Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre V
LA PYRAMIDE MONTE VERS LE CIEL
La construction durait plus longtemps que prévu. Au-dessus du vaste plateau où allaient et venaient jour après jour comme des fourmis plusieurs centaines de milliers d'hommes planait en permanence un énorme nuage de poussière. On l'apercevait à des dizaines de milles à la ronde, au point que les habitants des villages reculés qui, chaque matin, tournaient machinalement la tête dans cette direction, n'auraient point été étonnés de s'entendre dire qu'une partie du chantier se situait dans le ciel.
On avait déjà construit par le passé des pyramides, mais on n'avait pas souvenir qu'elles eussent engendré une hébétude ni un harassement semblables. L'épuisement, la terreur des exécutions, la crainte d'être envoyé aux carrières n'étaient pas seuls à avoir suscité pareil accablement. Un vent maléfique soufflait sur tout le pays. Tout allait de travers, le bien ne se distinguait plus du mal. L'Égypte, disaient certains, est frappée par une malédiction. D'ailleurs, cette pyramide, dont on avait notamment prétendu qu'elle ennoblirait les hommes, avaitrendu les Égyptiens plus méchants qu'ils ne l'avaient jamais été.
D'aucuns, encore rares, la tenaient pour responsable de sa propre nuisance. Un tombeau aussi démesuré en plein cœur du pays, murmuraient-ils, ne peut manquer d'attirer le malheur. De surcroît, c'était une sépulture extravagante, la fosse ne s'y trouvait pas en bas, comme dans toutes les tombes, mais en l'air – bref, une sorte de tombe à l'envers. On n'en avait que faire. Certes, Rê avait supporté autant qu'il l'avait pu les mastabas et autres pyramides précédentes dans l'espoir que les Égyptiens en viendraient peut-être à bannir cette manie insensée et finiraient par ensevelir leurs morts sous terre, comme tous les autres peuples, mais, ayant fini par se convaincre que, loin d'y renoncer, ils augmentaient sans cesse la hauteur de leurs tombeaux, il avait décidé d'intervenir.
C'était précisément à ce dernier trait, la hauteur du monument funéraire, que certains, tout en ne souhaitant pas l'arrêt de la construction de la pyramide en tant que telle, imputaient tous les malheurs.
Sa hauteur était véritablement effrayante : trois fois supérieure à la moyenne. Quand elle en eut atteint la moitié, les gens, à la contempler, ressentaient déjà une sorte de vertige. On pouvait imaginer ce qu'ils éprouveraient par la suite. D'aucuns soulignaient que, quand elle aurait atteint trois cents coudées, et à plus forte raison quatre cent cinquante, sa hauteur définitive, on pouvait se demander ce qui risquait d'advenir !
Dans les temples, les prêtres s'employaient à calmer les foules. A travers la fumée montant des sacrifices, leurs voix tonnaient, imposantes : N'écoutez pas les sots ni les malveillants. La pyramide nous rendra plus forts et plus heureux. Elle aidera le ciel et la terre à mieux s'entendre !
Tour à tour, les missions étrangères, ambassadeurs en tête, visitaient le chantier. En descendant de leurs carrosses,tous restaient pétrifiés ; certains se mettaient à genoux. Le monde entier avait les yeux tournés vers l'Égypte, car ce qu'était en train d'accomplir ce pays était la plus grande merveille de l'univers. Telle était plus ou moins la teneur des commentaires.
Seule une délégation de Grecs venus de Crète, arriérés comme ils étaient, ne parvinrent pas à s'expliquer les proportions de l'œuvre. A première vue, ils prirent même l'ébauche de construction pour un labyrinthe, leur cervelle ne pouvant concevoir qu'une tombe fût aussi haute et alambiquée. Plus tard, on raconta qu'une délégation égyptienne conviée par eux leur déclara, pour leur rendre la monnaie de leur pièce, que leur labyrinthe à eux n'était au fond qu'une pyramide qui avait perdu le nord.
Entre-temps, une partie de ces étrangers, plus particulièrement réputés pour leur attachement à l'Égypte, étaient conduits dans les temples pour y prononcer des discours. Ils y évoquaient la gloire de ce pays, le rôle équilibrant de la pyramide. Les Égyptiens feraient bien d'aller visiter leurs voisins pour se persuader de la paix et de l'harmonie qui régnaient chez eux. Dans ces contrées il faisait froid, les gens étaient moroses et il ne cessait de pleuvoir. En outre, la terre et le ciel ne faisaient que se quereller. Le temps était toujours maussade et une vapeur lourde, que l'on appelait brouillard, venait s'épandre du monde de l'au-delà, vous laissant croire que chaque nouveau jour était le dernier de votre vie.
