Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

XIII - L'antipyramide

XIII

 

 

L'ANTIPYRAMIDE

 

La première attaque lui fut portée par un après-midi de décembre. Un éclair isolé, sûrement échappé de cieux étrangers du Nord, fusa soudain sur elle, mais, au dernier moment, pour des raisons que l'on ne parvint pas à élucider, il bifurqua et se brisa pour se perdre avec un fracas de fin du monde dans l'étendue de sable voisine.

Ce premier témoignage de l'inviolabilité manifeste de son pacte avec le ciel suscita une joie profonde dans tout le pays. En fait, nul n'était au courant que ce que les cieux n'avaient pu accomplir l'avait été, d'en bas, par des hommes qui avaient pénétré subrepticement à l'intérieur de la pyramide.

Elle avait été pillée depuis des années, mais les traces de sa profanation avaient été si habilement camouflées qu'on n'en savait encore rien. Peut-être n'en aurait-on jamais rien su si la vérité ne s'était fait jour là où l'on s'y attendait le moins, au cours d'un procès de lettrés.

Quand on finit par arrêter un groupe de scribes réputés développer certaines conceptions nouvelles sur l'histoire,tous escomptaient un procès d'un genre particulier, de ceux que suivaient d'ordinaire le gratin de la capitale, voire le corps diplomatique, et où, plus que les accusés eux-mêmes, étaient en général condamnées leur idées.

On s'attendait donc à ce que la société cultivée dans son ensemble passât un mauvais quart d'heure, quand, comme un éclair, se répandit la nouvelle que l'affaire des historiens n'avait rien d'une affaire distinguée d'intellectuels, mais se réduisait tout bonnement à un vol abominable, sans précédent...

Ceux qui en entendirent parler pour la première fois blêmirent, flageolèrent sur leurs jambes. Il s'agissait du dépouillement et de la profanation de momies. Le mal avait donc franchi un nouveau degré. Il s'était porté jusqu'au royaume des ombres. Une épouvante sinistre s'empara de tout un chacun. On avait volé, si l'on peut dire, la mort elle-même.

C'était si grave que beaucoup ne parvenaient pas à y croire. Les historiens d'Égypte étaient-ils tombés si bas, au point de troquer leurs stylets contre de lourds leviers pour se livrer au pillage au milieu du grand désert ?

Mais voici qu'après les premiers éléments d'information, confus et sensationnels, en parvinrent d'autres, nets et précis. Les enquêteurs avaient trouvé non seulement les entrées secrètes démantelées, mais aussi les sarcophages profanés. Les bandits avaient même laissé sur les lieux les masques imbibés de vinaigre dont ils s'étaient servis, comme pour s'en débarrasser avant de prendre la fuite.

Dieu merci, ils avaient laissé les momies en place, mais ce n'était là qu'un heureux concours de circonstances. C'étaient elles, précisément, qui devaient être l'objet de l'acte le plus éhonté. Rien que d'y penser, on en frémissait. Nul n'était en mesure de dire ce qu'ils entendaient faire de ces momies. Certains pensaient qu'ils avaient l'intention de les brûler, à l'instar des barbares. D'autresétaient persuadés qu'ils devaient les transporter jusque dans les contrées du Nord où ils les auraient donné à contempler aux foules sur des espèces d'estrades avant de les mettre à l'encan. En revanche, dans les hautes sphères, on pensait que cette affaire avait des racines bien plus sérieuses qu'il n'y paraissait.

Ce qui suscitait surtout la curiosité du public, c'était la manière dont les agissements de ce groupe avaient été percés à jour.

En réalité, par intervalles, le voile du doute retombait sur cette histoire. Les prévenus, comme la plupart des gens instruits, étaient peu vigoureux, et même malingres, de sorte que l'on pouvait difficilement les imaginer en train de manier de lourds leviers pour déplacer les blocs de la pyramide.

Inquiète de ces rumeurs, la police secrète laissa s'éventer une partie du mystère, notamment ce qui avait trait aux circonstances de la découverte.

