trois minutes, c’est quand même du retard.

Je lève les yeux au ciel en m’installant sur ma chaise. Elsa me scrute

attentivement et je devine qu’elle cherche à percer mes secrets à jour. Nous

avons convenu de ce déjeuner pour que je lui demande des conseils, sauf

que maintenant j’ai envie de faire machine arrière. La matinée à la boutique

ne m’a pas éclairci les idées, toutefois, elle a eu le mérite de me faire penser

à autre chose et la magie de Noël a eu raison de moi. Je suis convaincue que

je dois me laisser porter et voir au jour le jour où cette histoire me mène.

— Je te vois rétropédaler, Aly ! lance-t-elle en pointant son index vers

moi.

— Je ne… OK, tu as raison.

Je soupire, déçue que son œil expert ait eu raison de moi. J’ouvre la

carte, que je connais par cœur, pour gagner un peu de temps. Elsa n’est pas

dupe, toutefois, en bonne amie, elle me laisse faire mon manège, sans

manquer de préciser avec un sourire en coin :

— Prends ton temps, j’ai tout l’après-midi devant moi.

Je secoue la tête, amusée. Elle a un autre don, celui de détendre

l’atmosphère en toutes circonstances.

Nous passons commande auprès d’Amy, qui nous a déjà apporté un

martini blanc chacune. Elle récupère nos cartes avant de partir en cuisine

donner ses instructions à son mari. Maintenant que je n’ai plus rien entre les

mains, je me mets à triturer mes doigts à la recherche de mes mots.

Je n’ai pas envie de tout déballer à Elsa, j’aurais le sentiment de trahir

Christmas. Tous les jours, il me fait part de ses pensées et ses sentiments, je

doute qu’il en parle à ses proches. Il crée une sorte de cocon autour de nous,

et je ne veux pas risquer d’en faire craqueler les contours. Alors je reste

vague et préfère interroger mon amie avec des questions d’ordre général :

— Ma vie amoureuse m’interroge, en ce moment, lâché-je.

— Il serait temps !

J’accuse le coup et fronce les sourcils avant de la réprimander.

— Si j’avais voulu qu’on me fasse la leçon, j’aurais appelé ma mère.

— Je ne voulais pas te vexer, Alyson. Simplement, je m’inquiète pour

toi. Je sais que tu es une grande romantique et que ton abstinence n’est pas

un choix, sauf qu’avec ton rythme de vie tu ne laisses que peu de chances à

un homme.

— Pourtant, ces derniers temps, j’ai le sentiment que certains cherchent

malgré tout à se faire une place.

Elsa manque de recracher sa boisson dans son verre. J’ai piqué son

intérêt, et l’effet que ça a produit me fait sourire.

— Tu es sérieuse ?

Pour toute réponse, j’opine du chef.

— Tu as conscience qu’en sortant d’ici je vais devoir passer un coup de

fil à Carol ?

Soudain sérieuse, je capture son regard et ne le relâche plus. Je me

penche en avant et dis très fermement :

— Je t’interdis de mêler ma mère à cette histoire. Je ne veux pas qu’elle

me harcèle de questions alors que ce ne sont que des suppositions.

— Promis.

Je me réinstalle au fond de ma chaise et saisis mon verre pour en boire

une gorgée. Le silence se fait un petit moment, mon amie tente de lire dans

mes pensées, et lorsque ses lèvres se courbent je me demande si elle n’a pas

fini par y parvenir.

Nos plats arrivent, interrompant son jeu de télépathe. Les makis

California et surtout les brochettes de bœuf au fromage me mettent l’eau à

la bouche. J’attrape mes baguettes, mais, avant que je ne puisse prendre

quoi que ce soit dans mon assiette, celles de mon amie font barrage.

— Une info, un maki, déclare-t-elle.

— C’est plus des questions.

— Qui concernent… ?

— Gregory, soufflé-je.

Elsa recule et libère mon déjeuner. Elle me scrute tandis que j’attends sa

réaction. Mon amie prend le temps de réfléchir et, vu le petit rictus qui se

dessine au fur et à mesure, je commence à croire qu’elle me cache quelque

chose.

— Tu es amoureuse de Gregory ou tu penses que lui a des sentiments

pour toi ? finit-elle par me demander.

— Je doute qu’il me voie encore comme une simple amie.

Elsa acquiesce, toutefois, je ne sais pas si c’est parce qu’elle est

songeuse ou si elle valide ma théorie. Elle m’interroge avec douceur et

précaution.

— Et toi, dans tout ça ?

— Quoi, moi ?

— Qu’est-ce que tu ressens pour Greg ?

Je grimace. Mon amie n’en démordra pas tant qu’elle n’aura pas reçu

une réponse claire. Tu pensais vraiment pouvoir y échapper ? Je fustige ma petite voix intérieure. Naïvement, j’espérais qu’Elsa lève mes doutes et

qu’elle affirme que je me faisais des films, les choses auraient été plus

simples. Malheureusement pour moi, ce n’est pas le cas, et mon amie se

pose la même question qui m’obsède depuis quelques jours.