Les gens sortaient des temples, soulagés. Comme nous sommes heureux, disaient-ils, d'avoir notre pyramide ! Sinon, le diable sait ce qui pourrait nous échoir. Le ciel risquerait de se mettre subitement en colère et de faire siffler son fouet de feu. Sans parler de cette autre calamité, la plus terrible, dont le nom même semait l'effroi, quand le firmament, sombrant soudain dans une misère noire, tel un mendiant, laissait tomber en permanence des sortes d'effilochures,des touffes de cheveux blancs, jusqu'à en blanchir le sol et à le refroidir comme un cadavre.
Ce flot de flatteries de la part des étrangers n'empêchait pas les diplomates de formuler des appréciations fort différentes dans leurs rapports secrets. Cela faisait longtemps qu'on les en soupçonnait, mais tout devint évident quand on eut mis la main sur le rapport de l'ambassadeur de Sumer. Son style prolixe, dont ses supérieurs lui avaient au demeurant plus d'une fois fait reproche, fut indirectement à l'origine du piège qu'on lui tendit. Cependant que les deux voitures de la poste diplomatique, surchargées, transportaient son message qui ne pesait pas moins que le mur d'une maison (en dépit des efforts du diplomate pour faire amincir les tablettes, il n'avait pas été possible d'en alléger davantage le poids), les services secrets égyptiens, au moyen d'un fossé dissimulé en travers de la grand'route, n'avaient eu aucun mal à faire chavirer le charroi. Dans la confusion qui s'ensuivit, tandis que les courriers blessés recevaient les premiers soins, il n'avait pas été difficile de soustraire quelques-unes des tablettes éparpilllées sur le chemin. Cela avait suffi pour découvrir toute l'aigreur du venin sumérien.
Une bonne semaine après le déchiffrement, au cours d'un dîner officiel, Chéops prononça ces paroles fameuses : Nos ennemis sont exaspérés à l'idée de notre pyramide, mais plus ils en diront du mal, plus haute nous l'élèverons vers le ciel !
Les participants avaient eu du mal à cacher le tremblement de leurs mains. De jour en jour, le pharaon se renfrognait. On parlait d'une nouvelle conjuration qui avait été éventée, mais on ne savait encore rien de précis à ce sujet.
Tout au long de la semaine, on s'attendit à l'arrestation de l'équipe centrale des architectes. Ce ne fut pas la police qui leur rendit visite, mais un messager du palais leurapportant l'ordre de se présenter chez Chéops avec la maquette. L'architecte en chef Rehotep, pâle comme un linge, fit effort pour se tenir droit devant Chéops dont le regard détailla l'objet avant de plonger plus bas, comme s'il avait cherché quelque chose sous terre. La baguette qu'il tenait à la main frémissait.
- Je suis enfoui trop profond, là, finit-il par lâcher, le bout de sa baguette indiquant un point invisible sous la pyramide miniature.
Terrifiés, les architectes furent d'abord incapables de démêler à quoi il faisait allusion. Ils finirent néanmoins par comprendre. Il s'agissait de la chambre funéraire. Ils y avaient souvent songé. Ils n'ignoraient pas que Chéops n'avait guère apprécié l'idée qu'avaient eue les constructeurs de placer sa dépouille sous terre. En fait, il semblait surtout soucieux de ne point reposer hors du corps même de la pyramide. Peut-être redoutait-il la solitude. Mais les vieilles archives et jusqu'aux notes personnelles du génial Imhotep ne fournissaient pas d'autre solution.
- Ne me racontez pas de sornettes en invoquant les obstacles techniques, fit Chéops. Je ne veux plus entendre parler de la pression des pierres. Billevesées que tout cela ! Je veux être porté plus haut à l'intérieur même de la pyramide. Compris ?
– Bien, Majesté, répondit Rehotep d'une voix qui paraissait venir d'outre-tombe.
Ils s'éloignèrent en silence en emportant leur maquette. Revenus dans leurs ateliers, ils restèrent un long moment sans élever la voix. Leur esprit tantôt se paralysait, tantôt s'agitait convulsivement. Apparemment, c'est ainsi que l'on était censé commencer à perdre la raison.
Ils avaient conçu la chambre funéraire comme une sorte de sas par lequel la pyramide entrait en communication avec les profondeurs des ténèbres. C'était la racine de la pyramide, l'ancre qui l'arrimait au sol.
Et voilà qu'à présent il voulait qu'on y renonce, qu'on la fasse remonter. Qu'on la fourre entre les blocs de pierre ! Ce serait horrible. Leur poids finirait par broyer cette chambre funéraire comme une coquille d'œuf et, avec elle, le sarcophage et la momie !
