Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XV
Tandis que l'on continuait de creuser des fosses profondes où devaient être jetés les fondements des culées, notre seigneur, le comte des Gjika, se vit demander sa fille en mariage. La demande était plutôt singulière : elle ne lui venait pas de barons, de ducs ou de princes albanais ou européens, comme cela aurait été naturel, mais d'un côté d'où n'étaient jamais venus ni entremetteurs ni cortèges nuptiaux : de l'État turc. Le gouverneur d'une province frontalière de l'empire demandait au comte la main de sa fille pour son fils Abdullah (quel nom terrible !). La demande, aux dires des envoyés, avait été faite avec le consentement du sultan-empereur; visiblement, il s'agissait donc d'une offre d'alliance politique. Notre seigneur, Stres Gjikondi, s'était montré froid et même dur avec nos nouveaux voisins et ceux-ci cherchaient à l'amadouer.
Depuis des temps immémoriaux, les alliances avaient été comme une huile apaisante jetée sur la mer des discordes, des querelles et des inimitiés entre seigneurs d'Arberie. Assurément, elles avaient un pouvoir lénifiant, mais éphémère. On trouvait toujours quelque prétexte pour rompre, les cerveaux n'oeuvraient qu'au mal, jusqu'au jour de l'affreux message déclarant les hostilités.
Une année auparavant, la fille unique de notre seigneur avait été demandée en mariage par le comte de Kashniet et, aussitôt après, par le duc de Gjin ou Dukagjin, comme on l'appelle plus brièvement, dont les armes portent une aigle blanche à une seule tête. Mais, alors que notre seigneur refusa sa fille au premier pour des raisons qu'il est seul à connaître, le second y renonça de lui-même au lendemain de l'embuscade dressée au Bois des Peupliers par des inconnus, à coup sûr stipendiés par les vieux ennemis de notre seigneur, les Skuraï, dont le blason comprend un loup montrant les dents.
Au cours des cent dernières années, les querelles entre princes et seigneurs albanais ont été désespérément fréquentes. Les princes du Nord, les Balsha, dont l'emblème comporte une étoile à six branches et qui, ces dernières années, ont été de plus en plus accablés par les difficultés financières, sont rarement en bons termes avec les fiers Topia, dont la maison est prétendante au trône de toute l'Albanie. Les Balsha n'ont pas eu de bons rapports non plus avec les comtes de la Myzeqe, les Muzaka, qui ont ajouté à leur ancien blason une source à deux branches qui, selon la rumeur, symboliserait les gisements de pétrole découverts récemment dans leurs possessions. De même, les Muzaka ont été en conflit quasi perpétuel avec le puissant prince de Vlorë, Aranit Comnène, bien que les deuxparties se soient alliées aux empereurs de Byzance, et cela, à la différence des Dukagjin, des Balsha et des Topia, qui n'ont noué d'alliances au-dehors qu'avec la maison royale de France. Les Muzaka ne se sont pas bien entendus non plus avec les Kastriote, qui ont aussi sur leurs armes une aigle, non pas blanche, comme celle des Dukagjin, mais rouge et, de surcroît, bicéphale. A propos des ducs de Gjin, on dit qu'ils tirent leur origine de l'antique union de leur chef Gjin avec une fée des montagnes, alors que les Kastriote, qui descendent des Castriothe, comme on écrit parfois leur nom, sont les seuls seigneurs albanais à utiliser des perles comme cachets. Deux ans auparavant, au mariage du comte de Kashniet, si la douairière Daïdamine n'était pas intervenue, une rixe entre les gens des Kastriote et ceux des Dukagjin aurait tourné au carnage.
Les seigneurs d'Arberie ont pensé pouvoir éteindre toutes ces querelles par des alliances. Mais, comme je l'ai dit, les alliances jetées sur cette mer déchaînée ne furent que quelques rares arcs-en-ciel aussitôt engloutis par le gouffre. Le mariage du grand comte Topia avec Catherine, sœur de Balsha II, et l'union de ce dernier avec Comita, fille du prince de Vlorë, ainsi que celle de son frère Gjergj Balsha avec Marie, fille d'André Muzaka, n'empêchent nullement ces trois anciennes maisons princières d'oublier bien vite les mandores des noces pour les tambours de la guerre.
Les unions avec les étrangers n'ont guère été plus heureuses. Depuis le temps où le prince albanais Tanush Topia, père du comte actuel Charles, ravit à son escorte, avec une impardonnable inconséquence, la fille du roi de France, Hélène d'Anjou, que l'on conduisait pour son mariage à Byzance, beaucoup d'alliances conclues sur le sol d'Arberie ont connu un triste destin. En enlevant la princesse française, Tanush Topia ne craignit point de s'attirer les foudres à la fois de la France et de Byzance, toutes deux bien plus puissantes que lui. Il vécut pendant cinq ans avecHélène, dont il eut deux enfants. Puis, un jour, son beau-père, le roi de France, feignit d'avoir oublié l'outrage et les invita tous deux, mari et femme, à Paris, soi-disant dans un but de réconciliation, mais en réalité pour les faire mettre à mort. Et aujourd'hui encore, chaque fois que je regarde les armoiries des Topia, les blanches fleurs de lis des Anjou au-dessous du lion couronné me font penser, je ne sais pourquoi, aux croix d'un cimetière.
