Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
VIII - Près du Sommet
VIII
PRÈS DU SOMMET
À l'orée de la saison chaude, le spectacle qu'offrait la pyramide se mit à changer rapidement. Les plans inclinés furent arrachés l'un après l'autre, mettant à nu la pente dont la raideur paraissait maintenant vertigineuse. On n'avait conservé qu'une seule piste, celle le long de laquelle devaient être hissées les quatre dernières pierres ainsi que le bloc princier, le pyramidion.
Le terrain autour du monument fut à son tour déblayé. On démantela les baraquements qui avaient servi de dortoirs aux maçons, en même temps qu'une partie des entrepôts, cuisines et échoppes devenus désormais inutiles. Des chariots enlevaient chaque jour les fragments de basalte qui jonchaient le sol, des cordes de jonc, des planches, des treuils abîmés, des crochets, toutes sortes d'objets ne servant plus à rien.
La colonne de poussière qui s'élevait au-dessus du chantier tendait à s'éclaircir. Mais le sentiment de soulagement qui en découlait ne tenait pas seulement à la nouvelle coloration du ciel. Sa luminosité gagnait par vagues lesenvirons, atteignait la capitale, tentait même de pousser plus loin, jusqu'aux provinces reculées où les bonnes nouvelles, à la différence des mauvaises, ne parvenaient jamais avec célérité.
Entre-temps, encore que timidement, les premières tavernes avaient été rouvertes. Les plaques portant les numéros des maisons, qui, selon une première rumeur, avaient été arrachées pour empêcher les gens de retrouver les adresses de leurs connaissances et d'aller dîner les uns chez les autres, réapparaissaient par endroits. De plus en plus souvent, on lisait sur les murs des graffitis au charbon de bois : Nous avons construit la pyramide ! Nous voulons maintenant faire la fête !
Les passants hochaient la tête. Il est bien tard, disaient-ils.
La joie, telle une flammèche hésitante dans un âtre garni de bois humide, ne parvenait pas à monter.
Une pierre qui s'était détachée et avait dégringolé de l'avant-dernier gradin avait suffi pour tout arrêter net. Même sans l'enquête à laquelle donna lieu cet incident, les jours auraient paru fort sombres. Les gens avaient l'impression que de vieux après-midi probablement déjà morts faisaient leur réapparition parmi eux sous un éclairage morne et chargé de regrets. D'autres s'imaginaient avoir déjà vécu cette saison. Ils n'en pensaient pas moins qu'une fois la pyramide terminée, leur champ de vision s'éclairerait et chaque chose retrouverait sa place.
Cependant, l'ordre de hisser les quatre dernières pierres ne parvenait toujours pas. Il n'était pas davantage question d'installer le pyramidion, qu'on disait en train d'être revêtu de feuilles d'or dans quelque temple secret.
Dans le crépuscule, le plan incliné au long duquel il serait poussé jusqu'au sommet avait l'air d'un fil ténu ne pouvant servir de chemin qu'à des esprits.
Du côté du baraquement où avaient été entreposées les quatre dernières pierres qui, allez savoir pourquoi, étaientà présent gardées par des factionnaires, les gens dissimulaient mal un sourire moqueur. Certes, elles étaient plus importantes que les autres, puisqu'elles allaient soutenir le pyramidion, mais ce n'étaient malgré tout que des pierres, ce n'étaient tout de même pas des ministres pour être gardées ainsi ! D'autres étaient d'un avis contraire : pour eux, les ministres passaient, alors que ces pierres subsisteraient jusqu'à la fin des temps.
On parlait d'elles et du pyramidion comme on l'aurait fait d'êtres humains. En ce qui concernait l'une d'entre elles, on se gardait même de révéler la carrière dont elle avait été extraite. On prétendait qu'en arrivant, elle était encore tachée du sang de quelqu'un qu'elle avait écrasé en chemin. Et après, protestaient certains, la belle affaire, même si elle a écrabouillé quelqu'un ! On sait bien que le chemin de la carrière à la pyramide n'est pas une promenade de demoiselles !
Ceux qui avaient à faire dans la capitale en revenaient gorgés d'informations. De nouveaux cabarets avaient été ouverts, les graffitis sur les murs se multipliaient. Les jeunes de la toute dernière génération, disait-on, ceux qui étaient nés aux lendemains du début de la construction, ne connaissaient point trop la peur. Quand avaient été mis en place les premiers gradins, c'étaient encore des gosses, si bien qu'ils n'avaient pas assisté à la première phase des travaux, la plus affreuse, celle où la pyramide était encore invisible.