— Je ne sais pas, avoué-je. Greg, c’est… Greg.

— Et donc ? Sur le simple fait que vous soyez amis depuis votre

adolescence, ça ne fait pas de lui un prétendant potentiel ? Peut-être qu’il

est amoureux de toi depuis toujours.

— Ce n’est pas ce qu’il m’a dit.

Aussitôt prononcées, je regrette mes paroles. Ce n’est pas Gregory qui

m’a expliqué la transformation de ses sentiments mais Christmas, sauf que

mon amie ne connaît rien de son existence.

— Il t’a parlé de ce qu’il ressent ? me demande-t-elle sans masquer sa

surprise.

— Non, mais à toi oui, dis-je en écoutant mon pressentiment.

Elsa se tortille sur sa chaise et fuit mon regard, gênée. Je n’en reviens

pas ! Alors c’est vrai, mon meilleur ami est amoureux de moi. Je secoue la

tête pour tenter de réfuter cette idée. Je ne sais pas quoi faire de cette

information.

— C’est si terrible que ça ?

— Je ne sais pas, Elsa. Je ne me suis jamais posé la question.

Lorsque je pense à Greg, je vois le lycéen qu’il était, perdu, anéanti,

puis après rieur, dragueur et passionné. Maintenant que nous sommes

adultes, la vie ne nous a pas séparés, pourtant, je ne suis pas certaine que le

destin nous pousse dans la même direction. Nous avons tous les deux nos

rêves et nos projets. Notre amitié peut les amener à aboutir, mais l’amour le

fera-t-il aussi ? Et puis il y a Hayden. Et peut-être Christmas.

— Hier soir, j’étais avec un autre homme.

Les mots m’ont échappé, cependant, si je suis là, c’est pour obtenir les

conseils de mon amie, alors autant jouer cartes sur table.

— L’artisan sexy ?

— L’artisan sexy.

— Et… ?

— Et il y a un truc, des étincelles, l’air se raréfie lorsqu’il est près de

moi et… je ne sais pas, ça fait longtemps que je suis hors circuit alors je ne

suis pas sûre, mais peut-être qu’il le ressent, lui aussi.

— Tu nous la joues triangle amoureux ? Roh, j’adore ! Ta vie devient

bien plus passionnante que la mienne.

Un triangle ? Plutôt un carré. Ce déjeuner ne m’apporte pas l’aide

escomptée, même si l’enthousiasme de ma meilleure amie parvient à me

faire rire.

— Nous devons trinquer ! Deuxième tournée de martini !

— Tu sais que je travaille cet aprem.

— Tu ne comptes pas faire une opération à cœur ouvert, que je sache ?

Donc personne ne te dira rien si tes mains tremblent un peu.

Deux nouveaux verres apparaissent comme par magie, et Elsa saisit le

sien pour le tendre vers moi.

— À ta vie qui ressemble à un roman d’amour !

Nos verres s’entrechoquent avant que nous les portions à notre bouche.

Ce déjeuner ne m’aura pas permis d’y voir plus clair, au contraire.

Maintenant, je suis certaine que Gregory a des sentiments pour moi. Mais

ce n’est pas aujourd’hui que je trouverai des réponses.

Pour alléger la conversation ainsi que mon humeur, je décide de me

centrer sur ma meilleure amie. Ces derniers temps, sa vie amoureuse n’est

pas non plus un long fleuve tranquille. Nous n’avons pas réabordé le sujet

de sa récente rupture depuis qu’elle s’est effondrée au magasin, alors j’y

vais à tâtons :

— Et avec Mike ?

Je vois Elsa rougir, ce qui est rare, et ses yeux sont rivés à son assiette.

— Tu n’aurais pas quelque chose à me dire ? demandé-je.

— Disons que les choses sont en bonne voie pour s’arranger.

— Comment as-tu réussi à le convaincre que tu n’étais pas une folle

hystérique ?

Elsa me fusille du regard. Elle connaît son tempérament et les dégâts

qu’il peut causer, je m’amuse à la taquiner sur ce sujet.

— Avec des excuses.

— C’est tout ?

— Et je lui ai raconté pour mes angoisses.

Je souris largement. Si Elsa s’est confiée, c’est qu’elle envisage une

relation à long terme avec cet homme. Elle parle rarement de ses difficultés

et de la façon dont elles la handicapent au quotidien. Sa peur du rejet et son

manque de confiance en elle ont tendance à mettre en échec toutes ses

relations, aussi bien personnelles que professionnelles.

— Et c’est quand que tu me le présentes ?

— Quand les poules auront des dents ! Avec ton succès actuel, il finirait

par tomber sous le charme.

L’espace d’un instant, je ne parviens pas à savoir si elle est sérieuse ou

non. Ce n’est que lorsqu’elle éclate de rire que je respire à nouveau et

m’autorise à la rejoindre. Si Elsa parvient à plaisanter sur le sujet, c’est que

ce Mike est un chouette type. J’espère qu’il sera celui qui la rendra

heureuse pour les soixante prochaines années.

 

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