Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XXI
A la fin de la saison, notre seigneur invita comme à l'accoutumée des hôtes de marque à une partie de chasse qu'il organisait chaque année à peu près à la même époque dans la Lande du Loup.
Aux seigneurs et vassaux voisins se joignit le puissant prince de l'Arberie du Sud, Gjin Bue Shpata. Du Nord vinrent les deux fils de Balsha l'Ancien, Georges Balsha et Balsha II, avec leurs épouses, les comtesses Marie et Comita ; puis, tour à tour, le seigneur de Zadrime, Nicolas Zacharie, qui porte sur ses armes un lynx, les barons Paul Gropa et Vlash Matranga, le premier, seigneur d'Ohri et de Pogradec, le second, seigneur de Karavasta, et un autre encore dont le nom était tenu caché.
Comme chaque année, la chasse se déroula avec tout l'éclat requis. Les cors, le bruit des sabots des chevaux et les aboiements des chiens tinrent la Lande du Loup éveillée pendant vingt-quatre heures. On n'eut à déplorer aucun accident, si ce n'est la mort d'un rabatteur éventré par un ours, et surtout, ce qui fut le principal sujet d'inquiétude, une entorse au pied que se fit Nicolas Zacharie, mais qui n'eut heureusement pas de suites.
Le temps se maintint au beau. Au retour, il se mit à neiger un peu, et, saupoudré de neige, le cortège des chasseursn'en paraissait que plus beau. Malgré tout, à les contempler, alignés ainsi, je ne pouvais chasser de mon esprit un sombre pressentiment. Les emblèmes et armoiries sur les tuniques des nobles, ces cornes de bouquetin, ces ailes d'aigle, ces crinières de lion me rappelaient malgré moi les bêtes noyées peu auparavant dans l'Ouyane maudite et que celle-ci, comme le mauvais sort, charriait en aval vers l'abîme. Seigneur, protège nos princes ! priai-je en mon for intérieur. Ô Très-Sainte Vierge, épargne-nous la male heure !
Les invités ne s'attardèrent pas, tous ayant hâte de regagner leurs domaines. Au cours des trois journées (moins qu'en toute autre occasion) qu'ils passèrent sur les terres de notre seigneur, on s'attendit à l'annonce de quelques fiançailles, mais il n'en fut rien. En vérité, les invités parlèrent surtout de la grave question que posait la menace ottomane.
Pendant que les conversations se poursuivaient, les deux comtesses, Marie et Comita, exprimèrent le désir d'aller voir les travaux du pont. C'est à moi qu'il échut de les accompagner et je leur expliquai dans les grandes lignes les différentes phases de la construction d'un pont, ce dont elles n'avaient aucune idée. Pendant un moment, elles furent ébahies par la foule des bâtisseurs qui grouillaient le long du lit du cours d'eau, par le désordre et la saleté des lieux ainsi que par la diversité des dialectes parlés. Puis Comita, qui avait été un mois auparavant en visite chez son père à Vlorë, évoqua les inquiétudes que suscitait la situation à la base navale d'Oricum ; ensuite elles s'entretinrent longuement de leurs connaissances parmi les grandes maisons, surtout de la duchesse de Durrës, Jeanne, qui, restée veuve, s'apprêtait à se remarier, et, pour finir, de leur belle-sœur, Catherine, la fille favorite de Balsha l'Ancien, dont on devinait facilement qu'elles étaient jalouses. Je m'efforçais de ramener la conversation sur la base d'Oricum, mais c'était fort ardu, pour ne pas dire impossible.
Sous nos pieds, l'Ouyane maudite grondait de ses vagues blanches, mais les visiteuses ne semblaient pas plus intéressées par elle que par le pont qui l'enjambait. Elle s'étaient remises à parler de leurs relations, de leurs liaisons sentimentales et de frivolités et, bien que je me tinsse à l'écart, des bribes de leur conversation semblaient vouloir forcer mon oreille. Pendant un moment, elles firent des gorges chaudes sur le personnage ottoman qui avait demandé en mariage la fille de notre comte. Elles éclataient de rire en évoquant le « gendre turc », comme elles l'appelaient, elles imaginaient ses pantalons bouffants, se tenaient par la main en riant pour ne pas glisser dans les fondrières, puis, au milieu de nouveaux rires, s'efforçaient de prononcer son nom, Abdullah, ce qu'elles faisaient en le déformant toujours plus, surtout lorsqu'elles s'efforçaient de lui trouver quelque diminutif familier.
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