Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 44 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 35

 

J – 16

 

— Bienvenue dans mon humble demeure.

Je m’efface pour laisser Hayden pénétrer chez moi le premier. Pendant

ce qui me semble être de longues minutes, il ne dit rien et se contente

d’observer mon intérieur. Je n’avais pas prévu d’accueillir un colocataire

d’un soir : le désordre est omniprésent, contrairement à chez lui, où tout est

bien rangé malgré la présence d’un petit garçon de cinq ans.

Les restes de mon dîner de la veille traînent sur le plan de travail, mon

canapé est en désordre, comme toujours, et un plaid demeure étalé au pied

de celui-ci. Je pense que si on se penchait pour regarder sous les meubles on

pourrait entendre bêler, tant je manque de temps pour passer l’aspirateur.

Lorsque Hayden se tourne vers moi, je ne peux pas m’empêcher d’enfoncer

mes dents dans ma lèvre inférieure, à l’écoute de son verdict.

— Je m’attendais à découvrir un immense sapin et des bibelots un peu

partout, finit-il par dire.

Son constat me fait sourire et je fais non de la tête avant de m’expliquer.

— Je passe presque tout mon temps à la boutique alors je néglige un

peu mon propre chez-moi, et puis quand je ne suis pas au magasin je suis

chez mes parents, donc je ne peux qu’être en retard.

— C’est inadmissible, mademoiselle Hale !

Le sourire sur son visage force le mien, et des petits papillons viennent

se loger dans mon ventre. Ne voulant pas m’attarder sur cette sensation, je

retire mon manteau et mes bottines pour les abandonner dans l’entrée. En

bonne hôtesse, je récupère les affaires de mon invité avant de lui proposer

de me suivre dans la cuisine.

— Pâtes à la bolognaise ? proposé-je.

— Pas de tourte à la dinde ou de purée de patates douces ?

Je soupire, faussement agacée.

— J’aime Noël, mais ça ne veut pas dire que toute ma vie tourne autour

de cette fête.

— Alors va pour des bolognaise.

J’acquiesce et sors tout ce qu’il me faut : tomates, oignons, viande

hachée et bien sûr les spaghettis. Je dispose le tout sur le plan de travail et je

suis surprise de voir Hayden se saisir d’un couteau et d’une tomate qu’il a

préalablement pris le temps de rincer. Je me contente d’esquisser un léger

sourire avant de sortir deux marmites. Je mets l’eau à chauffer et fais

revenir la viande dans un peu de beurre.

Une fois que Hayden a coupé tous les légumes, il les joint au bœuf en

train de dorer. C’est la première fois que je me retrouve à cuisiner aux côtés

d’un homme, chez moi, qui plus est. Je dois avouer que c’est plaisant de

pouvoir partager ces petits moments du quotidien. Nous ne faisons rien

d’extraordinaire, nous n’avons pas de conversation profonde, et pourtant

j’ai l’impression de vivre l’un de ces moments précieux que nous offre la

vie.

— Une bière ?

— Si tu en prends une aussi, volontiers.

J’attrape nos boissons dans le frigo et décapsule nos bouteilles. Nous

laissons mijoter notre dîner et je propose à Hayden de passer dans le salon.

Je fais mine d’ordonner un peu la pièce en redressant les coussins du canapé

et en pliant le plaid, puis mon regard se porte sur ma table basse, où reposent mon ordinateur ainsi qu’un bloc-notes et toute une panoplie de

stylos de toutes les couleurs. Mais le plus important, ce sont les lettres de

Christmas, toutes ouvertes et alignées dans l’ordre de réception. Je

m’empresse de les récupérer et je les glisse dans le tiroir de la table.

Hayden ne semble pas avoir remarqué mon moment de panique, ou

alors il s’applique à ne pas le montrer. Au lieu de ça, il se laisse aller sur le

clic-clac dans un grincement qui en dit long sur l’âge de ce sofa. Je

m’installe dans le fauteuil qui lui fait face et porte ma bière à ma bouche.

Du bout de sa bouteille, il m’indique mon bloc-notes et m’interroge :

— Tu es une obsédée des listes ?

Je regarde la première page, celle qu’il peut voir, et en effet il y a au

moins trois listes sur un pauvre format A4.

— Je ne suis pas obsédée, je m’organise.