Les architectes étaient déboussolés. Rehotep, pour sa part, se croyait déjà fou. C'est probablement cette conviction qui le sauva et sauva les autres avec lui. Pendant des jours et des nuits d'affilée, il s'était enfoncé par la pensée entre les blocs de pierre. Il s'évertuait à deviner la torture, le désespoir qu'engendrait l'immobilité dans les ténèbres. Parfois, il avait le sentiment que dans cette solitude sans appel, il parvenait à capter une nouvelle forme de détresse. Il imaginait par exemple une pierre éclatée sous la pression de ses semblables et qui, bien que réduite en morceaux, ne parvenait à retomber nulle part : elle resterait là dans les siècles des siècles, sans être vue, sans que fût connu de personne son sort infortuné.
Un jour, comme Rehotep débarquait de joyeuse humeur, les autres se persuadèrent à leur tour qu'il était devenu fou. Ils l'envièrent probablement et, pour la première fois, conçurent l'espoir de le devenir à leur tour.
Rehotep avait apporté de nombreuses ébauches. Tandis qu'il parlait, les autres feignaient de se montrer attentifs comme font les adultes avec les enfants pour ne pas les contrarier. Mais, brusquement, parmi toutes ses inepties, ils l'entendirent formuler quelque chose d'étonnant. Afin de réduire la pression sur la chambre funéraire, on pouvait aménager au-dessus d'elle, superposées, des alvéoles vides, de sorte que la charge porterait seulement sur les murs et que la distance relative entre la chambre funéraire et le sommet de la pyramide diminuerait d'autant.
Ils n'en croyaient pas leurs oreilles. C'était assurément une idée géniale. Ils se reprochaient à part soi : comment n'y avons-nous pas pensé plus tôt ? Ils considéraient leurchef tantôt avec ébahissement, tantôt avec affection, sans bien réaliser ce qui venait de se passer.
Le lendemain, ils demandèrent à être reçus par le pharaon. Celui-ci les écouta d'un air morne.
- A présent, Majesté, vous serez ici, lui dit Rehotep en lui indiquant sur la maquette le niveau auquel devait se situer la chambre funéraire.
Contrairement à son habitude, Chéops laissa échapper un profond soupir.
- Plus haut, fit-il d'une voix étouffée. Je suis encore trop bas !
- Je vous comprends, Majesté, répondit l'architecte en chef.
- Je veux être au centre, déclara Chéops.
– Je vous comprends, Majesté.
Le blanc des yeux du pharaon était comme craquelé par une immense fatigue.
Le complot que l'on subodorait ne fut éventé ni au treizième ni au douzième gradin, après que le ministre Menenré se fut tranché les veines. Mais, au onzième, murmurait-on un peu partout, il allait immanquablement être mis au jour. Bien entendu, s'il y avait réellement eu complot.
Au dixième gradin se créa un certain imbroglio entre les contremaîtres et les inspecteurs venus de la capitale pour contrôler le numérotage des rangées. Les uns soutenaient qu'on en était déjà au dixième gradin, les autres affirmaient mordicus qu'on n'en était encore qu'au douzième, pour ne pas dire au treizième. (Depuis que, sur ordre du nouvel architecte en chef, on avait cessé de numéroter les rangées à partir de la base, autrement dit du niveau du sol, pour commencer par le sommet, c'est-à-dire depuis le ciel, on ne pouvait que s'attendre à de pareilles confusions. Comment calculer en partant de rien ? ronchonnaient dansleur grande masse les bâtisseurs. C'est comme de vouloir jeter l'ancre dans les airs !)
Le fait de numéroter les gradins à l'envers, autrement dit dans l'ordre décroissant au fur et à mesure que la pyramide croissait, suscitait chez tous un certain malaise, une sensation déroutante de vide et de vertige. Les gens partaient dans de fausses directions, achoppaient sur des obstacles qui n'existaient que dans leur imagination, ou au contraire ne voyaient pas les vrais là où ils se dressaient. Tout cela était devenu si insupportable que la plupart des maîtres maçons se mirent à compter de nouveau comme par-devant, jusqu'au jour où arriva l'ordre catégorique de l'architecte en chef : bien que l'étage ultime de la pyramide n'eût pas encore été précisé, la numérotation ne devait être effectuée qu'à partir du sommet, et toute autre façon de compter serait considérée comme une marque de rébellion. Une circulaire, cherchant à mettre les choses au point, soulignait que, dans la phase actuelle, la pyramide était de plus en plus attirée vers le ciel, si bien que l'accentuation de son allure céleste était une exigence impérieuse qui aurait dû au demeurant être déjà satisfaite si elle n'avait été contrecarrée par des conceptions surannées.
