Mon calendrier de l’amour

Emma Berthet · Chapitre 17 sur 76

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Mon calendrier de l’amour

Chapitre 15

 

 

J – 23

 

Ce soir, ma mère nous a préparé une tourte au poulet avec un

assortiment de légumes sautés. Les conversations vont bon train, enfin, ce

sont surtout mes parents qui s’occupent de meubler les silences. Greg

acquiesce de temps à autre pour montrer qu’il est attentif, tandis que moi je

ne cesse de lui jeter des regards à la dérobée. Mon ami se force à m’ignorer,

j’en suis certaine. Pour la première fois, je n’ai qu’une hâte : quitter la

maison de mes parents. Je n’aime pas la tension pesante qu’il y a entre

nous, j’ai besoin de crever l’abcès.

— Alyson ?

Je cligne plusieurs fois des yeux et me tourne vers mon père, qui hausse

un sourcil interrogateur. Mince, prise en flagrant délit de papillonnage.

— Tu ne m’as pas dit comment ça se passe avec Hayden Parker, répète-

t-il lorsqu’il est certain d’avoir mon attention.

Je serre les dents. Mon père aborde un sujet sensible. Non seulement je

suis incapable de décrire ce qui se passe avec Hayden, mais c’est

apparemment quelque chose à ne pas aborder en présence de mon meilleur

ami. Fais une réponse courte, Aly, et on passe à autre chose !

— Tout roule.

— C’est pour ça qu’il m’a demandé ton numéro de téléphone

aujourd’hui ? m’interroge-t-il, perspicace.

— Voilà un homme charmant et très chevaleresque, surenchérit ma

mère.

— C’était pour la boutique, maman.

— Ce n’est jamais que pour le boulot, lance amèrement Gregory, qui

n’avait pas ouvert la bouche jusque-là.

Je me sens affreusement gênée, cette conversation est sur un chemin

glissant où je ne maîtrise plus rien. Confuse, je joue avec mes légumes sans

en manger un seul. Je n’ai plus faim. Mon père, qui est toujours attentif, me

regarde d’un œil soupçonneux, il a deviné que quelque chose n’allait pas et

s’empresse de détourner la conversation.

— Et toi, Gregory, tu es prêt pour ton exposition du 10 ?

Mon ami retrouve des couleurs et de l’entrain. Dès l’instant qu’on parle

de son art, on peut voir la passion animer son regard. Le sourire lui revient

tandis qu’il décrit l’avancée de son travail et les nouvelles idées qui lui

viennent chaque jour en tête. L’espace de quelques minutes, je retrouve mon

ami comme je l’ai toujours connu.

— Il ne me reste qu’une toile à terminer, déclare-t-il. C’est une pièce

particulière de la collection.

— Nous serons là, affirme ma mère avec une fierté dans le regard.

— Merci, Carol.

Le silence qui suit est paisible et plein d’amour. Nous ne disons pas un

mot mais nos yeux et nos cœurs parlent pour nous. Puis le repas se poursuit

sans autre incident, mes parents parlent de sujets neutres tandis que Greg et

moi essayons de participer davantage.

Le dîner fini, j’aide ma mère à faire la vaisselle pendant que les garçons

finissent de nettoyer la salle à manger. Elle lave, je range. Je l’observe du

coin de l’œil, attendant qu’elle crache enfin le morceau. Ma mère est beaucoup trop calme pour ne pas avoir quelque chose qui lui brûle la

langue.

— Vas-y, maman, lâché-je.

— Qu’est-ce qui se passe avec Gregory ?

Je pensais que nous étions de meilleurs acteurs que ça, mais ma mère

n’est pas dupe et elle me connaît assez pour le deviner lorsque je suis

tracassée.

— Je ne sais pas, avoué-je en m’adossant au plan de travail. Je pense

que Gregory ne va pas bien. Malgré ce qu’il nous laisse entendre,

l’approche des fêtes reste difficile pour lui. Ça fait remonter pas mal de

souvenirs.

— Reste attentive, ma fille, ton ami a besoin de toi.

Je hoche la tête. Ma mère a raison, il faut que je sois présente pour

Greg. Ces derniers temps, j’ai tendance à oublier que cette période fait

resurgir les traumatismes les plus violents chez lui. Il a besoin d’une amie

attentionnée et à l’écoute. Cette discussion avec ma mère m’a éclairci les

idées.

Je finis de ranger la vaisselle à la hâte et prends la direction du salon, à

la recherche de Gregory. Néanmoins, quand je pénètre dans la pièce, je ne

vois que mon père, assis dans son fauteuil près de la cheminée, en train de

lire son journal. Il lève les yeux vers moi, un air peiné sur le visage.

— Papa, où est Greg ? demandé-je en faisant mine de ne pas

comprendre.

— Parti.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine, il est à deux doigts d’éclater.

Mon cerveau refuse d’y croire, alors j’insiste.

— Comment ça, « parti » ?

— Il m’a demandé de te raccompagner, il a dit être fatigué.

Je suis une amie déplorable, je n’ai pas su interpréter les signes, j’étais

trop centrée sur moi. Je sais que Gregory est fragile lorsqu’on se rapproche de la date anniversaire de la mort de son père. J’ai mis des œillères sans

m’en rendre compte, je me suis focalisée sur mon pseudo-conte de fées

avec un amoureux mystère qui se la joue romantique avec des lettres

quotidiennes. Ça ne fait que deux jours et j’en délaisse déjà ceux qui

comptent pour moi. Sans que je ne puisse rien y faire, les larmes me

montent aux yeux. Mon père délaisse son journal et se lève pour me prendre

dans ses bras. Je profite de son aura protectrice et apaisante. En quelques

minutes, le calme revient, mes larmes se tarissent et je suis prête à rentrer.

— Je vais chercher mon manteau, dit mon père en quittant la pièce.

Durant tout le voyage, je ne prête pas attention aux décorations pour

lesquelles je me suis émerveillée à l’aller, je ne les vois même pas. Je suis

perdue dans mes pensées. Mon père me dépose et m’embrasse avant de

repartir. Je reste au pied de mon immeuble un instant, hésitant à marcher

jusque chez mon ami. Néanmoins, je finis par pousser la porte, respectant

son choix d’être seul, du moins pour ce soir.

Je monte les escaliers qui me séparent de mon appartement. Une fois à

l’intérieur, j’abandonne mes habits d’hiver dans l’entrée et me dirige vers la

cuisine pour préparer un chocolat chaud. Pendant que le lait chauffe, je me

rends à la salle de bains et fais couler l’eau pour remplir la baignoire. J’ai

un affreux besoin de me détendre. En retournant finir de préparer ma

boisson, je lance la chaîne hi-fi et l’album Harpe et relaxation de Laura

Silberberg se met en route. Pile ce qu’il me faut !

Cinq minutes plus tard, je suis dans mon bain, ma tasse fumante dans

les mains, les yeux clos. Je me laisse emporter par la musique, mes muscles

se détendent dans l’eau chaude et mes tourments s’éloignent petit à petit. Je

pourrais rester ainsi des heures. Mon esprit se vide, et l’espace d’un instant

je suis dans un monde merveilleux où tout va bien. Je retrouve le sourire et,

lorsque j’ouvre à nouveau les yeux, une détermination nouvelle m’anime.

Je trempe les lèvres dans mon chocolat chaud tout en songeant à un moyen

de rendre sa joie de vivre à Gregory.

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