Son rire résonne dans l’appartement et je me surprends à le trouver

sexy. Un son peut-il être sexy ? Si c’est le cas, alors le rire de Hayden est en

pole position. Et voilà que je perds la raison. La bière doit déjà m’être

montée à la tête. Habituellement, je tiens plutôt bien l’alcool, sauf que mon

dernier repas remonte à ce délicieux petit déjeuner à Beacon Hill. J’ai

conscience que c’est une excuse bidon pour justifier l’effet que Hayden a

sur moi, toutefois, je ne suis pas encore prête à assumer le fait qu’il me

plaise. Pour me donner un peu de contenance, je prends une nouvelle

gorgée de ma boisson avant d’expliquer mon organisation.

— Il y a une liste pour tout ce que je dois faire avant lundi, une autre

pour les films que je dois regarder en replay car j’ai loupé le direct, et la

dernière c’est pour mes cadeaux de Noël.

Il s’intéresse à cette dernière liste. J’ai déjà une idée pour presque tous

mes proches, seuls Gregory et Christmas gardent un espace vide à côté de

leur nom. En réalisant cette liste, il m’a paru évident d’y ajouter mon

admirateur secret, pourtant, rien n’est tracé quant à notre avenir et à

l’évolution de notre relation. Toutefois, j’estime qu’il me fait un magnifique cadeau chaque jour en m’ouvrant son cœur et en me faisant vivre de

nouvelles aventures, comme ce matin. Il me semble que c’est le juste retour

des choses de penser à lui pour cette fête si particulière. Je ne peux pas lui

promettre mon amour, car je ne sais pas de quoi il retourne, mais je compte

bien lui offrir un présent à la hauteur de ce qu’il fait pour moi.

Bizarrement, Hayden ne fait aucune remarque et se renfonce dans le

canapé. Il porte sa boisson à sa bouche et mes yeux ne le quittent pas. Je

tente de me concentrer sur ce qui se passe dans sa tête et non sur le

mouvement de sa pomme d’Adam, mais c’est plus dur qu’il n’y paraît.

— Je suis impressionné, finit-il par dire. Pour ma part, je n’ai que deux

cadeaux à trouver et chaque année je galère.

— Tu cherches quoi, comme type de cadeaux ?

— Quelque chose qui ait du sens.

Je vois exactement ce qu’il veut dire. Il ne souhaite pas un objet banal,

que sa sœur puisse s’acheter ou bien que ses copines pourraient lui offrir.

Ce n’est pas un coffret beauté ou un nouveau téléphone qu’il lui faut. Je

pose mon menton sur mes genoux tout en réfléchissant. D’après ce que j’ai

compris, Suzy est une jeune maman célibataire que la vie a décidé de ne pas

épargner.

— Que dirais-tu d’un album ? Pas avec de simples photos, mais avec

des souvenirs. Quelque chose qui retrace tous vos moments heureux. Je sais

que votre enfance a été chaotique, mais vous avez dû partager des moments

de joie. Si tu veux un cadeau qui ait du sens, offre une rétrospective du

bonheur à ta sœur.

— C’est une idée fantastique, Alyson.

Le rouge me monte aux joues instantanément, je n’ai jamais su recevoir

les compliments. Pour masquer mon trouble, je me lève et retourne à la

cuisine pour vérifier que tout se passe bien. L’odeur indique que notre repas

est presque prêt, alors je sors les assiettes et les couverts pour les déposer sur un plateau avec deux verres. J’emmène le tout sur la table et propose à

mon invité de prendre place pendant que j’apporte le plat.

Le dîner se passe dans une ambiance détendue. Hayden me raconte le

projet qu’il prépare pour son prochain chantier. Il est passionné par son

travail, ses yeux s’illuminent quand il parle design et ameublement, ou

encore lorsqu’il s’emporte sur les différents types de beige. Il tente même

de faire un schéma avec ses pâtes, ce qui me fait exploser de rire.

Une fois encore, ce moment anodin dans le quotidien de beaucoup de

gens me fait un drôle d’effet. J’ai le sentiment que tout est à sa place. Je n’ai

jamais vécu avec personne depuis que j’ai quitté le domicile familial,

pourtant, ces quelques heures avec Hayden me semblent les plus naturelles

du monde. Un regard non averti pourrait croire qu’il vit ici.

