Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Le pont aux trois arches
Ismail Kadaré voulait à l'origine remonter les siècles en gardant l'œil rivé sur un même édifice, un pont de pierre. Le livre aurait été construit à l'image d'un dossier, avec des pièces accumulées, des témoignages : touristes de l'ère moderne, bombardier tentant d'effacer le pont des cartes, et ainsi de suite, à rebours, jusqu'à la construction, à l'explication des origines de la légende de l'emmuré. C'eût été la perspective inverse d'Il est un pont sur la Drina, où Ivo Andric montre un pont de Bosnie à travers les époques en respectant la progression chronologique.
Mais au centre du Pont aux trois arches se trouve une ballade, et il était plus judicieux de focaliser l'attention sur la construction de l'édifice et l'apparition simultanée de la légende. Pour parvenir à ses fins, Ismail Kadaré adopte le ton de la chronique et embauche un narrateur particulier, le moine Gjon. Sous sa chasuble est embusqué un personnage réel, l'ecclésiastique Gjon Buzuk, qui écrivit, en 1555, le premier livre en langue albanaise, le Meshar (livre d'heures). Au moine Gjon, qui par cetteanalogie devient le symbole de l'« albanité », Kadaré donne vie deux siècles avant Buzuk. Nous sommes aux alentours de 1378. L'Empire ottoman resserre son étau sur les principautés albanaises. Kadaré s'est inspiré de procès-verbaux d'incidents militaires et d'assassinats pour donner une assise historique à son texte. Mais, surtout, c'est la légende de la citadelle de Rozafat qui lui sert de base, axée sur l'idée du sacrifice propitiatoire. Afin que le pont puisse être achevé, il se révèle nécessaire qu'un homme soit emmuré dans une pile du pont. En fait, une firme, celle des maîtres d'œuvre du pont, exploite la crédulité des gens et leur foi en la légende pour parvenir à ses fins dans la lutte qui l'oppose à sa rivale, « Bacs et Radeaux », farouche ennemie de l'idée d'un pont. Par le détour de la fable, Kadaré a mis l'accent sur l'un des fondements du système stalinien : l'appel au sacrifice. Chacun doit se sacrifier, que ce soit pour la patrie, le Parti ou pour le bonheur des générations à venir. L'idée du sacrifice resurgira dans les années quatre-vingt dans La Fille d'Agamemnon, récit qui, comme Le Pont aux trois arches, a pour référence antique Iphigénie.
Le Pont aux trois arches met en scène un décor commun à de nombreux textes : l'Auberge des deux Robert - allusion à deux chefs de croisade qui traversèrent l'Albanie -, le pont, la voie Egnatia, l'Ouyane réapparaissent dans d'autres romans ; la base d'Oricum revient elle aussi dans d'autres textes sous le nom de Pacha Liman. Nous sommes au cœur de l'univers de Kadaré, à une époque où les masses sont manipulées, les légendes récupérées. Aux conflits qui naissent, l'auteur oppose la sagesse de Gjon, lucide, conscient du véritable péril futur, celui de l'Empire ottoman, symbolisé dans le dernier chapitre par la Lune, métaphore du croissant islamique. Le décor est planté pour les romansà venir sur la période ottomane, avec cette question : « Comment te transformeras-tu en Asie, toi qui es si belle, mon Arberie ? »
Le Pont aux trois arches a été écrit pour partie en 1976, puis terminé l'année suivante, c'est-à-dire dans un temps où Kadaré avait été mis au purgatoire par les autorités et ne pouvait publier de romans, mais aussi à l'époque où, face aux velléités de création d'un « homme nouveau », il s'efforçait de « restaurer l'icône » et de préserver la mémoire de l'Albanie éternelle.
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I
Que tremble aussi ce pont comme je tremble en ce mur!
Ballade de l'Emmuré
Moi, moine Gjon, fils de Gjorg Oukshama, sachant que l'on ne trouve dans notre langue rien des écrits dessus le pont de l'Ouyane maudite, et vu que, de surcroît, on continue de répandre au sujet dudit des légendes et rumeurs non fondées, maintenant donc que sa construction est achevée et qu'il a même été, par deux fois, arrosé de sang à ses fondements et à son sommet, j'ai décidé d'en écrire l'histoire.
