Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Prométhée
Trilogie
I
Les fragments de roc pesaient sur ses épaules et sa poitrine depuis des millénaires. Et les cailloux qui avaient roulé avec eux lors de sa chute n'étaient guère plus cléments. Encastrés dans les creux de son corps, ils le meurtrissaient. Deux ou trois avaient même réussi à pénétrer dans sa bouche et s'il avait en crachant la sensation de les éjecter, ils n'en restaient pas moins là.
Dans la crevasse où il avait été précipité, il faisait nuit noire. N'eût-il été certain d'avoir les yeux intacts, il se serait cru aveugle.
Que se passait-il au-dessus, sur terre ? Se souvenait-on de lui ? Était-il loué ou maudit ?
Par moments, il tâchait de se consoler en se disant qu'il était peut-être mieux là, couvert de pierraille, que rivé au rocher où il avait été battu par la pluie ou brûlépar le soleil, sans compter les lazzis continuels des passants.
De temps à autre il se rappelait les derniers jours qu'il avait vécus là-haut, notamment celui où Zeus lui avait demandé pour l'ultime fois de se soumettre. Pressentant que c'étaient ses tout derniers instants sur terre, Prométhée s'était efforcé d'engranger le plus possible de visions du monde de la lumière pour les avoir en réserve en bas, dans les ténèbres où il serait plongé. C'était un jour couvert, les éclairs se rapprochaient comme des danseurs menaçants et les cigognes apeurées se mettaient à l'abri. Mais il ne dit adieu à tout cela qu'à la seconde où le sol se mit à vaciller avant de se fendre sous ses pieds.
Après les clameurs, les polémiques, les accusations, les cris « Avoue ta faute ! », suivis du fracas de sa chute, la surdité du sous-sol paraissait cent fois plus profonde.
Un long moment passa avant qu'il ne perçût les premiers bruits de la Terre, quelques craquements enfouis, comme si les rocs, écrasés par la pression, laissaient échapper des geignements étouffés. Parfois parvenaient à son oreille des grincements peut-être causés par les foreuses de puits de pétrole et il se disait : non, les hommes, au moins, ne m'ont pas oublié.
Les profondeurs du sol étaient sans doute l'endroit qui se prêtait le mieux à l'évocation des événements de la surface. De ses millions de jours de vie, seuls quelques-uns lui revenaient désormais à la mémoire. L'un d'eux en particulier s'évertuait à s'y ménager de plus en plus de place. C'était celui où, avec une hâte insolite, on lui avait annoncé qu'il était attendu par Zeus. Jamais les traits du Grand Chef n'avaient été aussi sévères. Lui, Prométhée, avait appris à discerner l'authentique courroux du maître de ses colères feintes, à deviner quand celles-ci étaient calculées, commel'étaient les rauques accents de sa voix ou la violence du coup qu'il assenait sur la table. Mais, cette fois, Zeus était vraiment hors de lui. Tu conspires contre moi ? avait-il hurlé. En fait, il n'avait émis qu'un grondement auquel il avait eu du mal à donner la forme d'une question.
Voilà donc comment tout avait débuté. Puis avaient suivi d'autres entrevues au cours desquelles, loin de lui présenter des excuses, il avait riposté avec violence. Plus tard encore étaient venus la disgrâce, l'ostracisme, l'isolement.
Chacun pensait que le châtiment allait s'arrêter là, mais ce qui la veille paraissait horrible devenait normal le lendemain, et ainsi jour après jour, de plus en plus sombrement, jusqu'à ce matin impossible à oublier où advint ce qui laissa la plupart incrédules : le départ en exil.
Un Titan en exil ? Pas possible ! s'écriait-on. Que vont dire les gens ? Que va dire le monde entier ?
Contrairement à toute attente, son voyage en compagnie de son escorte ne s'était déroulé ni en secret ni par carosse céleste, mais en plein jour et par voie de terre. Apparemment Zeus entendait montrer d'une part qu'il se moquait comme d'une guigne d'une possible rébellion humaine, d'autre part que sa déchéance et l'indifférence générale briseraient le moral du Titan.
De fait, plus que par ses chaînes, Prométhée était déprimé par un sentiment d'abandon. Les provinces se succédaient dans le froid hivernal et nulle part il n'apercevait de ces meetings sur lesquels il avait compté. Seulement, de temps à autre, les cheminées des maisons lâchaient une fumée qu'on pouvait interpréter comme un salut que les hommes lui adressaient avec leur feu, ce don qu'il leur avait fait, pour autant qu'on pût parler ainsi de la fumée de simples foyers par un jour d'hiver.
Perplexes, les gouverneurs de provinces ne savaient quelle attitude adopter. Alors qu'il était clair qu'il ne fallait à aucun prix laisser s'organiser des attroupements de ses partisans, ils hésitaient sur le point de savoir s'il convenait d'inciter les foules à l'insulter, à lui cracher dessus ou bien à lui crier de loin : Traître !
Prométhée lui-même aurait préféré cette dernière éventualité au silence interminable et aux regards hébétés des badauds remplis de ce sempiternel reproche : Tout là-haut, sur l'Olympe, il ne connaissait pas son bonheur ; qu'il goûte à présent à la souffrance humaine !
Plus tard, quand arriva la nouvelle qu'il n'était pas seulement relégué, attaché, pieds et poings liés, à la surface d'un rocher, les gens cherchèrent à nouveau un terme approprié pour désigner son cas, un mot âpre, inédit, impressionnant. Mais, ne parvenant pas à trouver le mot juste, ils s'étaient bornés à proférer : « impossible », expression commode qui n'engageait à rien.
Les jours les plus pénibles étaient ceux où il recevait sur son rocher la visite du public : curieux, enquêteurs, touristes ou simples badauds. De temps à autre débarquaient des messagers clandestins de Zeus pour lui soumettre les conditions d'une possible réconciliation. Un jour, l'un d'eux lui parla ouvertement : Zeus lui promettait sa grâce ; en échange, lui, Prométhée, s'engagerait à ne pas ébruiter un secret qu'il était seul à détenir.
Il avait ri à part soi. Voilà donc comment s'expliquait la longue patience du tyran, cette patience qui avait suscité l'admiration de tous les veules : un intérêt mesquin attaché à sa propre sécurité.