La plupart des gens étaient d'avis que c'était précisément cette première période qui leur avait le plus lacéré l'âme. Par la suite, à mesure qu'elle émergeait de l'ombre, la pyramide était devenue moins redoutable. C'était même si manifeste que lorsque les jeunes, sur un ton de reproche, faisaient observer à leurs parents que leur crainte avait peut-être été excessive, ceux-ci leur rétorquaient : vous dites ça parce que vous ne pouvez imaginer ce qu'est une pyramide qui n'apparaît pas encore à vos yeux. Les jeuneshochaient la tête, étonnés : ils auraient plutôt eu tendance à penser le contraire.
L'idée que la pyramide était devenue moins effrayante au fur et à mesure que son image était devenue perceptible fut peut-être à l'origine d'une certaine nostalgie que les zélateurs de l'État, au premier chef les vétérans, se mirent à éprouver pour la première phase de sa construction. Les jeunes se plaisaient à tourner en dérision l'espoir des anciens de voir revenir cette époque. Vous vous attendez peut-être à ce qu'elle redevienne invisible ? lançaient-ils en s'esclaffant.
Les vétérans aussi souriaient, et non sans ironie.
L'évocation d'une nouvelle pyramide parut d'abord si insensée que, plus qu'à la nostalgie des vétérans, on la rattacha aux radotages de Setke l'idiot qu'on ne chassait plus du monument depuis les propos tenus par le contremaître, lequel avait déclaré qu'on n'avait pas connaissance au monde d'un chantier autour duquel ne rodât pas au moins un simple d'esprit. Mais, par la suite, on se rappela d'anciens faits qui, sur le coup, avaient paru énigmatiques et dont on ne s'expliquait qu'à présent le sens. Par exemple que le pharaon Gjoser, après avoir terminé sa pyramide, s'était mis en tête d'y rajouter d'énormes gradins supplémentaires, prolongeant de sept ans l'achèvement de sa construction. Snefrou, lui, avait fait construire trois pyramides, sans jamais révéler laquelle contenait sa tombe. On en inférait aisément que l'imminence de l'achèvement d'une pyramide engendrait en soi l'idée qu'on allait pas tarder à en construire une autre à partir de zéro. Mais un sévère discours de l'architecte en chef, évoquant notamment la rumeur courant sur l'éventuelle poussée d'une nouvelle pyramide, fit clairement comprendre que le pharaon ne voulait même pas en entendre parler.
Quinze jours plus tard, quand, avec la même sévérité, fut dénoncée l'éventualité de la destruction d'une partie de la pyramide (dans les tavernes, on parlait d'en refaire la cime, voiretoute une face, comme on découd un bout d'étoffe), il devint évident qu'il ne serait pas touché à une seule de ses pierres.
Il ne restait plus aux vétérans déçus qu'à rêver de la voir revenir à l'époque de sa prime jeunesse, quand elle n'était encore que poussière et chaos, ce qui paraissait maintenant tout aussi impensable que leur propre rajeunissement.
Dans le même temps, à leur grande contrariété, les tavernes où se réunissaient les jeunes se faisaient sans cesse plus bruyantes et, comme si ce n'était pas assez, les petites échoppes de vendeurs de parfums, depuis longtemps fermées, rouvraient l'une après l'autre.
Une nuit, sur la face nord-est de la pyramide papillota longuement la lueur d'une torche. Elle oscillait, se ravivant ou s'évanouissant tour à tour comme un esprit, mais les gens qui la suivaient de loin des yeux auraient été bien plus effrayés encore s'ils avaient su que c'était le magicien de la pyramide, accompagné d'un groupe d'enquêteurs, qui se promenait là-haut. Ils errèrent en silence jusqu'à l'aube, cherchant, à en juger par le mouvement de la flamme, quelque chose de caché en profondeur, un cauchemar enfoui là on ne savait quand, voire, pis encore, un secret ou quelque crime enclins à remonter au jour.
