Mon calendrier de l’amour
Chapitre 35
J – 16
— Bienvenue dans mon humble demeure.
Je m’efface pour laisser Hayden pénétrer chez moi le premier. Pendant
ce qui me semble être de longues minutes, il ne dit rien et se contente
d’observer mon intérieur. Je n’avais pas prévu d’accueillir un colocataire
d’un soir : le désordre est omniprésent, contrairement à chez lui, où tout est
bien rangé malgré la présence d’un petit garçon de cinq ans.
Les restes de mon dîner de la veille traînent sur le plan de travail, mon
canapé est en désordre, comme toujours, et un plaid demeure étalé au pied
de celui-ci. Je pense que si on se penchait pour regarder sous les meubles on
pourrait entendre bêler, tant je manque de temps pour passer l’aspirateur.
Lorsque Hayden se tourne vers moi, je ne peux pas m’empêcher d’enfoncer
mes dents dans ma lèvre inférieure, à l’écoute de son verdict.
— Je m’attendais à découvrir un immense sapin et des bibelots un peu
partout, finit-il par dire.
Son constat me fait sourire et je fais non de la tête avant de m’expliquer.
— Je passe presque tout mon temps à la boutique alors je néglige un
peu mon propre chez-moi, et puis quand je ne suis pas au magasin je suis
chez mes parents, donc je ne peux qu’être en retard.
— C’est inadmissible, mademoiselle Hale !
Le sourire sur son visage force le mien, et des petits papillons viennent
se loger dans mon ventre. Ne voulant pas m’attarder sur cette sensation, je
retire mon manteau et mes bottines pour les abandonner dans l’entrée. En
bonne hôtesse, je récupère les affaires de mon invité avant de lui proposer
de me suivre dans la cuisine.
— Pâtes à la bolognaise ? proposé-je.
— Pas de tourte à la dinde ou de purée de patates douces ?
Je soupire, faussement agacée.
— J’aime Noël, mais ça ne veut pas dire que toute ma vie tourne autour
de cette fête.
— Alors va pour des bolognaise.
J’acquiesce et sors tout ce qu’il me faut : tomates, oignons, viande
hachée et bien sûr les spaghettis. Je dispose le tout sur le plan de travail et je
suis surprise de voir Hayden se saisir d’un couteau et d’une tomate qu’il a
préalablement pris le temps de rincer. Je me contente d’esquisser un léger
sourire avant de sortir deux marmites. Je mets l’eau à chauffer et fais
revenir la viande dans un peu de beurre.
Une fois que Hayden a coupé tous les légumes, il les joint au bœuf en
train de dorer. C’est la première fois que je me retrouve à cuisiner aux côtés
d’un homme, chez moi, qui plus est. Je dois avouer que c’est plaisant de
pouvoir partager ces petits moments du quotidien. Nous ne faisons rien
d’extraordinaire, nous n’avons pas de conversation profonde, et pourtant
j’ai l’impression de vivre l’un de ces moments précieux que nous offre la
vie.
— Une bière ?
— Si tu en prends une aussi, volontiers.
J’attrape nos boissons dans le frigo et décapsule nos bouteilles. Nous
laissons mijoter notre dîner et je propose à Hayden de passer dans le salon.
Je fais mine d’ordonner un peu la pièce en redressant les coussins du canapé
et en pliant le plaid, puis mon regard se porte sur ma table basse, où reposent mon ordinateur ainsi qu’un bloc-notes et toute une panoplie de
stylos de toutes les couleurs. Mais le plus important, ce sont les lettres de
Christmas, toutes ouvertes et alignées dans l’ordre de réception. Je
m’empresse de les récupérer et je les glisse dans le tiroir de la table.
Hayden ne semble pas avoir remarqué mon moment de panique, ou
alors il s’applique à ne pas le montrer. Au lieu de ça, il se laisse aller sur le
clic-clac dans un grincement qui en dit long sur l’âge de ce sofa. Je
m’installe dans le fauteuil qui lui fait face et porte ma bière à ma bouche.
Du bout de sa bouteille, il m’indique mon bloc-notes et m’interroge :
— Tu es une obsédée des listes ?
Je regarde la première page, celle qu’il peut voir, et en effet il y a au
moins trois listes sur un pauvre format A4.
— Je ne suis pas obsédée, je m’organise.
