Mon calendrier de l’amour
Chapitre 26
J – 19
— Comment faites-vous pour connaître le nombre d’enfants résidant
dans chaque immeuble ? me demande Hayden quand nous quittons la
conciergerie de Mme MacFeil.
Nous longeons la rue commerçante, il nous reste deux bâtiments à faire
avant de nous rendre à l’orphelinat pour 20 heures.
— Je ne le connais pas. Les gardiens me renseignent la plupart du temps
et j’en laisse toujours un peu plus, et puis d’autres fois ce sont des habitués
de la boutique, alors je finis par connaître toute leur famille.
— Vous êtes vraiment une femme étonnante, Alyson Hale.
Son compliment me fait rougir et je ne sais pas quoi répondre, alors je
me contente de sourire avant de revenir vers un sujet sur lequel je suis plus
à l’aise.
— Lorsque j’ai ouvert ma boutique, il y a cinq ans, nous étions au
commencement de la période de Noël. C’était calculé, je voulais faire une
première impression qui donnerait aux gens l’envie de revenir. Cette année-
là, j’ai dû faire un millier de friandises pour les déposer dans tout le
quartier. C’était ma première démarche marketing pour me faire de la pub,
je n’ai pas uniquement ciblé les enfants, il y avait des pâtisseries pour tout
le monde.
Évoquer ces souvenirs me rend nostalgique. En rentrant chez moi après
ma tournée, j’étais épuisée et stressée, je ne savais pas quelles allaient être
les retombées d’une telle action.
— J’en déduis que ça a marché.
— Le lendemain, quand je suis arrivée à la boutique, il y avait la queue
devant le magasin.
À cette époque, je n’ouvrais pas avant 10 heures et j’avais été surprise
de voir qu’ils avaient fait le déplacement ; certes, ce n’était pas tout Boston,
mais c’était une première pour moi.
Nous poussons la porte du nouvel immeuble que nous livrons et mon
sourire s’élargit. Dans le hall résonne Silent Night, et une douce odeur de
chocolat et de cannelle vient me chatouiller les narines. Pour parfaire
l’ambiance, un immense sapin se dresse près des escaliers et les trois portes
de cet étage sont entourées de guirlandes lumineuses.
M. Smith sort du local technique pour nous accueillir, il s’essuie les
mains sur le chiffon qui dépasse de la poche de son bleu de travail avant
d’en tendre une à Hayden et de me serrer dans ses bras.
— Margaret t’attendait avec impatience, elle a préparé de quoi déguster
tes biscuits. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que les enfants aient le temps d’en
goûter cette année.
— J’en ai ajouté quelques-uns car je sais que tu es gourmand, Sandy.
— Tu es une fille parfaite, déclare-t-il. Présente-moi ton ami, je ne crois
pas l’avoir déjà rencontré.
— Sandy, voici Hayden, il m’aide pour ma tournée cette année en plus
de rénover la boutique. Hayden, Sandy Smith. Lui et sa femme ont la
charge de cet immeuble, ils vivent les fêtes de Noël à fond, comme tu peux
le voir.
Je fais un arc de cercle avec mon bras en direction de la décoration.
— D’ailleurs, je m’apprêtais à coller les stickers aux fenêtres quand
Mme Markel a eu un problème d’eau chaude.
— C’est très beau, se contente de dire Hayden.
— Bon, les jeunes, allez voir ma femme avant qu’elle ne me tape sur les
doigts parce que je vous ai trop retenus.
Nous le saluons avant de franchir la seule porte ouverte, qui mène à
l’appartement des Smith. Je donne deux petits coups sur le chambranle pour
annoncer notre présence, et il n’en faut pas plus à Margaret pour débouler
dans l’entrée en criant joyeusement. Les embrassades sont aussi
chaleureuses qu’avec son mari, si bien que Hayden est pris au dépourvu
lorsqu’elle l’enlace.
