Mon calendrier de l’amour
Chapitre 13
J – 23
Elsa n’est pas partie depuis très longtemps quand huit heures et demie
sonnent. Je n’ai vu que les habitués du matin. Il faut attendre que le jour soit
complètement levé pour que les vacanciers et les Bostoniens franchissent le
pas de la porte.
La clochette sonne une nouvelle fois, et je m’apprête à lancer ma phrase
de présentation quand je remarque qu’il s’agit de Hayden et de son
escabeau. Je suis heureuse de le voir, j’ai bien besoin d’une présence légère
et détendue après ce début de journée égal à ma nuit. Je m’approche pour
lui tenir la porte afin qu’il rentre plus facilement.
— Bonjour, dis-je quand il passe devant moi.
Il pose son chargement encombrant et ressort sans même me saluer.
Pour son second voyage, il revient les bras chargés de pots de peinture. Je
reste à tenir la porte comme une cruche sans que Hayden ne daigne
m’adresser un regard. Quand je comprends qu’il a fini d’apporter son
nécessaire de travail, je vais me planter devant lui, les bras croisés sur la
poitrine, et tape du pied avec impatience. L’artisan ne relève pas les yeux et
se contente de rester accroupi pour trifouiller sa peinture.
— Vous ne comptez pas vous embarrasser des politesses, ce matin ?
demandé-je sèchement.
Je ronge mon frein pour ne pas lui hurler dessus. À cet instant, je
croirais revoir M. Parker et non Hayden. Je pensais que nous avions
dépassé le stade « je me comporte comme un mufle » après le dimanche
que nous avons passé à la boutique, et je n’ai pas la patience de supporter ça
aujourd’hui.
— Bonjour, répond-il sans me considérer davantage.
Il commence à se mettre au travail comme si je n’existais pas. Je ne sais
pas pourquoi cela me touche autant, ce n’est pas le premier type mal élevé,
voire désagréable, que je rencontre. Pourtant, ce matin, son comportement
me pique à vif.
— Vous avez quelque chose à me reprocher ou vous êtes comme ça un
jour sur deux ?
La colère résonne dans ma voix, mais je ne peux pas me laisser traiter
ainsi, encore moins chez moi. Hayden soupire avant de se redresser enfin.
Finalement, je préférais quand il était accroupi et qu’il ne me dominait pas
de sa hauteur. J’ai l’impression d’être un petit lutin furibond contre le grand
Père Fouettard. Ses yeux lancent des éclairs, et je fais de mon mieux pour
ne pas perdre contenance.
— Et vous, vous êtes toujours d’une bonne humeur exaspérante ?
La mâchoire m’en tombe et, l’espace d’une seconde, je ne sais pas quoi
répondre.
— Vous me trouvez exaspérante ?
Nouveau soupir.
— Non. Je n’ai pas envie de parler, c’est tout.
Sur ce, il se remet à m’ignorer et retourne à sa tâche à peine
commencée. Ne voulant pas être « exaspérante », je le laisse seul face à son
mur à peindre et retourne vers le coin salon de thé. Si Hayden Parker veut
jouer à l’enfant capricieux, qu’à cela ne tienne, je ne vais pas me pourrir la
journée pour un homme que je connais à peine. Néanmoins, c’est le
troisième de la journée à me malmener, d’abord, mon admirateur, ensuite, ma meilleure amie, puis lui. Il ne manquerait plus que mon père m’envoie
sur les roses ce soir et ce serait le pompon.
Je vais dans la réserve chercher les sapins floqués que j’ai achetés pour
la saison. J’en tire deux de taille moyenne dans mon dos pour les ramener
vers l’avant du magasin. Ce n’est pas parce que ma boutique se refait une
beauté que je vais laisser de côté ma petite tradition. La première semaine
de décembre, je décore cinq arbres de Noël dans la boutique. Certes, ça a un
but commercial, car chaque décoration vient des stocks et les clients
peuvent se les procurer, mais avant tout c’est un petit plaisir que je m’offre.
J’adore ces sapins recouverts de neige artificielle. La livraison de cette
année comporte de beaux spécimens, ils sont trapus et bien garnis. Les
branches sont à la fois fines et solides, elles supporteront le poids des
boules peintes à la main que je viens de recevoir.
Dans l’arrière-boutique, j’ai constitué des petits cartons pour chacun des
sapins en fonction du thème et des couleurs que je veux leur attribuer. Je
commence par la boîte où j’ai inscrit « Traditionnel ». Ce thème sera parfait
dans le salon de thé.
Je suis en train de démêler la guirlande électrique, que j’avais pourtant
pris grand soin d’enrouler correctement l’an dernier, lorsque Hayden se
poste devant moi, les sourcils froncés et son téléphone à la main.
— Je dois y aller, lâche-t-il sans autre précision.
— Mais vous venez tout juste d’arriver.
— Écoutez, Alyson, je ne vais pas vous donner les détails de ma vie
privée, mais sachez que ce genre de choses arrive, avec moi. Je ne vous
laisse pas tomber et le chantier ne prendra pas de retard, toutefois, je vous
informe que je m’en vais.
Je reste coite, incapable de répondre. De toute façon, l’artisan ne
cherche pas à savoir si son explication me convient, il abandonne ses
affaires là où il travaillait et quitte la boutique sans plus de cérémonie. Je
suis sidérée, si bien que je reste immobile, les bras ballants, abandonnant mon ouvrage. Vient-il réellement de partir en me laissant en plan ? Je
n’arrive pas à y croire. Ce type a un sacré culot.
Je tente de passer au-dessus de son comportement et de me concentrer
sur mes sapins, mais rien n’y fait, je suis en colère. Si bien que je
m’acharne sur cette pauvre guirlande. Je n’ai plus la tête à la décoration,
alors je range tout ce que j’avais sorti dans la boîte et remets à plus tard.
Dans l’heure qui suit, je me concentre sur les clients et les conseille du
mieux possible. Mon sourire finit par revenir quand une petite sexagénaire
me sollicite pour trouver « le cadeau idéal ». Maria accueille chez elle un
petit garçon qui arrive du Mali pour se faire opérer d’une malformation
cardiaque.
— Vous comprenez, mademoiselle, c’est la première fois qu’il fêtera
Noël, et peut-être même la seule fois. Je veux lui offrir un moment
magique.
Je suis émue et je peine à ne pas verser une larme pour cet enfant. Tout
le monde devrait avoir la chance de fêter Noël, et je suis heureuse que cette
femme soit venue dans ma boutique pour rendre cela possible. Pendant une
heure, nous arpentons tout le rayonnage et Maria remplit son panier de
décorations pour toute la maison. Je lui montre même en avant-première les
nouveaux arrivages. Au moment de charger sa voiture, je l’aide à porter ses
sacs et en profite pour glisser un carton plein de cookies. Elle me prend
dans ses bras et me remercie plusieurs fois. Je lui fais promettre de repasser
pour me raconter le Noël de Nelson, puis je la regarde partir, le sourire aux
lèvres.
C’est pour des instants comme celui-ci que j’aime la magie de Noël.
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