Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre VIII
Une semaine plus tard, le patron des ponts et chaussées acheta le tronçon de route qui traversait les possessions de notre seigneur. Il avait chargé deux autres de ses émissaires de sillonner les principautés, les comtés et pachaliks afin d'acquérir la grande route venant d'Occident, cette voie que l'on appelait jadis Via Egnatia et que l'on dénomme aujourd'hui Route des Balkans, du terme dont les Turcs ont récemment baptisé l'ensemble de la péninsule et qui dérive d'un mot signifiant montagne dans leur langue. Plus encore que par le dessein des Ottomans de rassembler sous une seule appellation les contrées et peuples de la presqu'île comme pour s'en saisir ensuite plus aisément, j'ai été frappé par la facilité avec laquelle nous nous sommes résignés à cette nouvelle désignation. J'ai toujours redouté que ce ne fût là un mauvais présage, et je dois dire qu'à présent je vois les choses en plus noir encore.
Par cette voie, donc, arrivèrent les acquéreurs. Ils avaient leurs vêtements et leurs cheveux imprégnés de la poussièrede cette route sans fin. Ils en avaient acheté jusque-là, par tronçons, plus de la moitié, et ils allaient peut-être courir ces pays tout l'été pour se l'assurer tout entière. Ils l'avaient payée en quatorze monnaies différentes, ducats vénitiens, dinars, drachmes, livres, groches, etc., faisant les comptes en onze langues, pour ne rien dire des dialectes. Cela tenait à ce qu'elle traversait une quarantaine de grandes et petites principautés dont ils n'avaient visité jusque-là que vingt-six. Ils n'avaient pas tant l'air d'acheter que d'enrouler sur une grosse bobine cette vieille route crevassée et défoncée par les hivers, la canicule et l'abandon.
L'ancienneté de la route se perdait dans la nuit des temps. C'était par là qu'au cours des trois derniers siècles étaient passées presque toutes les croisades. Deux des chefs de la Première Croisade, Robert, duc de Normandie, et Robert, comte de Flandres, s'étaient arrêtés, disait-on, une nuit à l'auberge située à un millier de pas de là, que l'on avait baptisée depuis lors Auberge des Deux Robert.
Y étaient passées des dizaines de milliers de chevaliers de la Deuxième Croisade, puis de la Troisième, conduits par Barberousse, ou Barbullush, comme l'appelaient nos paysans, les multitudes innombrables de la Croisade des Enfants, puis des Cinquième, Septième et Huitième Croisades, les chevaliers des ordres des Templiers, des Hospitaliers et des Teutons. Les plus anciens se souvenaient de ces derniers. Naturellement, pas de leur expédition vers Jérusalem, mais de leur retour, il y avait de cela quarante ans, vers l'Europe.
On n'avait jamais vu de troupe plus sinistre, racontait la vieille Aïkoune. Ils avançaient lentement, muets sur leurs grands chevaux, dans le cliquetis de leurs armures d'où dégoulinait, sous la pluie, une eau brunie par la rouille. Ils remontaient vers le nord dans ce grincement plaintif, imprégnant la route de cette eau qui ressemblait à du sang dilué. La vieille Aïkoune racontait qu'à la vue des premiers chevaliersrevenant de Jérusalem, les gens s'étaient mis à crier : « Les Germains arrivent ! les Germains arrivent ! » Plus de cent cinquante ans s'étaient écoulés depuis leur premier passage, mais la tradition orale en avait transmis une description si fidèle que les gens eurent aussitôt l'impression de les reconnaître. Les Germains, ceux dont le parler ressemble à un jerm (délire), reviennent, s'écriaient-ils. En vérité, les gens d'un grand âge prétendaient que c'était précisément ici qu'ils avaient été appelés pour la première fois Germains, c'est-à-dire des gens qui parlent comme dans un cauchemar. Or, apparemment, ce nom leur avait plu, car c'est ainsi, dit-on, qu'ils se faisaient appeler partout. D'après les anciens, ils avaient même commencé à dénommer leur pays Jermanie, ce qui, chez nous, signifie pays où l'on parle en délirant, ou tout simplement pays du délire, mais, quant à moi, je ne pense pas que ce nom dérive de notre langue.
Je me rappelais tout cela par bribes, tandis que l'achat se concluait. Ils payèrent en ducats vénitiens pour chaque brasse et s'en allèrent enfin satisfaits, comme si on leur avait offert la route en cadeau. Et ainsi, avec leurs cheveux et leurs vêtements souillés, ils poursuivirent leur chemin.
Le moine hollandais m'avait raconté qu'après avoir dévoré le cœur du crocodile, le laissant mort sous ses écailles désormais inutiles, le fauve terrestre s'en était allé, le mufle ensanglanté, comme ivre, dans la savane.
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IX
Peu de temps après, par un sombre matin, sur la rive de l'Ouyane descendirent de leurs mules lourdement chargées deux voyageurs qui avaient l'air ahuri. Après avoirdemandé à quelques gamins qui jouaient à proximité si c'était bien là l'Ouyane maudite, ils déchargèrent leurs bêtes et se mirent aussitôt à creuser des trous dans le sol pour y planter de grands pieux. Vers midi, il apparut qu'ils construisaient une cabane. Ils trimèrent toute la journée, et le soir les surprit en plein travail. Le lendemain matin, ils n'étaient plus là. Il ne restait que la petite baraque de guingois qu'ils avaient construite, avec une porte cadenassée.