Comme chaque année, Margaret insiste pour que nous restions et
savourions une tasse de chocolat chaud. Je regarde ma montre et grimace :
il est déjà 19 h 40 et je ne veux vraiment pas être en retard à l’orphelinat.
— Pas cette fois, Margaret, mais, promis, l’année prochaine, tu seras en
tête de la tournée et je prendrai le temps. Il nous reste encore un immeuble
avant de rejoindre Mme Andersen.
— Alors allez-y, ne faites pas attendre les enfants. Je passerai demain à
la boutique pour un petit tête-à-tête, m’annonce-t-elle.
Je la remercie et l’embrasse sur la joue avant de repartir.
Notre tournée touche à sa fin lorsque nous rejoignons l’orphelinat.
Pourtant, c’est le moment que je préfère, celui où je passe du temps avec les
enfants et où cette tradition prend tout son sens. Nous sommes presque
arrivés lorsque je sens Hayden se raidir à côté de moi. Je tourne la tête : il
regarde fixement dans le lointain. Il serre les mâchoires, et ses épaules sont
si tendues que ses bras ne suivent plus le mouvement de sa marche.
— Vous allez bien ?
Seul le silence me répond. Il n’a aucune réaction, si bien que je me
demande s’il m’a entendue ou s’il a seulement décidé de m’ignorer. Son
changement de comportement me surprend, je pensais que nous passions
une bonne soirée avant qu’il ne se transforme soudain en bombe à
retardement. Je devine presque la pulsation de son sang dans ses veines et les battements de son cœur qui s’affolent. Il serre et desserre les poings
comme pour tenter de se maîtriser ou d’évacuer la tension de son corps.
Sans réfléchir, j’attrape sa main et le force à s’arrêter. Nos regards se
croisent et ce que je lis dans le sien m’alerte. La douleur est si présente
qu’elle me tord l’estomac, et puis il y a également toute cette tristesse à ne
plus savoir qu’en faire.
— Hayden, chuchoté-je avec précaution.
— Alyson, je…
Il s’interrompt avant de secouer la tête. Habituellement, je n’insiste pas,
je le laisse venir, sauf que cette fois j’ai le sentiment qu’il a besoin
d’encouragements et je suis incapable de le laisser en proie à sa souffrance.
— Hayden, je suis là. Tu peux me parler, lui assuré-je en passant au
tutoiement pour qu’il soit plus à l’aise.
— Si je n’ai pas abordé le sujet de mes parents, tout à l’heure, c’est
pour une bonne raison. Mon père est mort dans un accident de voiture alors
qu’il allait chercher Suzy à l’école. J’avais dix ans, et ma sœur, six. On s’est
retrouvés tout seuls, car notre mère s’est barrée de la maternité après avoir
accouché de Suzy.
Les mots ont du mal à quitter ses lèvres, mais je comprends où il veut
en venir. Je retiens les larmes qui me sont montées aux yeux et resserre
l’étreinte de ma main.
— Nous avons vite été embarqués par les services sociaux et nous
sommes arrivés chez Mme Andersen, finit-il par avouer. Nous y sommes
restés jusqu’à ce que j’aie l’âge d’obtenir la tutelle de ma sœur.
— Vous n’avez jamais été en famille d’accueil ? me risqué-je à
demander.
Hayden secoue la tête.
— J’ai toujours refusé. Je ne voulais pas qu’on soit séparés, et
Mme Andersen a compris, elle nous a gardés sous son aile.
— Je suis désolée que tu aies dû affronter ça, dis-je à défaut d’autre
chose.
— La famille, c’est… douloureux, même si c’est ce qui nous tient en
vie.
Cette phrase fait écho en moi, même si en cet instant je ne m’y attarde
pas, préférant me focaliser sur lui.
— Tu n’es pas obligé de m’accompagner, Hayden. Tu as déjà fait
beaucoup.
— Je crois qu’il faut que je le fasse, dit-il. Pour ces gosses qui ont
besoin d’espoir et de magie, mais aussi pour moi.
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