Dimanche dernier, tard dans la soirée, comme j'étais sorti me promener au bord de la rivière, j'ai vu passer sur le pont Gjelosh l'idiot. Il riait seul, ricanait et gesticulait comme un dément. L'ombre de ses membres s'agitait sur le tablier du pont et retombait le long des piliers jusqu'au niveau de l'eau. Je m'efforçais d'imaginer comment s'étaient empreints dans son esprit déréglé les récents événements, et je me disais que les gens avaient tort de rire quand ils le voyaient aller et venir en balbutiant et en remuant d'un mouvement saccadé ses poings serrés devant lui, dans l'illusion de tenir des rênes. En vérité, ce que les gens croient savoir à propos de ce pont n'est pas moins confus que ce qui se conçoit dans l'esprit d'un détraqué.
Dans l'espoir d'empêcher que les choses les plus insensées soient proférées à son sujet dans les onze langues des Balkans, je m'efforcerai d'écrire toute la vérité sur ce pont, autrement dit tout ce qu'il y a de faux dans l'apparence et de vrai dans le dissimulé, de relater les faits quotidiens s'y rapportant, qui sont aussi communs que ses pierres, et les grands malheurs, qui sont à peu près au nombre de ses arches.
Maintenant les caravanes répandent à travers la vaste terre balkanique la légende du sacrifice qui passe pour avoir été perpétré au pied du pont. Rares sont ceux qui savent que ce n'était pas un sacrifice dédié aux divinités aquatiques, mais un crime ordinaire, que je dénoncerai, en même temps que d'autres faits, à la face de notre millénaire. Je dis bien millénaire, car c'est une de ces légendes qui vivent plus de mille ans. Elle commence par la mort pour finir dans la mort, et l'on sait que les mots ou les sons, modelés dans la pâte de la mort, sont, entre toutes choses, celles qui la craignent le moins.
Je me hâte donc d'écrire cette chronique, car les temps que nous vivons sont troublés, et l'avenir plus sombre que jamais. Après les événements horribles du pont, les hommes et les jours sont certes aujourd'hui un peu plus tranquilles, mais une autre figure lugubre se dessine à l'horizon : l'État turc. Les ombres de ses minarets s'allongent peu à peu jusqu'ici.
C'est une paix sinistre, plus funeste que toute guerre. Depuis des siècles nous confinions à l'antique terre des Grecs, et voilà que tout à coup, sans nous en rendre compte, furtivement, comme dans un cauchemar, nous nous sommes trouvés un matin côtoyer l'empire des Ottomans.
Les minarets se dressent partout comme une forêt sombre. J'ai le pressentiment que l' Arberie ne tardera pas à voir changer son destin. Surtout après ce qui s'est produit cet hiver, lorsque sur le pont à peine achevé le sang, du sang asiatique cette fois, fut versé pour la seconde fois. Mais je traiterai de tout cela à sa place dans ma chronique.
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II
Au début de mars 1377, sur la rive droite de l'Ouyane maudite, à moins de cinquante pas des pieux mi-enfoncés dans le sol et pourvus de crochets de fer auxquels on amarrait le bac durant la nuit, un passant que personne ne connaissait dans la région eut une attaque d'épilepsie. Le passeur du bac, témoin de la scène, raconta que le loqueteux, qui avait l'air à la fois d'un saint et d'un dément, après avoir erré un moment le long de la grève entre l'embarcadère et l'endroit où, l'été, on franchit la rivière à gué, poussa subitement un hurlement comme si on l'avait égorgé et tomba à la renverse dans la vase.
C'était l'endroit de la rive où hommes et bétail montaient sur le bac ou en descendaient, mais ce n'en était pas moins un lieu perdu, qui n'avait jamais été le théâtre d'événements extraordinaires. Bien sûr, il s'en était produit là comme partout où passent des hommes, et cela d'autant plus qu'à cet endroit la vieille route, si longue qu'on ne sait d'où elle vient, était interrompue subitement par la rivière. De toute façon, les événements marquants y avaient été rares. D'habitude, les gens rassemblés pour franchir le cours d'eau attendaient là un long moment. Par mauvais temps, enveloppés dans de noirs cirés ou des houppelandes en peau de chèvre, ruisselants, ils contemplaient silencieusement les eaux troubles, brunes et inquiétantes de la rivière. A leurs côtés, les grelots de leurs chevaux ne tintaient plus que faiblement, et les gamins baissaient la voix ; l'anxiété, au contraire, augmentait dès qu'apparaissait le bac avec son passeur accroupi.
L'espace alentour était quasi désertique : la rive, tour à tour sablonneuse et tourbeuse, s'étendait à perte de vue, parsemée de joncheraies. On n'apercevait dans les environs aucune maisonnette, et les murs mêmes de notre monastère ne se voyaient pas ; la vieille auberge était à quelque mille pas de là, sur le bord de la route.