Son rire résonne dans l’appartement et je me surprends à le trouver
sexy. Un son peut-il être sexy ? Si c’est le cas, alors le rire de Hayden est en
pole position. Et voilà que je perds la raison. La bière doit déjà m’être
montée à la tête. Habituellement, je tiens plutôt bien l’alcool, sauf que mon
dernier repas remonte à ce délicieux petit déjeuner à Beacon Hill. J’ai
conscience que c’est une excuse bidon pour justifier l’effet que Hayden a
sur moi, toutefois, je ne suis pas encore prête à assumer le fait qu’il me
plaise. Pour me donner un peu de contenance, je prends une nouvelle
gorgée de ma boisson avant d’expliquer mon organisation.
— Il y a une liste pour tout ce que je dois faire avant lundi, une autre
pour les films que je dois regarder en replay car j’ai loupé le direct, et la
dernière c’est pour mes cadeaux de Noël.
Il s’intéresse à cette dernière liste. J’ai déjà une idée pour presque tous
mes proches, seuls Gregory et Christmas gardent un espace vide à côté de
leur nom. En réalisant cette liste, il m’a paru évident d’y ajouter mon
admirateur secret, pourtant, rien n’est tracé quant à notre avenir et à
l’évolution de notre relation. Toutefois, j’estime qu’il me fait un magnifique cadeau chaque jour en m’ouvrant son cœur et en me faisant vivre de
nouvelles aventures, comme ce matin. Il me semble que c’est le juste retour
des choses de penser à lui pour cette fête si particulière. Je ne peux pas lui
promettre mon amour, car je ne sais pas de quoi il retourne, mais je compte
bien lui offrir un présent à la hauteur de ce qu’il fait pour moi.
Bizarrement, Hayden ne fait aucune remarque et se renfonce dans le
canapé. Il porte sa boisson à sa bouche et mes yeux ne le quittent pas. Je
tente de me concentrer sur ce qui se passe dans sa tête et non sur le
mouvement de sa pomme d’Adam, mais c’est plus dur qu’il n’y paraît.
— Je suis impressionné, finit-il par dire. Pour ma part, je n’ai que deux
cadeaux à trouver et chaque année je galère.
— Tu cherches quoi, comme type de cadeaux ?
— Quelque chose qui ait du sens.
Je vois exactement ce qu’il veut dire. Il ne souhaite pas un objet banal,
que sa sœur puisse s’acheter ou bien que ses copines pourraient lui offrir.
Ce n’est pas un coffret beauté ou un nouveau téléphone qu’il lui faut. Je
pose mon menton sur mes genoux tout en réfléchissant. D’après ce que j’ai
compris, Suzy est une jeune maman célibataire que la vie a décidé de ne pas
épargner.
— Que dirais-tu d’un album ? Pas avec de simples photos, mais avec
des souvenirs. Quelque chose qui retrace tous vos moments heureux. Je sais
que votre enfance a été chaotique, mais vous avez dû partager des moments
de joie. Si tu veux un cadeau qui ait du sens, offre une rétrospective du
bonheur à ta sœur.
— C’est une idée fantastique, Alyson.
Le rouge me monte aux joues instantanément, je n’ai jamais su recevoir
les compliments. Pour masquer mon trouble, je me lève et retourne à la
cuisine pour vérifier que tout se passe bien. L’odeur indique que notre repas
est presque prêt, alors je sors les assiettes et les couverts pour les déposer sur un plateau avec deux verres. J’emmène le tout sur la table et propose à
mon invité de prendre place pendant que j’apporte le plat.
Le dîner se passe dans une ambiance détendue. Hayden me raconte le
projet qu’il prépare pour son prochain chantier. Il est passionné par son
travail, ses yeux s’illuminent quand il parle design et ameublement, ou
encore lorsqu’il s’emporte sur les différents types de beige. Il tente même
de faire un schéma avec ses pâtes, ce qui me fait exploser de rire.
Une fois encore, ce moment anodin dans le quotidien de beaucoup de
gens me fait un drôle d’effet. J’ai le sentiment que tout est à sa place. Je n’ai
jamais vécu avec personne depuis que j’ai quitté le domicile familial,
pourtant, ces quelques heures avec Hayden me semblent les plus naturelles
du monde. Un regard non averti pourrait croire qu’il vit ici.