Tout avait commencé de façon fort banale. La police était depuis quelque temps déjà en possession d'un dossier sur un groupe de scribes qui propageaient sur l'histoire de l'État certaines idées nouvelles, plutôt bizarres, en contradiction avec la pensée officielle. Bien que les autorités en eussent avisé le Palais, l'affaire, semblait-il, n'avait point paru grave, si bien que tout était resté en suspens. Or, une lettre anonyme (grâce au Ciel, depuis l'invention du papyrus, l'on pouvait écrire et, ce qui était plus essentiel encore, expédier facilement de telles lettres, car, pour un Sumérien, cela eût requis pour le moins de dix à quinze tablettes, sans parler des autres peuples qui en étaient encore à graver sur la pierre, ce qui eût obligé à faire traîner la lettre par une paire de buffles, sans compter d'autres tintouins comme le bruit du marteau sur le ciseau qui eût privé de sommeil tout le quartier pendant une semaine entière), une lettre anonyme, donc, avait prévenu le pharaon Mykérinos de ce nouveau péril.

Il n'en avait pas fallu davantage pour que l'on se mît aussitôt à l'ouvrage. Un espion, deux provocateurs infiltrés dans le groupe avaient recueilli les éléments nécessaires, tant et si bien qu'un beau matin, avant le lever du jour, s'était produit l'inéluctable: les arrestations.

L'enquête fut menée sans désemparer et dans le plus grand secret. Ce que l'on cherchait surtout à savoir, c'était comment leur était venue l'idée de remettre en cause l'histoire du royaume. Lorsque, après tout un assortiment de tortures, les historiens finirent par avouer que leur forfait avait pour origine une conversation avec des détrousseurs de cadavres, à l'issue de laquelle ils avaient été conduits à réviser de fond en comble leur conception de l'Histoire, on crut qu'ils se moquaient du monde. Ils furent de nouveau soumis à la question, et même les premiers sur qui fut expérimenté un nouveau moyen de pression que venait d'homologuer la commission compétente; mais, bien qu'ils eussent du mal à articuler les mots à cause de l'enflure de leur langue provoquée par le dard des scorpions, ils répétèrent pour l'essentiel ce qu'ils avaient déjà déclaré, à savoir que l'idée de récrire l'histoire leur avait été suggérée par un détrousseur de tombes entre deux vins, dans un caboulot dénommé Au Crabe. On les tortura de nouveau, ils s'entêtèrent comme des mules (désormais par écrit, car leurs propos étaient devenus incompréhensibles, on aurait dit du sumérien) à répéter leur première version et révélèrent le nom du voleur, un certain Abd el-Gourna, connu sous le sobriquet de Borgne.

On dénicha le vieux malfaiteur et, bien qu'il fût à moitié ivre quand on lui passa les menottes, il eut soin de préciser qu'en réalité, c'était en rêve qu'il avait vu les marques de strangulation sur le cou de Didoufri momifié.

Vers l'aube, cependant, il finit par avouer, et le jour même, les enquêteurs, le traînant par ses chaînes, se rendirent avec lui jusqu'à la pyramide profanée. Ils déplacèrentla pierre dissimulant le bloc de granit qui obstruait l'entrée de la galerie, ils s'introduisirent dans cette dernière où les masques imbibés de vinaigre jonchaient toujours le sol, et, les yeux exorbités, ils contemplaient le sarcophage béant quand arriva précipitamment le messager en chef du palais apportant l'ordre du pharaon de suspendre sur l'heure l'examen de la momie.

Dès lors, un nouveau voile de mystère entoura l'enquête. Mais, comme il arrive souvent quand un secret fait l'objet de soins excessifs, la vérité ne tarda pas à filtrer et l'on apprit à peu de chose près quel avait été le dessein des historiens. C'était un plan on ne peut plus macabre: ils entendaient s'emparer de toutes les momies enfermées dans les pyramides, les transporter en quelque lieu discret, en Égypte ou hors du pays, et les y soumettre organe après organe à un examen minutieux. A partir des traces qu'ils y découvriraient – strangulation, coups de poignard, séquelles d'empoisonnement, etc. – , un éclairage nouveau serait jeté sur nombre d'événements dont l'explication pourrait être reliée à d'autres faits, antérieurs ou postérieurs, ce qui remettrait en question toute l'histoire du royaume telle qu'elle avait été établie jusqu'alors. Elle serait donc récrite de façon radicalement différente, et on racontait même qu'au cours des perquisitions, dans les notes des individus arrêtés, avaient été découvertes, sous forme de titres de livres ou de mots d'ordre, des expressions comme L'Histoire revue et corrigée par les momies, ou tout simplement La Momhistoire.