Près des pieux auxquels était amarré le bac durant la nuit se dressait un écriteau en fer-blanc sur lequel, en caractères biscornus, étaient inscrits les mots « Bacs et Radeaux ». Il y avait plusieurs années qu'on avait planté de tels écriteaux un peu partout, non seulement dans les possessions de notre seigneur, le comte Stres de Gjika, ou Stres Gjikondi, mais aussi plus loin, au-delà des frontières de l'État d'Arberie, dans les autres contrées de la péninsule. Cette pratique avait commencé dix ans auparavant, pendant l'hiver 1367, lorsque tous les bacs des rivières, des golfes et des lacs avaient été achetés par un homme étrange, venu de Dieu sait où, dont personne ne connaissait le nom et dont on disait même qu'il n'en avait pas d'autre que celui de « Bacs et Radeaux » - ce nom qui a poussé maintenant partout, comme une plante croissant dans tous les lieux humides. Il avait, paraît-il, la même plaque, avec les mêmes mots, sur la grande maison d'où il dirigeait ses affaires, et il signait aussi ses quittances et ses actes des mots « Bacs et Radeaux », comme si cela avait été un cachet semblable à celui de notre seigneur, qui porte gravé un lion tenant dans sa gueule une torche enflammée.
Depuis que ce nouveau maître avait acheté tous les bacs et les radeaux, passeurs et bateliers étaient devenus ses salariés, à quelques rares exceptions près, comme le passeur rebelle du Ruisseau des Souches qui préféra mourir de faim plutôt que de toucher son salaire des mains de ce juif maudit. A la fin de l'hiver 1367, sur notre rive également fut dressé cet écriteau qui portait aussi le prix du passage : « Hommes : une demi-groche ; chevaux : une groche. »
En période de sécheresse, lorsque l'Ouyane baissait et s'étrécissait, les voyageurs, par économie, franchissaient la rivière à gué, et cela même quand ils étaient chargés de sacs. Mais plus d'un, trompé par les eaux, s'était noyé, car la rivière ne portait pas en vain son nom d'Ouyane maudite. Des croix commémoratives déglinguées par le temps se voient encore sur ses deux bords. Les maîtres de « Bacs et Radeaux » avaient soin, disait-on, de faire planter ces croix sur la rive pour rappeler aux autres voyageurs ce qu'il en coûtait d'essayer de passer la rivière sans leur aide.
En même temps que le bac, « Bacs et Radeaux » avait acheté le vieil embarcadère, vestige de l'époque romaine, et en avait fait réparer les crochets par ses forgerons afin que le passeur pût y amarrer son bac plus facilement, surtout en hiver.
Le bac procurait des revenus abondants. Il était, en effet, utilisé non seulement par des voyageurs isolés, souvent avec leur bétail, mais aussi par les caravanes transportant le sel des grandes salines de la côte à travers l'Arberie et la Macédoine, et surtout par les chars qui approvisionnaient la base navale byzantine d'Oricum, proche de Vlorë. Des contrats détaillés avaient été passés entre notre seigneur et « Bacs et Radeaux » pour le partage des profits de ce service.
En vérité, chose rare sous ce ciel, on n'avait jamais eu vent du moindre litige entre eux. Apparemment, « Bacs et Radeaux » était très correct en affaires.
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III
Une petite foule de visages connus et inconnus s'étaient rassemblés autour de l'homme frappé d'épilepsie. Il tremblait, écumait, comme s'il avait cherché à jeter ses membresd'un côté, loin, dans l'Ouyane maudite, et sa tête de l'autre. Quelqu'un tenta bien à deux ou trois reprises de lui tenir fermement la tête pour qu'il ne se la cognât pas contre les pierres, mais il était impossible d'immobiliser cette tête à moitié chauve, qui s'agitait avec une violence frénétique .
« C'est un présage de là-haut », dit quelqu'un dans la petite foule. C'était un homme mince qui, lorsqu'on lui demanda plus tard quel était son métier, déclara qu'il était voyant ambulant.
- Et quel signe faut-il voir là, selon toi ?
Pendant un moment, l'homme, de ses yeux éteints, regarda alternativement le malheureux qui tremblait et la surface des eaux.
- Oui, murmura-t-il, c'est un signe de là-haut. Ses tremblements passent sur les eaux, et les eaux lui transmettent leurs propres frémissements. Mon Dieu ! Ils s'entendent...