Je me force à rester concentrée sur les paroles de l’artisan et non sur un
fantasme de ma vie à ses côtés. Toutefois, il semble avoir remarqué que mes
pensées se sont échappées un instant.
— Désolé, je t’ennuie avec mes histoires de boulot.
— Non ! m’exclamé-je avec un peu trop de véhémence. Non, pas du
tout, je trouve ça fabuleux, de te voir aussi passionné par ton travail. Tu as
toujours su ce que tu voulais faire ?
— Absolument pas. Lorsque Franck m’a pris sous son aile, j’étais plutôt
du genre récalcitrant. Je me levais le matin pour aller travailler simplement
parce que j’avais des factures qui m’attendaient le soir en rentrant.
Je grimace. Un boulot alimentaire, on ne peut pas dire que je sais ce que
c’est, toutefois, je comprends que tout le monde ne puisse pas vivre de sa
passion. Néanmoins, Hayden semble animé par son métier, je me demande
donc ce qui a bien pu le faire changer d’avis. Sans que je n’aie le temps de
l’interroger, il poursuit son récit.
— Franck était un homme formidable et il faisait son travail par plaisir.
Lorsqu’il en a eu marre de voir ma tête de déterré quand je me pointais le matin, il a annulé tous nos rendez-vous de la journée. Il m’a dit : « On
reprendra le travail quand tu auras trouvé la flamme. »
— Et tu l’as trouvée, affirmé-je.
— Pas tout de suite, répond-il en riant. Je me suis d’abord dit que ce
type était cinglé. Puis il m’a fait faire une sorte de pèlerinage, et ça peut
sembler fou mais ça a marché. Après ça, je ne suis plus allé travailler à
reculons. Pire, je me suis mis à bosser les jours fériés et pendant mes
congés.
— C’est pour ça que Franck t’a laissé son entreprise.
Ce n’est pas une question mais un constat. Il a trouvé « la flamme », et
c’était tout ce qui importait pour l’ami de mon père. Je me souviens des
déjeuners à la maison où il était convié, c’est la même passion que je
retrouve aujourd’hui dans les yeux de Hayden qui l’animait.
— C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais fait.
La gêne dans sa voix est palpable. Il ne devrait pas, c’est une belle
histoire, pourtant, je ne le retiens pas lorsqu’il récupère nos assiettes
désormais vides pour les ramener dans la cuisine. Il a besoin de s’isoler
quelques secondes pour retrouver son assurance.
Pendant ce temps, je fais un détour par ma chambre pour récupérer des
draps propres et une couverture bien chaude. Lorsque je reviens, il est assis
sur le canapé, deux tasses fumantes devant lui.
— Je me suis permis de fouiller un peu pour nous préparer des
chocolats.
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine et je ne cherche pas à masquer
mon sourire. Cette petite attention me touche, et je fais preuve d’une grande
retenue pour ne pas lui sauter au cou… et l’embrasser. Cette pensée me fait
frissonner. J’ai envie de l’embrasser, c’est indéniable. Toutefois, un petit je-
ne-sais-quoi me retient. Je décide de poser les draps sur l’accoudoir avant
de prendre ma tasse entre mes mains.
— Merci, Hayden.
Le silence reprend ses droits sans qu’aucun de nous ne le brise. Nous
sirotons nos boissons et je ne peux m’empêcher de penser à tout ce que je
ressens. Je me mens en prétendant qu’il s’agit d’une simple attirance
physique, sauf que pour l’instant ça me rassure.
Un bâillement peu élégant m’échappe. Évidemment, c’est à ce moment
que les yeux du beau brun se braquent sur moi.
— Tu devrais aller te coucher, on a encore pas mal de boulot demain,
dit-il tandis que je vire à l’écrevisse.
J’acquiesce avant de me redresser pour déposer mon mug dans l’évier.
Avant de prendre la direction de ma chambre, je lui indique où se trouve la
salle de bains et dans quel tiroir il peut trouver une serviette et une brosse à
dents propre.
Je me démaquille et récupère mon pyjama avant de lui céder la place.
Hayden attend patiemment, adossé au mur qui jouxte la porte. Il s’engouffre
dans la petite pièce exiguë, non sans m’offrir un dernier sourire qui me fait
fondre. Alors que je crois qu’il a refermé la porte, je l’entends murmurer :
— Bonne nuit, Alyson.
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