Une partie des rumeurs courant dans les bureaux et les cabarets franchissait les frontières de l'Égypte avec une rapidité inimaginable. Les espions, l'esprit encore tout étourdi par les longs rapports qu'ils avaient dû apprendre par cœur, partaient précipitamment pour leurs pays d'origine, pour revenir deux semaines plus tard avec de nouvelles instructions. En chemin, il leur arrivait d'oublier une partie du rapport qu'ils devaient remettre, ou bien celui-ci se modifiait de lui-même dans leur mémoire, ainsi qu'aigrit la bière laissée trop longtemps dans les outres, ce qui ne manquait pas de susciter pas mal de perplexité au sein de leur centrale.
Le seul à ne pas avoir à se plaindre de pareils tracas était l'ambassadeur de Sumérie. Ni la touffeur du jour, ni le froid, ni même la déraison des messagers ne pouvaient changer quoi que ce fût aux plaques d'argile sur lesquelles étaient gravés ses rapports. N'eût été l'inconvénient de la fumée -par suite de laquelle, dans les milieux diplomatiques, au vieux proverbe « Il n'y a pas de fumée sans feu » s'était désormais substitué « Il n'y a pas de fumée sans rapport » -, tout aurait été vraiment parfait.
Quoi qu'il en fût, après une semaine d'extrême tension, l'ambassadeur se sentait maintenant d'excellente humeur. Il venait d'expédier dans sa capitale son dernier rapport, peut-être le meilleur qu'il eût rédigé tout au long de sa carrière, et, bien qu'il fût minuit passé et que ses mains lui fissent encore mal à cause de deux ou trois brûlures légères (on lui demandait ce rapport avec tellement d'urgence qu'il avait été contraint de faire emballer les plaques encore chaudes), finalement allongé contre sa femme, il se mit à la caresser, pris d'un violent désir.
Peu après, quand il se fut détaché d'elle et couché à son côté, comme il le faisait d'habitude après l'amour, sa première pensée fut pour le rapport qu'il venait d'envoyer. Il est en train de se refroidir en chemin, songea-t-il nonchalamment. Tout comme le corps de sa femme. Il imagina comment le froid du désert pénétrait dans les caisses jusqu'aux plaques d'argile. Et cela continuerait ainsi jusqu'au matin où elles finiraient par être glacées.
Allez savoir pourquoi, le sommeil, au lieu de s'emparer de lui après toute cette fatigue, semblait vouloir le fuir. Apparemment, c'était le rapport qui empêchait son cerveau de trouver le repos. Il chercha à le chasser de son esprit, mais il se dit aussitôt que s'il tentait l'opération contraire et s'employait à se le remémorer dans les moindres détails, il finirait peut-être par attirer le sommeil.
Ce n'était pas chose facile. Il y avait en tout cent vingt-neuf tablettes : un véritable monument, comme l'avaient qualifié ses aides. Il chercha à se rappeler les onze premières, qui contenaient un exposé général de la situation, mais, juste entre la troisième et la septième lui apparurent, sortis d'on ne sait où, une brebis crevée et le miroir poussiéreux du vestibule de la maison de son oncle, dans la région de Kyrkyr proche de la capitale, l'après-midi du jour où il s'était suicidé.
En vérité, la première information saillante était énoncée entre la quinzième et la vingt-et-unième tablette, où il faisait savoir à son gouvernement que, selon toutes les apparences, on s'attendait en Égypte à des événements extraordinaires. Il réussit à se répéter par cœur quasiment toute la teneur de la onzième tablette : l'importance accordée récemment à un fait aussi banal que la chute d'une pierre, que l'on a cherché à faire passer pour un acte des ennemis du régime (en fait, les observateurs sont convaincus que cette chute a été provoquée par la police secrète elle-même), donne à penser qu'une nouvelle vague de terreur d'État est sur le point de déferler sur toute l'Égypte.
L'analyse des causes évoquées constituait un véritable chef-d'œuvre. Elle était développée sur les tablettes allant de la trente-neuvième à la soixante-douzième, qui constituaient aussi le cœur du rapport... Attention, ballot, lança-t-il à part soi au charretier roulant lourdement dans la nuit. La peur que le chariot ne se renversât avec toute sa cargaison de tablettes le tourmentait sans relâche chaque fois qu'il expédiait un message. Il eût surtout regretté de voir détruit le cœur de son rapport... C'était par ce point que passait l'axe... là que se trouvait peut-être... la chambre mortuaire !... Ô ciel, gémit-il en lui-même, cette pyramide égyptienne nous rendra tous malades... Malgré les efforts pour la chasser de son esprit, on était malgré soi conduit àtout rapporter à elle... Le sexe de sa femme aussi lui paraissait, quand il y pénétrait, quelque peu effrayant, plein de mystère, avec peut-être, tout au fond, une niche mortuaire.