Les gens rassemblés tout autour se regardèrent. L'homme, par terre, semblait se calmer un peu, et quelqu'un avait réussi à lui maintenir la tête immobile.
- Et quel signe serait-ce, selon toi ? demanda un autre.
L'homme qui s'était dit voyant garda un moment les yeux mi-clos.
– C'est un signe du Tout-Puissant, qui nous annonce qu'ici, sur ces eaux, il faut construire un pont !
- Un pont ?
- Vous n'avez pas vu comment ses mains se tendaient constamment vers la rivière, alors que son corps tremblait comme tremble un pont au passage de gros chars ?
– Brr... comme il fait froid ! gémit une voix.
Le malade s'était maintenant calmé. De plus en plus rarement, ses membres, comme démontés, étaient pris d'un léger frémissement. Penché sur lui, un des passagers en attente essuyait la bave entourant ses lèvres. Son regard était triste et sombre.
- C'est une maladie sacrée, dit le voyant. Chez nous, onl'appelle le mal d'écume. Il apporte toujours un présage. Ce signe aurait pu être de triste augure, annoncer par exemple un tremblement de terre, mais cette fois, Dieu soit loué, il est heureux.
« Un pont... C'est curieux, se mirent à dire les gens. Il faut rapporter cela à notre seigneur. - Qui est le seigneur de ce pays ? - Le comte Stres de Gjika, puisse-t-il avoir longue vie ! Mais toi, tu es étranger pour ne pas le savoir ? – Oui, étranger, mon frère, j'attendais le bac, lorsque ce malheureux... – Il faut en informer sans faute notre seigneur. Un pont, hum... Je n'y aurais jamais songé !... »
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IV
Trois semaines plus tard, je fus appelé d'urgence chez le comte. Son château aux murs flanqués de tourelles n'était qu'à deux heures de marche. Lorsque j'arrivai au portail, on me fit entrer et je fus conduit à la salle d'armes où notre seigneur recevait généralement les princes et les comtes qui traversaient ses territoires.
Il y avait là le comte lui-même, un de ses secrétaires, notre évêque, ainsi que deux visiteurs que je ne connaissais pas, vêtus de costumes étriqués, qui étaient peut-être à la mode quelque part.
Le comte paraissait nerveux. Ses yeux étaient rougis par l'insomnie et je me rappelai que, les derniers temps, sa fille était tombée malade. A coup sûr, les deux inconnus étaient des médecins venus de Dieu sait où.
- Je ne peux pas m'entendre avec eux, me dit-il dès que je fus entré. Toi qui connais plusieurs langues, tu pourrais peut-être nous aider.
Les nouveaux arrivés parlaient vraiment une langue infernale. Mes oreilles n'avaient jamais entendu une telle bouillie de sons. Petit à petit, je réussis à dégager quelques fils dans cet écheveau. Je remarquai que les nombres étaient dits en latin, les verbes, en général, en grec ou en slavon, et les noms, en albanais et parfois en allemand. Quant aux adjectifs, ces visiteurs n'en employaient pas.
Péniblement, je commençai à deviner ce qu'ils voulaient dire. Ils étaient envoyés par leur maître chez notre seigneur, avec une mission spéciale. Ils avaient entendu parler du signe donné par le Tout-Puissant pour la construction d'un pont sur l'Ouyane maudite, et eux, c'est-à-dire leur maître, étaient prêts à entreprendre cette tâche, si le comte les y autorisait. Bref, ils s'engageaient à construire en deux ans un pont sur l'Ouyane maudite, à acheter la terre sur laquelle il reposerait et à verser à notre seigneur une taxe annuelle, qu'ils prélèveraient sur les péages. Si le comte y consentait, ces stipulations seraient portées sur un acte en bonne et due forme, souscrit par les deux parties qui y apposeraient leur sceau.
Ils s'interrompirent pour montrer un cachet que l'un d'eux sortit d'une poche de son étrange costume.
- La recommandation du Tout-Puissant doit être exécutée , dirent-ils tous deux presque d'une seule voix.
Le comte, les yeux fatigués, observait tour à tour l'évêque et son secrétaire. Mais leur regard était muet devant cette énigme.
- Et qui est votre maître ? demanda notre seigneur.
