Mon calendrier de l’amour
Chapitre 27
J – 19
Nous ne sommes qu’à quelques mètres de l’entrée de l’orphelinat
lorsque j’aperçois une silhouette familière. Je cligne des yeux plusieurs fois
pour être certaine de ne pas rêver : Gregory est nonchalamment appuyé
contre le mur près de la porte. Soudain, lui aussi me remarque. Si dans les
premières secondes il semble heureux de me voir, son sourire s’estompe dès
qu’il se rend compte que je suis accompagnée. Je grimace, ma conversation
avec Elsa me revient alors en pleine face et je devine immédiatement la
jalousie de mon ami.
— Qu’est-ce que tu fais là ? lui demandé-je une fois à sa hauteur.
— Et lui ? rétorque-t-il.
Hayden ne semble pas prêter attention à notre échange, sans doute est-il
toujours en proie à ses sombres pensées. Toutefois, il ne m’a toujours pas
lâchée et, même lorsque nous nous sommes remis à marcher, je n’ai pas
cherché à me dégager de cette étreinte à la fois légère et essentielle. Son
histoire est terrible ; par ce simple geste, j’aspire à l’aider à supporter la
douleur à défaut de pouvoir l’absorber.
Lorsque Gregory remarque nos mains liées l’une à l’autre, sa mine
s’assombrit davantage. Des fourmis se propagent dans tout mon bras, si
bien que j’ai envie de m’éloigner de Hayden pour effacer toute trace de tristesse du visage de mon ami. Sauf que, si je fais ça, je blesserai un autre
homme que j’apprécie de plus en plus. Qu’importe mon choix, il ne pourra
pas contenter tout le monde.
Je décide de jouer la carte de l’honnêteté, je ne fais rien de mal, après
tout. Alors pourquoi un sentiment de culpabilité m’étreint-il la poitrine ?
— Hayden s’est proposé de m’accompagner lorsqu’il m’a vue finir les
gâteaux. Et toi ? Tu ne m’as toujours pas dit comment ça se fait que tu te
retrouves devant le foyer de Mme Andersen.
— Je voulais te faire une surprise, car je sais à quel point tu aimes venir
ici chaque année, mais je vois que tu as trouvé quelqu’un avec qui partager
ce moment.
L’amertume dans sa voix est évidente. Gregory est blessé, et ce n’est
que maintenant que je prends la mesure de ses sentiments. Elsa a raison,
mon meilleur ami est amoureux de moi. Je me demande depuis combien de
temps. Peut-être est-ce récent, ou alors il se cache depuis des années
derrière notre amitié et aujourd’hui il ne parvient plus à garder le masque.
— Je vais y aller, finit-il par dire.
— Ne sois pas bête, il y a suffisamment d’enfants pour nous trois.
Mme Andersen sera ravie d’avoir des paires de bras supplémentaires.
Il hésite. J’insiste.
Je ne sais pas encore quoi faire de ce qui se passe entre nous, toutefois,
je ne suis pas prête à perdre son amitié.
Nous entrons tous les trois dans le bâtiment. Contrairement à ce qu’on
pourrait penser, les lieux ne sont pas tristes et délabrés. Le hall regorge de
couleurs flamboyantes, les enfants ont fait une gigantesque fresque murale
représentant plusieurs scènes de vie. On y voit de grandes tablées déguster
un somptueux repas, un match de foot, un couple qui s’embrasse, une
voiture qui trace sa route et tout un tas de choses dont rêvent ces enfants.
Paula Andersen est un petit bout de femme dans la force de l’âge, et son
accueil est à l’image de sa personnalité : pétillant et chaleureux. Elle m’embrasse sur les deux joues tout en me remerciant d’être là à nouveau
cette année. Elle salue Gregory comme s’ils se connaissaient depuis
longtemps, puis son regard se pose sur l’homme qui se tient à ma droite.
— Hayden, souffle-t-elle.
Ce dernier semble incapable de réagir. J’effectue quelques pressions sur
sa main pour le ramener à l’instant présent.
— Bonjour, madame Andersen. Ça fait un bail.
Aucun des deux ne prononce un mot de plus. Leurs retrouvailles sont
silencieuses, et pourtant j’ai l’impression qu’ils se disent mille et une
choses. On peut lire de l’amour dans les yeux bruns de Paula, et de la
reconnaissance dans ceux de Hayden. Greg et moi assistons à la scène dans
le plus grand respect. Si je ne tenais pas la main de Hayden dans la mienne,
nous les aurions laissés pour plus d’intimité.
— Les enfants vous attendent, finit par dire Paula, rompant l’intensité
du moment.
Nous la suivons dans le réfectoire, où une trentaine de petites têtes
blondes courent dans tous les sens. Il suffit à notre hôtesse de taper trois
fois dans ses mains pour que tous les enfants s’arrêtent et tournent la tête
vers nous.
— Nos invités sont arrivés, il est l’heure de dresser le couvert et servir
le dîner.
— Et puis, comme je sais que vous avez été sages, pour le dessert, je
vous ai apporté des biscuits de Saint-Nicolas, ajouté-je.
Comme un ballet maîtrisé à la perfection, la petite troupe s’anime.
Chacun sait ce qu’il a à faire. En moins de dix minutes, la table est mise, et
nous nous retrouvons assis au milieu des enfants, prêts à déguster notre
repas. Greg, Hayden et moi avons été séparés et réquisitionnés par un
groupe.
Je n’ai même pas songé à protester lorsque Lucy, une petite blondinette
de sept ans, m’a saisi la main pour m’emmener à sa suite. Elle me conduit à la table la plus proche du sapin, décoré avec soin. Je reconnais certaines
décorations qui viennent de la boutique au milieu de celles faites main par
les enfants de l’orphelinat. Je m’assieds sur la chaise que m’indique Lucy et
déplie la serviette pour la poser sur mes genoux. Un grand plat de purée de
pommes de terre accompagné de poulet est déposé au centre de la table. Je
vois mes hôtes du jour saliver et décide de mettre fin à leur supplice en
commençant le service.
Chaque année, le 6 décembre, je viens partager le souper avec eux, de
ce fait, ils dînent plus tard que les autres jours. Je devine à leur air affamé
qu’ils n’hésiteront pas à me manger si je ne remplis pas leur assiette dans la
minute.
Durant tout le repas, j’écoute les conversations enfantines autour de
moi. Il y a les apprentis casse-cou qui racontent leurs exploits du jour, les
rêveurs qui se perdent dans un futur utopiste, il y a aussi les plus discrets.
Ceux-là ne font pas de vagues, c’est à peine s’ils ouvrent la bouche ou
réagissent aux paroles de leurs camarades. Ce sont ceux-là que je garde à
l’œil, ces jeunes qui savent se faire oublier. Souvent, ils sont en grande
souffrance et tout le monde passe à côté sans rien remarquer. Au fil des ans,
j’ai appris à entendre ces enfants qui ne font pas de bruit. Ce soir, c’est le
petit Esteban qui m’inquiète, et je ne manquerai pas d’en toucher deux mots
à Mme Andersen. Il fuit le regard, mange à peine, et on peut deviner qu’il a
l’esprit ailleurs.
Les minutes s’égrènent bien trop rapidement à mon goût, j’ai le
sentiment de ne pas avoir suffisamment profité de la soirée lorsque Paula
frappe dans ses mains pour attirer l’attention de l’assemblée. Elle annonce
le dessert et par la même occasion la fin de ce moment unique.
OceanofPDF.com