Il se reporta en esprit à l'analyse des causes. Il avait tâché de se montrer le plus clair possible en exposant l'idée que l'achèvement de la pyramide s'accompagnait apparemment d'un renouveau de la vie. Et celui-ci, à son tour, d'une sorte de détente, d'adoucissement qui inquiétait sérieusement l'État égyptien. Pendant un certain temps, sacrifiant à leur mauvaise manie d'accuser de toutes choses l'État sumérien, les ministres avaient expliqué ce laisser-aller en l'imputant à l'influence babylonienne. On avait même repris l'ancienne analogie entre les pyramides des pharaons et les canaux de Mésopotamie, qui, s'ils semblaient à première vue n'avoir guère de rapports entre eux, ou n'en avoir que pour autant que les pierres ont quelque chose à voir avec les eaux, servaient en fait, les unes comme les autres, de fondements à un État. À partir de ces rappels, on en arrivait à l'idée, fort nocive aux yeux des Égyptiens, selon laquelle les canaux de Babylone, eux, apportaient au moins un bienfait au peuple : l'irrigation des terres, alors que les pyramides, ne donnant rien, et échappant ainsi à tout compromis, incarnaient par excellence le pouvoir pur et dur, etc. On avait donc cherché à expliquer ainsi la situation, et on avait fini par reconnaître que cet abâtardissement ne puisait son origine ni dans l'influence des Sumériens ni dans leurs canaux, mais tout bonnement dans la pyramide elle-même. Maintenant qu'elle était sur le point de s'achever, elle ne pouvait plus oppresser l'Égypte comme elle l'avait fait jusque-là. Celle-ci cherchait à se dérober, se soustrayait à sa pression, bref, paraissait vouloir lui échapper.
La troisième partie constituait l'apothéose du rapport.Les tablettes, de la quatre-vingt-dix à la cent vingt-deux. La recherche des issues. Des bribes d'indications ayant filtré des réunions secrètes. Les rumeurs sur le projet en cours d'une autre pyramide. Sur la destruction et la reconstruction d'une de ses parties. Sur une enquête menée à propos d'une erreur fatale...
L'ambassadeur se redressa sur ses coudes pour ne point s'endormir. Que de fois, sombrant dans la somnolence, il avait eu l'impression qu'on s'employait à la détruire ! Des hommes ou des esprits affluaient, s'emparaient d'une pierre puis disparaissaient dans la nuit... Le maître magicien et l'architecte la sollicitaient pour qu'elle enfantât. Mais elle était stérile. Tout comme sa propre femme. Peut-être entendait-on construire sa sœur de lait ? Combien de temps cela nécessiterait-il, gradin après gradin, angoisse après angoisse, ô Ciel !
Apparemment, l'Égypte ne pouvait vivre sans cette bosse. C'est par cette phrase que commençait la cent vingt-deuxième tablette. Y était gravée l'idée que si l'on ne construisait pas une autre pyramide, ou si l'on ne réparait pas la grande, on n'en ferait pas moins quelque chose. Oui, pour sûr, on démonterait... ou bien on allait projeter autre chose...
Venaient ainsi successivement les cent vingt-troisième et cent vingt-quatrième tablettes. À leur suite, laissant percer de faux espoirs, la cent vingt-cinquième, après quoi les tablettes suivantes paraissaient d'autant plus déprimantes. La cent vingt-septième, un peu carbonisée, était du même tonneau, et tout aussi implacable paraissait être l'avant-dernière, la cent vingt-huitième, avec cette barre noire laissée par la cuisson, qui la traversait comme un crêpe de deuil. Et tout se concluait par cette idée dominante, véritable pyramidion, gravée sur l'ultime tablette, la cent vingt-neuvième : on s'attendait en Égypte à un hiver de terreur sans précédent.
L'ambassadeur laissa tomber sa tête sur l'oreiller, mais celui-ci, comme s'il eût été de porcelaine, lui fit l'effet de se briser, chassant ainsi à nouveau le sommeil. Il se remit à penser au chariot courant dans le désert du Sinaï. Les tablettes d'argile devaient s'être refroidies et son rapport était maintenant sans doute glacé comme un cadavre.
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