Ils proférèrent une nouvelle macédoine de mots dans leur irritant galimatias, et cette fois l'écheveau fut si embrouillé qu'il me fallut longtemps pour le démêler. Ils expliquèrent que leur maître n'était ni baron, ni duc, ni prince, mais que c'était un homme riche qui avait acheté récemment les vieilles mines de bitume abandonnées depuis l'époque des Romains, ainsi que la plus grande partiede la route, tout aussi ancienne, dans l'intention de la goudronner. Il n'avait pas de titre, dirent-ils, mais il avait de l'argent.
Ils s'interrompaient constamment et finirent par inscrire sur un bout de papier la somme qu'ils offraient pour le terrain et le montant de la taxe annuelle qu'ils étaient prêts à verser pour l'exploitation du pont.
- L'essentiel, cependant, c'est qu'il soit tenu compte du message du Tout-Puissant, dit l'un d'eux.
Les sommes inscrites sur le papier étaient fabuleuses et, les finances de notre seigneur, depuis quelque temps, notoirement précaires. D'autre part, sa fille souffrait depuis deux mois d'un mal que les médecins ne parvenaient pas à découvrir.
Notre seigneur et l'évêque se regardèrent à plusieurs reprises. On devinait que le premier pensait tour à tour à sa caisse vide et à sa fille malade, et le pont que ces inconnus lui proposaient de construire était comme un remède à ces deux maux à la fois.
Ils se remirent à évoquer la recommandation céleste transmise par le vagabond. Dans nos régions, fit observer quelqu'un, ce mal est appelé mal lunaire, tandis que chez vous autres, d'après ce qu'on m'a dit, on le rattache à la terre. Au fond, il n'y a pas là grande différence. Ces appellations témoignent que partout on lui attribue une origine éminente, je dirais même quasi divine.
Notre seigneur réfléchit longuement. Il déclara qu'il acceptait et donna l'ordre à son secrétaire de rédiger le contrat en latin et en albanais. Puis il nous invita tous à déjeuner. Je n'ai jamais fait repas plus pénible de mon existence, torturé que j'étais de devoir percer à chaque instant le sens de propos de plus en plus inextricables.
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V
Dans l'après-midi, il m'échut malencontreusement de faire le chemin en leur compagnie jusqu'à la berge de l'Ouyane. Je me consolai en songeant qu'au moins je n'étais plus astreint à traduire le galimatias qui s'échappait de leurs bouches... Route pas bonne, non entretien, vraie patinoire. L'eau, oui, toujours lisse, route non, route demande travail, nous pas plaisanter, de l'ordre, vite, argent, donne, reçoit. L'eau, autre chose, bac glisse, grazioso, mais vdrug, floc, ploc, il sombre, adieu, stodhiavolos, funebrum, hé, hé, route non, route sehr gut, sauf demande gut entretien...
Par bonheur, ils se turent un moment. Ils suivaient des yeux le vol des cigognes. Puis, à la vue des champs de blé, ils se mirent à m'interroger sur l'importance des récoltes et le nombre de bestiaux conduits au marché, ainsi que sur le trajet qu'on leur faisait emprunter.
Je notai qu'à mesure que nous approchions de la rivière, non seulement leur volubilité, mais leur animation dans l'ensemble baissait. En attendant le bac pour passer sur l'autre rive, ils ne cachèrent pas la terreur que leur inspirait l'eau. Au reste, cet effroi, même s'ils ne l'avaient pas exprimé, se lisait sur leur visage.
Le soir tombait lorsqu'ils montèrent sur le bac pour partir. De la rive, je les suivis un moment des yeux. Ils étaient engagés dans une vive discussion et faisaient des signes de la main, indiquant du doigt tantôt un point, tantôt un autre de la surface des eaux. Il faisait froid. Le crépuscule était vite tombé et, de loin, ils dessinaient sur le bac quelques lignes noires, incompréhensibles et mystérieuses, à l'image de leur parler délirant. Et soudain, en les regardant s'éloigner, se faufila dans mon esprit, comme un noir scarabée, le soupçon que l'épileptique de la rive, le voyant ambulantqui s'était trouvé à son côté et ces deux employés en habits étriqués étaient au service et à la solde du même maître...
