Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Avant le bain
Il s'approcha de la baignoire remplie d'eau chaude, sentit ses yeux se voiler de plaisir (que de fois n'avait-il pas rêvé de cette baignoire dans le froid de sa tente de campagne) et, au moment de plonger un pied dans l'eau, il se tourna vers sa femme qui le suivait. Elle arborait encore le même sourire légèrement crispé, mais, plus que par son sourire, il fut frappé par l'éclat métallique de l'objet qui luisait sous l'étoffe qu'elle tenait à la main. Comme son corps s'était porté vers la baignoire, il y pénétra, mais, curieux malgré tout, il tourna la tête pour mieux distinguer ce qu'était cet objet métallique. (Au cours de sa longue absence, peut-être avait-on inventé de nouveaux objets de toilette ?) Il vit alors sa femme presque à sa verticale jetant sur lui l'étoffe déployée (que fait cette folle, parvint-il à penser, a-t-on jamais vu quelqu'un s'éponger avant et non pas après le bain ?) et, un instant plus tard, avant même que la terreur ne se fût emparée de lui à l'idée que cette étoffe ressemblait plutôt à un filet, il sentit ses bras s' y empêtrer et, au mêmemoment, aperçut la hache entre les mains de son épouse. La douleur au côté droit du cou et la première giclée de sang lui parurent coïncider avec le cri « On me tue ! » qu'il eut l'impression d'entendre pousser par un autre.
Il se retrouva hors de la baignoire comme pour rectifier son erreur, et, ainsi que tout à l'heure, il plongea un pied dans l'eau, puis aperçut sa femme qui le suivait et distingua l'éclat de la hache à travers l'étoffe, sans parvenir à bien comprendre ce qui lui arrivait, et, avant même d'être saisi de terreur à cause de cette étoffe qui se transformait en filet et lui entravait les bras, il sentit le premier coup et le sang se mettre à rougir l'eau.
Il se retrouva derechef hors de la baignoire, comme pour corriger une nouvelle fois son erreur, mais, cette fois, à gestes mesurés, comme quelqu'un qui cherche à dissiper posément quelque malentendu. Il s'approcha de la baignoire. A travers la vapeur brûlante, tout semblait plus lointain et il sentit à nouveau ses yeux se voiler de plaisir (que de fois il avait songé à cette baignoire dans le froid de sa tente de campagne lorsque, crasseux, à bout de nerfs, il faisait l'amour avec les captives), et au moment de plonger un pied dans l'eau, il tourna la tête vers sa femme comme pour s'assurer que le bonheur était tout proche. Elle arborait encore le même sourire légèrement crispé, comme un masque dérangé par des mimiques excessives, mais, plus que par son sourire, il fut frappé par l'éclat métallique de l'objet qui luisait froidement sous l'étoffe que sa femme tenait à la main. Mais il pensait tant au moment si proche où il lui ferait l'amour que ce métal l'amena à songer - ou peut-être se plut-il à nourrir cette impression - à quelque surprise de sa part, de ces surprises agréables qu'elle avait coutume de lui réserver après leurs longues séparations... Il vit alors sa femme au-dessus de lui, et l'étoffe transformée en filet, et l'immobilisation de ses bras et la hache et le coup et le jaillissement du sang et son cri « On me tue ! » se succédèrentsi rapidement que tout cela parut ne faire qu'un, jusqu'à ce qu'il se retrouvât derechef hors de la baignoire, se dirigeant vers celle-ci tandis que sa femme le suivait, une pièce d'étoffe à la main, et, cette fois-ci, ce fut le souvenir de la tente de campagne, le masque du sourire de sa femme, le scintillement de la hache au moment où il pénétrait dans l'eau qui se fondirent précipitamment comme pour réserver la lenteur à ce qui allait suivre. Avant d'apercevoir sa femme, il vit son ombre se dessiner à la surface de l'eau, puis, ayant découvert l'étoffe qu'elle tenait déployée, il s'apprêtait à lui dire : Chérie, qu'est-ce que cette plaisanterie ? - mais ce fut justement l'instant où cette pièce d'étoffe lui apparut sous un autre aspect, pourvue en son milieu d'espèces de nœuds, de nervures comme celles des ailes de chauves-souris, et maintenant cette étoffe lui retombait au ralenti sur la tête, et plus elle approchait, plus il avait l'impression d'y reconnaître un filet ; il eut même la sensation que ses bras s'engourdissaient avant d'en être effleurés, et, avant même que la hache ne l'eût frappé au cou, il lâcha : « C'est fini », et il eut même l'impression qu'un très long moment s'écoula entre cette pensée et le rougissement de l'eau par le sang.
Il se retrouva encore une fois hors de la baignoire et se dirigea vers elle comme les milliers d'autres fois pour revivre à des rythmes différents le tout dernier fragment, les vingt-deux ultimes secondes de sa vie. Tel était l'enfer d'Agamemnon Atride, assassiné par sa femme le jour même de son retour de la guerre de Troie, à treize heures vingt minutes, le trente et un mars de l'an mil cent quatre-vingt-dix-neuf avant notre ère.
Tirana, 2 février 1990.
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