Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

La Pyramide

 

Deux poèmes, dont l'un consacré à la pyramide de Chéops, avaient déjà témoigné en 1967 de l'intérêt porté par Ismail Kadaré à la symbolique de l'Égypte ancienne. Mais lorsqu'il entreprend d'écrire en 1988 La Pyramide, une thématique nouvelle est apparue dans son œuvre: le totalitarisme et la lutte de l'homme pour préserver sa liberté. Ce que retient Kadaré de l'histoire n'est pas un chapelet de faits et de dates, mais ce qui reste, une fois oubliés ces faits et dates, ce qui est immuable ou emblématique. Avec la construction de la Grande Pyramide, l'écrivain dévoile, par l'allégorie, un féroce système de domination de l'homme. On est à l'âge de pierre du totalitarisme mais, finalement, peu de choses ont changé depuis lors. Conçue en tant que fable, La Pyramide laisse penser, de par son champ lexical, que derrière un vernis d'Antiquité dorment des situations contemporaines. Des termes évoquant notre siècle, ou le XIXe, ponctuent les pages : auberge, carrosse, voiture, véranda, estaminet, baraquement... Ce n'est pas la première fois que Kadaré joue ainsi sur la rupture entre le temps du récit et le « temps lexical » pour créer une confusiond'époques ; à ce titre, La Pyramide n'est pas très éloignée d'autres textes comme Le Monstre.

Avec Le Pont aux trois arches, Le Palais des rêves ou le récit La Grande Muraille, La Pyramide confirme, dans l'œuvre de Kadaré, la permanence du thème de la construction et la récurrence de la pierre. On sent, à lire ces pages, la pression des pierres : les chapitres I et II correspondent, par leur épaisseur, à l'assise d'un bâtiment titanesque.

De la vie quotidienne sous la IVe dynastie pharaonique, Ismail Kadaré se moque éperdument. Ce qu'il illustre, c'est la manière dont un pouvoir peut exténuer les âmes, les réduire en bouillie en leur imposant un labeur titanesque. Le pouvoir prive l'homme et de la volonté et du bien-être. La Pyramide s'inscrit à cet égard dans le prolongement d'autres textes kadaréens sur le totalitarisme : La Niche de la honte, Le Palais des rêves ou Le Firman aveugle. Tous les attributs du totalitarisme sont là décrits dans les chapitres – ou degrés – de la pyramide kadaréenne : les complots fabriqués, les campagnes de terreur, le faste de l'État, Entre les lignes, c'est la société albanaise des années soixante-dix et quatre-vingt qui est décrite, et Kadaré n'en fait pas mystère qui évoque, comparées à des rejetons de la Grande Pyramide, les casemates de béton érigées par milliers sous Enver Hodja. Et puis, clin d'œil de l'Histoire, au moment où Kadaré écrivait ce roman, à Tirana des ouvriers élevaient un musée en forme de pyramide à la gloire d'Enver Hodja, qui fut inauguré pour le quatre-vingtième anniversaire de sa naissance...

Refusée en 1988 par les maisons d'édition albanaises, une première moitié du texte avait été publiée en 1990, après le départ en exil de l'écrivain, par le journal d'opposition Rilindja Demokratika Depuis, le roman a été terminé en 1992 à Paris et publié dans son entier en Albanie. La version présente comporte des retouches opérées par l'auteur à l'automne 1992, après publication du roman en France. Le texte en est ici un peu plus condensé que la première mouture parue à Paris.

 

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