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VI
Comme on devait s'y attendre, la nouvelle de la construction prochaine d'un pont sur l'Ouyane maudite ne tarda pas à se répandre. Certes, on avait déjà construit des ponts un peu partout, mais, de mémoire d'homme, aucun n'avait fait l'objet de tant de bruits. Les autres avaient été bâtis sans qu'on en parlât ou presque, dans un bruit étouffé de marteaux frappant le bois qui évoquait le coassement monocorde des grenouilles voisines. Puis, une fois terminés, ils avaient toujours servi sans faire parler d'eux, jusqu'au jour où ils avaient été emportés par les eaux troubles, ou consumés par la foudre, ou, pis encore, réduits à un tel état de vétusté que les voyageurs, après un premier pas sur leurs planches pourries, hésitaient à en faire un second et s'en retournaient chercher près de là un bac ou un gué pour passer la rivière. Cela tenait à ce que c'étaient tous des ponts de bois, alors que celui-ci devait être un vrai pont de pierre, à plusieurs arches et avec un solide tablier pavé, peut-être le premier pont de ce genre sur tout le territoire de l'Arberie.
Les gens accueillirent la nouvelle avec un sentiment où la crainte se mêlait à la joie. Ils se réjouirent, car ils n'auraient plus affaire aux insolents passeurs de bac qui se trouvaient toujours sur la rive opposée à celle où l'on avait besoin d'eux et que parfois l'on ne trouvait pas du tout ou, pis encore, que l'on trouvait ivres - à l'exception, il faut le dire, du dernier passeur, le bossu, qui ne taquinait pas lesfemmes et ne s'enivrait jamais, mais qui avait un aspect si sinistre qu'il semblait vous conduire à la mort. Et puis, les bacs étaient sales, humides, et leur balancement vous donnait la nausée, alors que le pont, lui, serait toujours là, à toute heure du jour et de la nuit, prêt à étaler son dos de pierre sous vos pieds, sans branler ni faire d'histoires. On n'aurait plus à se soucier de la rivière, qui tantôt grossissait et faisait des ravages, et tantôt s'amenuisait, devenait de la minceur d'un fil, comme si elle rendait l'âme. Les gens étaient heureux à la pensée que cette Ouyane maudite qui les avait tant tourmentés serait matée grâce à un carcan de pierre... Mais, en même temps que de la satisfaction, cette pensée leur causait de la crainte Il n'était pas facile de mettre un bât à une mule ombrageuse, et il ne devait pas l'être davantage d'en mettre un à l'Ouyane maudite. « Oh, disaient-ils, on verra, on verra bien ce qu'il en adviendra ! »
Et, comme toujours lors d'événements de cette gravité, ils se mirent à aller et venir plus souvent entre leurs maisons clairsemées, poussant même plus loin, jusqu'au Bois des Peupliers, là où ne s'aventurent que fort peu de gens depuis que le duc de Gjin y a été victime d'une embuscade, quelque temps avant de rompre son alliance avec notre seigneur. D'autres allaient aux grenadiers sauvages, aux Cinq Puits, puis, par des chemins détournés, gagnaient la clairière de Mark le Messager, retroussaient leurs braies pour franchir la rivière à gué et déboucher sur la grand'route. Là, s'ils apprenaient des nouvelles qu'ils étaient incapables de refouler au fond d'eux-mêmes, leurs jambes se mettaient d'elles-mêmes à dévorer la route jusqu'à l'Auberge des Deux Robert, d'où l'on imaginait sans peine la suite : la rumeur se répandrait comme l'éclair.
Il y en eut cependant qui, loin de se réjouir de la construction du pont, en furent très affligés. Ce fut le cas de la vieille Aïkoune, qui fit, elle, les plus sombres prédictions.
« Ce pont, dit-elle, est l'échine du démon, et maudit celui qui osera passer dessus ! »
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VII
A la fin mars, par un matin glacial (c'était un des trois derniers saints de l'hiver), je fus convoqué d'urgence chez le comte. J'étais terrifié à l'idée que les bègues détraqués étaient de retour. Il m'aurait été moins pénible de servir d'interprète à des pies. A ma honte, je me surpris, somnolant dans la voiture, à fredonner comme un idiot la vieille ballade : Ô mars, mon frère, par tous les moyens change ces bègues en pierre... Mais, cette fois, ce n'étaient pas eux. Les nouveaux visiteurs venaient de « Bacs et Radeaux ». Ils étaient trois, et l'un d'eux, pâle et longiligne, le visage se terminant par une barbe conique, parlait peu. A en juger par le respect que lui témoignaient les deux autres, on devinait que c'était l'un des principaux dirigeants de « Bacs et Radeaux », peut-être même l'adjoint de leur grand maître. Ils parlaient tous un latin parfait et étaient munis de sacoches en cuir noir, remplies de toutes sortes de papiers.
Le comte nous avait d'abord fait entrer dans sa chancellerie dont une lourde bibliothèque en chêne recouvrait tout un mur ; je m'efforçai de déchiffrer les titres des livres et profitai de l'occasion pour lui demander de m'en prêter un.