Toutes ces idées, les vieilles comme les nouvelles, ne me feront pas changer d'avis, avait déclaré le maître maçon Hankou. C'est comme si on travaillait la tête en bas, voilà tout. Mais il avait dû ensuite admettre qu'on n'y pouvait rien, qu'on se plierait à ce caprice, qu'au fond ce n'était que la énième chose à se trouver cul par-dessus tête dans ce pays. (Toute notre Égypte vit ainsi à l'envers, la tête en bas, et seul un renversement du régime, le pharaon avec, pourra redresser la situation. Ces propos avaient été rapportés tels quels au juge d'instruction, et celui-ci, lui agitant le papyrus sous le nez, hurlait : Avoue que tu as dit ça, vois, ne sont-ce pas là tes propres mots ? Regarde ! Jeles vois, répondait-il, bien qu'on lui eût crevé les deux yeux dès la première semaine de tortures.)
Au septième gradin, tous furent saisis d'une grande frayeur, non seulement ceux qui travaillaient sur place, mais aussi les autres que leurs tâches obligeaient à vaquer quelques instants parmi eux. Qu'est-ce donc que cela ? demandaient-ils, ahuris. Pourquoi, que se passe-t-il ? s'enquéraient les heptites, ainsi qu'on avait déjà commencé à les surnommer... Rien, non, rien du tout. J'ai eu une hallucination, le vertige sans doute, il faut que j'y aille, à bientôt...
Ils suivaient un moment des yeux la silhouette qui, rebondissant de gradin en gradin, rapetissait avant de plonger et de se perdre dans la poussière et le grouillement humain. Là-haut, au-dessus des autres, surplombant cette mêlée, au lieu de se sentir plus assurés, ils tremblaient de tous leurs membres. Ils se tournaient vers le point où était censé devoir se situer le sommet de la pyramide, et tout en eux se pétrifiait. Ils étaient tout près du ciel et chacun, dans son for intérieur, se disait que c'était probablement cette proximité qui les affranchissait de toute sensation de pesanteur, leur remontrait leur propre inanité, les affligeait d'un tel sentiment de faute.
Quoique durant la construction de ce septième gradin il ne se fût pratiquement rien passé, ils avaient tant souffert en eux-mêmes que, sitôt après son achèvement (le sixième avait immédiatement été entamé), non seulement ils étaient persuadés d'avoir subi le martyre, mais, de temps à autre, surtout pendant la pause de la mi-journée, ils se racontaient en toute bonne foi des bribes de leur cauchemar comme si les faits en question se fussent réellement produits.
Des miettes de leurs récits, ou plutôt de ce qu'ils avaient imaginé, on ne sait trop comment, lentement, comme de la poussière, ou plutôt une antipoussière tombant du ciel, planaient jusqu'en contrebas, jusqu'au grouillement humain qui frétillait tumultueusement au pied du chantier.
Le soir, quand ils descendaient pour regagner leurs baraquements, ils sentaient les regards des autres les suivre avec frayeur et admiration. Ces regards semblaient dire : Malheureux, ce sont eux les véritables héros, quel calvaire ils doivent endurer là-haut ! On les considérait comme s'ils venaient directement du ciel, et même en ayant l'air de s'étonner que tel d'entre eux, profitant de la proximité céleste, n'eût pas encore tenté d'enjamber la vie et de s'élancer dans l'au-delà, comme on disait ces derniers temps, à la manière dont un homme saute d'un toit sur la terrasse voisine.
La curiosité qu'éveillaient les bâtisseurs de l'heptagradin ne fut qu'un avant-goût de celle, bien plus vive encore, que devait susciter le sommet. A présent que l'achèvement de la pyramide était imminent, son faîte obsédait la pensée de tous. D'aucuns se disaient qu'allait enfin sonner l'heure de vérité. Ils redoutaient que la hauteur de la pyramide ne fût excessive, et que sa pointe ne risquât d'érafler, voire de blesser le ciel. Alors on verrait ce qui ne pouvait manquer d'arriver. Infortunés que nous sommes ! Où irons-nous nous terrer ?
Mais en quoi sommes-nous responsables ? objectaient certains. Nous n'avons fait qu'exécuter les ordres. S'il y a faute, d'autres sont les coupables.
Coupables, nous le sommes tous, répliquaient les premiers. D'une manière ou d'une autre, nous sommes tous impliqués dans cette sale affaire.
Après ces mots, machinalement, ils levaient les yeux vers le ciel, sentant que non seulement la pyramide, mais leur propre corps et leur destin même étaient aspirés par le vide céleste.
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