La cabane éveilla la curiosité générale. Des gens, et pas seulement les enfants et les vieillards, tournaient autour, approchaient leurs visages des interstices laissés entre les planches pour regarder dedans, puis s'en allaient, déçus, en haussant les épaules comme pour dire : il n'y a rien dedans. Certains regardaient le cadenas, le touchaient, suscitant les remontrances des autres, puis hochaient la tête et s'éloignaient
Quatre jours passèrent. La curiosité se dissipait lorsque, le cinquième jour, elle se ranima brusquement. On apprit, ou plutôt on devina, ou mieux encore on sentit, ce matin-là, que la baraque n'était plus vide. Il n'en émanait aucune fumée, ni aucun bruit, et pourtant on sentait qu'il y avait quelqu'un à l'intérieur. L'homme devait être arrivé durant la nuit.
Personne ne l'aperçut ni ce jour-là ni le lendemain. Il bruinait. L'endroit était englouti dans un brouillard qui vous pénétrait jusqu'aux os, et ceux qui s'étaient approchés de la cabane et avaient regardé dedans par les fentes disaient que l'inconnu était accroupi par terre, enveloppé dans une couverture.
Il ne ressortit qu'au troisième jour. C'était un homme au poil roux, à la tignasse bouclée, le visage criblé de taches de son. Il avait de ces yeux qui paraissent vouloir vous empêcher de les fixer. L'éclat morbide qui y luisait dès que l'on croisait son regard vous mettait aussitôt mal à l'aise. Pendant un longmoment, il déambula sur la berge. Etant monté sur le bac, il passa sur l'autre rive, l'arpenta un moment, puis regagna sa baraque pour s'y enfermer à nouveau.
Les jours suivants, en le voyant entrer dans l'eau jusqu'aux genoux, planter des espèces de piquets, plonger dans la rivière des plaques de tôle, les observer attentivement, puis se remplir plusieurs fois les mains de vase et la laisser dégoutter entre ses doigts, tous comprirent que ce ne pouvait être que le constructeur du pont.
L'air maussade, ne parlant à personne, il resta quinze jours dans sa petite baraque de guingois.
Les gens affluaient de toutes parts pour le voir. Non seulement des désœuvrés ou des vagabonds, toujours friands de spectacles insolites, mais des gens de toutes conditions : des hommes partis pour le marché, des femmes portant le berceau de leur tout-petit dans leurs bras, des crémiers exhalant leur odeur de petit-lait, des militaires à l'allure pressée. Certains restaient plantés là sur les galets noirs de la grève ou sur le vieil embarcadère, le regardaient aller et venir, entrer dans l'eau, ressortir sur la rive et, s'accroupissant brusquement, presque avec colère, se mettre à gribouiller des chiffres et des croquis.
Bien qu'il fût sans cesse en mouvement (parfois, il donnait l'impression de se tenir une main pour l'empêcher de houspiller l'autre), il ne se souciait guère des gens qui restaient là à l'observer des heures entières. Il ne tourna pas une fois la tête pour les regarder. Même la vieille Aïkoune, qui fut la seule à oser s'approcher de lui et à le menacer, fut reçue avec une parfaite indifférence. Elle frappa deux ou trois fois le sol de sa canne devant lui pour attirer son attention, et lorsqu'il releva la tête de ses gribouillages, elle lui cria : « Que fais-tu ? Ne crains-tu pas Celui qui est là-haut ? » Et elle brandit sa canne vers le ciel. Peut-être comprit-il ce qu'elle lui dit, ou peut-êtreses mots le laissèrent-ils de marbre, on ne saurait dire, toujours est-il qu'il baissa la tête sur ses chiffres et ne la releva plus.
S'étant rendu compte qu'il ne se souciait guère de ce qui se passait autour de lui, les gens se mirent à parler et à émettre des jugements sur lui et sur son travail, là, sous son nez. « Voilà maintenant qu'il fait dégoutter le limon de ses mains, expliquait quelqu'un ; il veut découvrir quelle est la nature du sol. Car la terre est comme l'homme, forte ou faible, saine ou malade. Du dehors, elle peut être très belle, mais porter le mal en soi. Voilà, de cette terre non plus, on ne saurait dire si elle peut porter sur son dos un bienfait ou une calamité. Et il la fait dégoutter justement pour en déchiffrer les secrets. »
Ainsi devisaient-ils autour de lui, sans qu'il se départît pour autant de sa totale indifférence. Le premier qui parvint à entrer en rapport avec lui fut Gjelosh l'idiot. Sans que personne ne lui eût rien dit, et sans qu'on sût comment, silencieusement, il s'était mis au service de l'étranger. Il l'attendait avant l'aube à sa sortie de la baraque, lui portait ses piquets et ses autres outils jusqu'à la rive, ou les lui reportait dans la cabane. Toute la journée, il allait et venait autour de lui, et ce rouquin revêche, qui semblait prêt à se mordre les poings quand son travail ne marchait pas à son gré, acceptait en silence la compagnie de l'idiot. Gjelosh l'observait avec admiration, éloignait quiconque s'approchait des gribouillages tracés sur le sable, et ne soufflait mot en présence de l'autre. C'était seulement lorsque le constructeur s'enfermait dans sa baraque que le fou recouvrait la parole. « Alors, Gjelosh, lui disait-on, raconte-nous un peu comment travaille ton maître. » Et Gjelosh, ravi, saisissait un bâton et se mettait à gratter la terre de toutes ses forces en projetant de la boue et des cailloux à une vingtaine de pas : « Voilà, comme ça », faisait-il en ahanant et en grattant toujours plus violemment la terre.
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