Je me force à rester concentrée sur les paroles de l’artisan et non sur un

fantasme de ma vie à ses côtés. Toutefois, il semble avoir remarqué que mes

pensées se sont échappées un instant.

— Désolé, je t’ennuie avec mes histoires de boulot.

— Non ! m’exclamé-je avec un peu trop de véhémence. Non, pas du

tout, je trouve ça fabuleux, de te voir aussi passionné par ton travail. Tu as

toujours su ce que tu voulais faire ?

— Absolument pas. Lorsque Franck m’a pris sous son aile, j’étais plutôt

du genre récalcitrant. Je me levais le matin pour aller travailler simplement

parce que j’avais des factures qui m’attendaient le soir en rentrant.

Je grimace. Un boulot alimentaire, on ne peut pas dire que je sais ce que

c’est, toutefois, je comprends que tout le monde ne puisse pas vivre de sa

passion. Néanmoins, Hayden semble animé par son métier, je me demande

donc ce qui a bien pu le faire changer d’avis. Sans que je n’aie le temps de

l’interroger, il poursuit son récit.

— Franck était un homme formidable et il faisait son travail par plaisir.

Lorsqu’il en a eu marre de voir ma tête de déterré quand je me pointais le matin, il a annulé tous nos rendez-vous de la journée. Il m’a dit : « On

reprendra le travail quand tu auras trouvé la flamme. »

— Et tu l’as trouvée, affirmé-je.

— Pas tout de suite, répond-il en riant. Je me suis d’abord dit que ce

type était cinglé. Puis il m’a fait faire une sorte de pèlerinage, et ça peut

sembler fou mais ça a marché. Après ça, je ne suis plus allé travailler à

reculons. Pire, je me suis mis à bosser les jours fériés et pendant mes

congés.

— C’est pour ça que Franck t’a laissé son entreprise.

Ce n’est pas une question mais un constat. Il a trouvé « la flamme », et

c’était tout ce qui importait pour l’ami de mon père. Je me souviens des

déjeuners à la maison où il était convié, c’est la même passion que je

retrouve aujourd’hui dans les yeux de Hayden qui l’animait.

— C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais fait.

La gêne dans sa voix est palpable. Il ne devrait pas, c’est une belle

histoire, pourtant, je ne le retiens pas lorsqu’il récupère nos assiettes

désormais vides pour les ramener dans la cuisine. Il a besoin de s’isoler

quelques secondes pour retrouver son assurance.

Pendant ce temps, je fais un détour par ma chambre pour récupérer des

draps propres et une couverture bien chaude. Lorsque je reviens, il est assis

sur le canapé, deux tasses fumantes devant lui.

— Je me suis permis de fouiller un peu pour nous préparer des

chocolats.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine et je ne cherche pas à masquer

mon sourire. Cette petite attention me touche, et je fais preuve d’une grande

retenue pour ne pas lui sauter au cou… et l’embrasser. Cette pensée me fait

frissonner. J’ai envie de l’embrasser, c’est indéniable. Toutefois, un petit je-

ne-sais-quoi me retient. Je décide de poser les draps sur l’accoudoir avant

de prendre ma tasse entre mes mains.

— Merci, Hayden.

Le silence reprend ses droits sans qu’aucun de nous ne le brise. Nous

sirotons nos boissons et je ne peux m’empêcher de penser à tout ce que je

ressens. Je me mens en prétendant qu’il s’agit d’une simple attirance

physique, sauf que pour l’instant ça me rassure.

Un bâillement peu élégant m’échappe. Évidemment, c’est à ce moment

que les yeux du beau brun se braquent sur moi.

— Tu devrais aller te coucher, on a encore pas mal de boulot demain,

dit-il tandis que je vire à l’écrevisse.

J’acquiesce avant de me redresser pour déposer mon mug dans l’évier.

Avant de prendre la direction de ma chambre, je lui indique où se trouve la

salle de bains et dans quel tiroir il peut trouver une serviette et une brosse à

dents propre.

Je me démaquille et récupère mon pyjama avant de lui céder la place.

Hayden attend patiemment, adossé au mur qui jouxte la porte. Il s’engouffre

dans la petite pièce exiguë, non sans m’offrir un dernier sourire qui me fait

fondre. Alors que je crois qu’il a refermé la porte, je l’entends murmurer :

— Bonne nuit, Alyson.

 

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