- Nous ne comprenons pas ce que monsieur le comte a à nous reprocher, dit l'homme à la barbe conique, sans lever les yeux de sa serviette. Que je sache, nous avons toujours fidèlement observé toutes les clauses de notre contrat.
Sur les joues du comte, pâlies depuis la maladie de sa fille, se formèrent deux ou trois taches rouges.
Ayant fait l'interprète au cours des discussions qu'il avait eues avec « Bacs et Radeaux », je savais bien que c'était toujours eux qui avaient eu des réclamations à présenter à notre seigneur et que lui, pour sa part, n'avait jamais eu aucun sujet de plainte. Et ces réclamations avaient été incessantes, elles avaient porté sur le renvoi de l'échéance des dettes contractées par le comte depuis l'époque de sa malheureuse campagne contre le duc de Tépélène. Par deux fois, la banque « Bacs et Radeaux » s'était vue contrainte d'abaisser le taux d'intérêt de l'emprunt, d'abord de quatorze à neuf pour cent, puis à six pour cent, pour finalement accepter d'en proroger le remboursement sans aucun intérêt. Elle ne tenait pas à entrer en conflit ouvert avec notre seigneur. En effet, elle n'y aurait rien gagné, car, prétextant la querelle, il ne lui aurait plus versé un liard. C'était un expédient auquel recouraient certains princes, et aucune force ne pouvait contraindre le comte à respecter l'accord avec une banque, fût-ce l'une des plus grandes de Durrës, comme l'était « Bacs et Radeaux ».
Notre seigneur crut déceler de l'ironie dans les mots de l'homme à la barbe.
- De quelle plainte s'agit-il ? Qui s'est plaint de vous ? s'écria-t-il.
Le ton sur lequel il posa ces questions semblait vouloir dire : Pour qui vous prenez-vous pour penser que je m'abaisserais à me plaindre de vous, éternels pleurnichards ?
L'homme de « Bacs et Radeaux » le dévisagea froidement.
- Il ne s'agit pas d'une plainte directe, monsieur le comte.
- Alors, expliquez-vous ! dit mon seigneur.
L'autre lui lança un regard oblique. Sa barbe noire semblait envelopper sa mâchoire comme une gaine et maintenir sa tête en équilibre.
– Monsieur, dit-il finalement, il s'agit d'un pont.
- Ah ! fit notre seigneur.
Cette exclamation lui avait apparemment échappé, et, Dieu sait pourquoi, nous nous regardâmes.
– Oui, justement, d'un pont, répéta l'homme à la barbe conique, comme s'il doutait qu'on l'eût bien compris. Ses yeux perçants étaient rivés sur le comte.
- Alors, c'est là où vous voulez en venir, dit notre seigneur. Et en quoi cela vous regarde-t-il ?
Le représentant de « Bacs et Radeaux » inspira profondément. On aurait dit qu'il avait besoin d'autre chose que de l'air pour donner corps à ses propos. Il se mit à parler lentement et, de phrase en phrase, sa pensée se dépouillait toujours plus. Elle apparut finalement dans sa toute nudité. « Bacs et Radeaux » était contre la construction du pont, parce qu'il léserait gravement les intérêts de la société. Et la raison n'en était pas simplement que le bac sur l'Ouyane serait mis hors d'usage. Non, il s'agissait de quelque chose de plus important. Le pont saperait tout le système de transport fluvial, qui s'effectuait au moyen de bacs, de radeaux et de chalands depuis des temps immémoriaux et qui était maintenant concentré entre leurs mains.
Notre seigneur écoutait avec une expression de dédain. L'envoyé de « Bacs et Radeaux » s'exprimait en phrases bien pesées. Je traduisais aisément son latin pur, et il me restait même assez de temps pour réfléchir à ce que j'entendais. Il déclara que ce pont de pierre serait le premier malheur jeté brutalement sur le libre esprit des eaux (tels furent ses termes). Après quoi, on devrait, selon lui, s'attendre à d'autres maux Et de ces chaînes odieuses imposées aux eaux comme pour les punir, on ne pouvait s'attendre qu'à une grande calamité.
Le regard de notre seigneur devint encore plus pensif. Il me lança un coup d'œil. Apparemment, les hommes de « Bacs et Radeaux » s'en aperçurent : durant tout le reste de l'entretien, ce fut surtout sur cet aspect des choses qu'ils insistèrent, et ils se mirent à parler des ponts non seulement avec aversion, mais comme quelque chose de dangereux.