Un vent malsain soufflait partout. Alors que les historiens et le chef des brigands El Gourna étaient depuis longtemps morts et enterrés, les troubles qu'ils avaient causés perduraient. Des jugements que l'on n'avait jusque-là jamais entendus étaient proférés là où l'on s'y attendait le moins. La nuit, des gens au visage badigeonné de chaux erraient on ne savait trop pourquoi à travers ville. Voyantset délirants s'étaient mis à proliférer. Sur les places publiques, on les voyait pérorer sans discontinuer, et seule la vue des forces de l'ordre leur clouait le bec.

Tout était remis en question, à commencer par les pyramides elles-mêmes. Maintenant qu'elles avaient été profanées, il semblait plus facile de porter un jugement à leur sujet. On se prit même à douter de la justesse de leur orientation stellaire, de leur emplacement, de leur pente. Les remises en cause allaient plus loin encore, visant les nombres mystérieux et le message qu'ils recélaient. Si ce message était bien ce qu'il devait être, pourquoi sécrétait-il une sorte de vertige ?

Reprenez vos esprits, rétorquaient d'autres, ceux qui, toujours et en toute chose, se rangeaient du côté de l'État, même quand celui-ci les frappait; peut-on contester la pyramide? Elle incarne l'Égypte entière. Sans elle, l'Égypte ne serait pas ce qu'elle est. Peut-être même ne s'appellerait-elle pas Égypte.

Sottises, répliquaient les premiers, l'Égypte a existé avant même les pyramides. Et qu'est-il arrivé aux Babyloniens, aux Grecs ou aux Troyens qui n'en disposent pas?

Chut, tais-toi! Tu voudrais comparer notre Égypte à quelques Troyens ou Grecs mal dégrossis?

Arriva un moment où la confusion à leur sujet atteignit un point tel qu'on en vint à douter de leur existence réelle. On les traita de fantômes, d'hallucinations collectives, de mirages qui, un beau matin, se dissiperaient. D'aucuns se livraient à une analyse encore plus subtile sur ce thème, prétendant que les pyramides existaient bien en tant que telles, mais que l'image qu'elles reflétaient n'était pas la bonne, car toujours y manquait ou s'y surajoutait quelque chose.

Si déraisonnables que sonnassent ces propos, de plus en plus souvent, et pas seulement le soir ou dans le clair-obscur de l'aube, mais en plein jour, les pyramides commencèrent à donner l'impression de n'être faites que de fumée.Et cela se produisait si souvent que, le matin, nombre de gens avaient pris l'habitude, en ouvrant les yeux, de diriger leur regard vers l'horizon, comme si, eût-on dit, ils doutaient de les retrouver encore à leur place.

Il est bien connu que la notion de fugacité en suggère une autre, plus grave, celle de disparition pure et simple. Bien que ses contours fussent encore flous, cette idée se condensait de-ci de-là, de manière hésitante, comme si elle avait peur d'elle-même: l'Égypte pouvait-elle vivre privée de pyramides? celles-ci ne pouvaient-elles s'effacer, libérant l'espace de leurs effroyables bosses ?

Les gens disaient pyramides, mais on n'avait aucun mal à deviner qu'ils pensaient pharaons, si bien qu'ils donnèrent un jour libre cours à ce qu'ils ruminaient, faisant désormais ouvertement allusion au souverain. Bien entendu, pas au vivant, Mykérinos, mais à un mort.

Au début, on ne comprit pas bien quelle était leur cible, jusqu'au jour où la rumeur convergea, comme on pouvait s'y attendre, sur celui dont le tas de pierres était le plus haut: Chéops. Après les premiers graffitis sans originalité du type: Chéops, ôte ta bosse !, quand on se fut rendu compte que les forces de l'ordre arrivaient toujours trop tard devant la face dégradée, à l'instant où débarquaient les préposés au badigeonnage, armés de seaux de lait de chaux, les foules s'enhardirent et se mirent à l'insulter plus crûment. Il était évident que, pour des raisons que seul l'État pouvait élucider, une révision de la figure de Chéops était inéluctable. Beaucoup pensaient qu'elle était déterminée par des considérations de politique extérieure, d'autres, afin de détourner le flot de mécontentement sur un cadavre, mais bien peu nombreux étaient ceux qui l'imputaient à une cause toute simple: la jalousie que suscitait la hauteur insolite de sa pyramide.

De fait, on faisait davantage de gorges chaudes sur les proportions du monument que sur Chéops lui-même. Uneagitation et un désordre sans précédent secouaient les deux Égypte. Des gens jusque-là placides et bonnasses, paisibles boulangers ou bien tailleurs, se réveillaient en sursaut, les yeux exorbités, lançant des regards furibonds et se dressant sur leurs ergots: à l'époque où on érigeait la pyramide, j'étais tout jeune, mais j'ai failli casser de mes mains la pierre deux mille huit cent trois du quatre-vingtième gradin! D'autres narraient leurs prouesses, comment ils avaient maudit le quarante-neuvième gradin, comment ils avaient compissé le cinquante-troisième, voire comment, par une nuit sombre, ils avaient murmuré: Puisses-tu aller au diable ! etc. Dans les estaminets du centre de Memphis, les poètes évoquaient certains de leurs vers où ils prétendaient avoir glissé quelque allusion contre Chéops, et la terreur qui, de ce fait, les avait alors envahis. Amenherounemef, les yeux rendus chassieux par le grand âge, racontait notamment les sévices qu'on lui avait fait subir pour avoir composé le distique suivant: J'aperçus les mouettes filer à tire d'aile / et ne pus retenir une larme. Quand je repense à ce que j'ai dû endurer ! Vraiment, j'ai failli devenir fou, et ma femme qui me bassinait : Renonce, tu vas causer notre perte à tous. Regarde un peu comme les autres filent doux. Tu ne vois pas Nebounenef ?

Un membre de l'assistance, se souvenant que c'était justement Nebounenef qui avait été condamné, et ce, sur dénonciation d'Amenherounemef, s'apprêtait à ouvrir la bouche pour le faire remarquer, mais son cerveau ramolli, tombant soudain en panne, y substitua tout autre chose, du genre: J'ai les os rompus, ou bien: Ça fait trois jours que je suis constipé. Au bout d'un moment, il réentendit le mot mouette, se resouvint de ce qu'il avait voulu dire, mais, trop nonchalant pour intervenir, se mit à bâiller ostensiblement tout en ronchonnant à part soi: Les Égyptiens n'ont qu'à s'entredéchirer, je m'en contrefiche.

Dans les autres estaminets et sur les places à proximité des temples, on n'entendait plus que cela. Ceux qui, avant d'être expédiés en guise de châtiment dans les carrières, avaient naguère hurlé: Nous sommes innocents, nous n'avons jamais cessé d'être fidèles au pharaon, s'écriaient à présent: Nous étions coupables, nous voulions renverser la pyramide, mais, que voulez-vous, on nous en a empêchés ! Certains rappliquaient de provinces lointaines, d'Akcha, de Gebel Barkal et même de la cinquième cataracte, ils citaient le nom des carrières ou le numéro des gradins où leurs proches avaient été condamnés à trimer, ainsi que le patronyme de ceux qui les avaient dénoncés. Ils agitaient des papyrus sous le nez des prêtres tout en vociférant: Nous ne voulons pas de réconciliation nationale, que l'on ouvre les dossiers ! Et ils demandaient à être indemnisés ou vengés, voire les deux à la fois.

Misère de misère, on n'échappera donc jamais à cette pyramide! soupiraient les vétérans. Ils étaient là comme autrefois, juchés sur telle de ses faces, se frappant la poitrine, évoquant des tortures ou des prouesses imaginaires, jusqu'à ce que l'un d'eux, fin saoul, entonnât une chanson à gorge déployée: Quand tu m'as vendu au septième gradin / ton cœur a dû jouer du tambourin / vieille catin !

Le pharaon était au courant de tout. Les rapports consignant la rumeur publique devenaient de plus en plus sombres. Les mouchards avaient mal aux oreilles à force d'espionner, mais cela ne changeait rien à la situation.

Un matin, on amena devant le pharaon un homme qui avait fait un songe important: il avait vu en rêve la pyramide de Chéops couverte de neige.

Nul n'osa avancer une interprétation. Tous redoutaient la neige. Mykérinos lui-même s'était pris la tête à deux mains. Il ne parvenait pas à deviner si c'était un signe de bon ou de mauvais augure. Beaucoup se souvinrent de l'éclair apparu naguère, qui, plus qu'un acte offensif, avaitpeut-être été un appel à l'entente. Apparemment, après ce premier malentendu, les cieux des pays froids avaient envoyé la neige.

Que la pyramide entretenait des relations avec le monde extérieur, était désormais évident. Du moment qu'elle était parvenue à attirer la neige des effrayantes contrées septentrionales, on en inférait qu'elle-même se rendait depuis longtemps jusque par là-bas, que ce fût par la pensée, en rêve ou par d'autres voies que nul ne pouvait connaître.

 

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