De toute évidence, le monstre des eaux, « Bacs et Radeaux », nourrissait une hostilité féroce envers le fauve terrestre qui construisait des routes et des ponts.
- Empêchez-les d'empiéter sur notre domaine et nous sommes prêts à conclure avec vous un nouvel arrangement pour vos anciennes dettes, dit la barbe conique.
Notre seigneur regardait ses mains.
« Empêchez-les », avait dit l'homme à la barbe noire, mais il avait prononcé ces mots d'un ton si farouche qu'il semblait avoir dit : « Tuez-les, égorgez-les, dépecez-les, afin que les hommes ne pensent plus à construire de ponts sur cette terre pendant quarante générations ! »
Quelques années auparavant, un moine hollandais qui rentrait d'un voyage lointain m'avait décrit un combat à mort entre un crocodile et un tigre. Il y avait assisté, perché sur un arbre.
- Nous pouvons même envisager de reporter à long terme l'échéance de vos dettes, dit la barbe conique.
Notre seigneur gardait les yeux baissés sur la bague qui brillait à l'un de ses doigts.
- Ou même indéfiniment, ajouta l'autre.
Le Hollandais m'avait raconté que les deux monstres s'étaient longtemps rués l'un sur l'autre sans réussir à se mordre ni à se frapper.
- Et puis, savez-vous, monsieur le comte, de quoi s'occupe l'homme qui voudrait construire ce pont ? demanda la barbe conique.
– Peu m'importe, fit notre seigneur en haussant les épaules.
- Permettez-moi quand même de vous le dire, insista l'autre. Il fait un travail sinistre.
Par trois fois, le tigre s'était jeté sur le dos du crocodile et, les trois fois, ses griffes avaient glissé sur ses dures écailles. Mais celui-ci non plus ne parvenait pas à mordre son adversaire ni à le frapper avec sa queue. Le combat semblait ne devoir jamais se terminer.
– Naturellement, fit notre seigneur, le bitume qu'il extrait est noir.
- Noir comme la mort, renchérit la barbe conique.
A nouveau, sembla-t-il, ils décelèrent cette ombre lugubre dans les yeux de notre seigneur, car ils insistèrent sur les funestes présages. Ils se mirent à parler tous les trois en même temps, s'interrompant les uns les autres, s'évertuant à expliquer qu'il suffisait de regarder les fûts remplis de cette chose horrible pour se persuader que seuls des sorciers pouvaient, de gaieté de cœur, s'adonner à une telle besogne, que le malheur frapperait quiconque permettrait le passage sur ses terres de chariots chargés de ces fûts qui éclabousseraient les routes, ou plutôt les ensanglanteraient du sang noir du démon. En outre, ce bitume, qui, partout où il exsude, fait croître le malheur, était aujourd'hui du matériel de guerre, et ce sorcier le vendait à n'importe qui, aux Turcs et aux Byzantins, comme aux comtes et aux ducs d'Arberie, incitant les deux camps à s'entre-déchirer.
– Voilà ce qu'apporte ce bitume que vous vous apprêtez à laisser passer sur vos territoires. La mort. Le deuil.
Mais, dans une violente contorsion, le crocodile découvrit son ventre mou au regard du tigre. Celui-ci, avec un rugissement terrible, s'élança de nouveau sur lui et, profitant d'un instant où l'autre avait derechef découvert son ventre, il bondit comme un éclair, y plongea ses griffes et presque en même temps sa tête. Ivre de sang, avec une rapidité incroyable, il lui déchira les entrailles et atteignit son cœur, qu'il déchiqueta.
Ils continuaient de parler tous trois en même temps, mais, connaissant mon seigneur, je devinai qu'il ne les écoutait plus. Peut-être la passion excessive qu'ils avaient mise à soutenir leur thèse leur avait-elle fait perdre la partie. A un certain moment, notre seigneur parut hésiter, mais je savais qu'il changeait difficilement d'avis. La sommed'argent que lui avaient promise les terrestres était supérieure au total des revenus qu'il tirait des aquatiques. En outre, depuis qu'il avait pris la décision de faire construire le pont, l'état de sa fille semblait s'être amélioré.
- Non, dit-il finalement, n'en parlons plus. Le pont sera construit.
Ils demeurèrent pétrifiés. A deux ou trois reprises, ils agitèrent leurs mains comme pour ajouter quelque chose, mais ils se bornèrent à refermer leurs sacoches béantes.
Le fauve aquatique avait été vaincu.
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