L'alliance d'Aranit Comnène avec la famille impériale de Byzance n'a pas été moins agitée, mais, alors que dans le cas de Tanush Topia le mariage avait été cause de la discorde, ici, au contraire, il vint apaiser la querelle. Le conflit d'Aranit Comnène avec Byzance avait eu pour origine l'ancienne base navale d'Oricum, proche de Vlorë. Profitant de la situation difficile de Byzance, le prince albanais présenta de vieux documents certifiant qu'Oricum, avant d'être occupée et réaménagée par Rome, appartenait à l'Illyrie, autrement dit à l'Arberie actuelle. Sans attendre la fin des pourparlers avec l'empereur, Aranit attaqua et occupa la moitié de la base, défendue par une garnison de mercenaires scandinaves. Byzance se hâta alors de lui donner pour femme une de ses princesses, afin de préserver pour le moins sa part, ainsi que les petites plages voisines qui faisaient partie du domaine privé de l'empereur. Désormais, dit-on, les Turcs mettent tout en œuvre pour persuader Aranit Comnène de leur livrer la base. Ils ont promis au vieux prince des sommes fabuleuses et même une de leurs princesses pour son fils, s'il leur remet sa part de la base, c'est-à-dire la moitié. Aranit aurait répondu qu'il n'échangerait pas Oricum même contre la plus belle princesse de la terre. Car cette base, aurait-il dit, est la plus belle princesse à la fois de la terre et des mers.
Ces derniers temps, les Turcs se montrent de plus en plus fréquemment dans les régions des Balkans. On les rencontre sur les grandes routes, dans les auberges, attendantla permission d'entrer aux portes des villes, dans les foires, sur les bacs, partout. Ils apparaissent sous forme tantôt de délégations politiques ou économiques, tantôt de missions commerciales, tantôt de groupes d'artistes ambulants, de sectes religieuses, de détachements militaires, ou encore d'originaux solitaires. Leurs chants traînants, comme succombant à une lourde somnolence, s'entendent de plus en plus souvent un peu partout. Leur comportement, leur allure souple, leurs mouvements dans leurs amples vêtements, qui semblent avoir été conçus exprès pour dissimuler la robustesse de leurs membres, et surtout leur langue dont les mots, contrairement à la langueur de leurs chants, se terminent comme par un coup de massue, tout cela me remplit d'une inquiétude diffuse. Et ce sentiment se mue en moi en une sorte de terreur quand je pense à tout ce que cachent ces gens. Ce n'est pas pour rien que dans leurs turbans, leurs pantalons bouffants et leurs tuniques ne se dessine aucune ligne bien nette, ni droite, ni brisée, ni même courbe. Tout est flou et conçu de manière à pouvoir changer de forme en permanence. Sous de tels vêtements, il est difficile de distinguer si un bras porte à son extrémité un poignard ou une fleur. Mais, en fin de compte, que peut-on attendre d'une nation qui terre sa propre source : les femmes ?
Il y a quelque temps, j'ai eu l'occasion de voir un de leurs détachements qui, après avoir participé au conflit entre les barons d'Ohri et les Balsha, regagnait sa base. C'était une unité de mercenaires, de ceux qui se battent pour un temps et une solde fixés par contrat. Depuis plusieurs années, les princes albanais, à l'exemple de tous les princes des Balkans et des empereurs de Byzance eux-mêmes, faisaient appel à des détachements turcs pour les utiliser dans leurs querelles. C'est sous cette forme qu'ils sont apparus dans les régions balkaniques. En les regardant déambuler en rangs sur la route, de cette démarchemiséreuse qui est celle de toutes les armées du monde, je fus parcouru d'un frisson. Ils s'en vont, pensai-je, mais ils nous emportent avec eux. Leurs yeux regardaient tout avec convoitise et je me remémorai le propos de mon père selon lequel toute occupation commence par les yeux.
Oui, qui les avait appelés le premier ? Je crains que cette question ne soit posée un jour par beaucoup de peuples d'Europe. Ce ne sera pas une question, mais un cri angoissé. Et nul ne saura y répondre. Chacun cherchera à rejeter la faute sur les autres. Déjà la vérité a commencé à se voiler. On dirait qu'elle aussi s'est enveloppée dans la soie turque.
Et voici que maintenant, de là-bas, nous vient cette proposition de mariage. En franchissant la rivière sur le bac pour se rendre chez le comte, chargés de précieux cadeaux, les envoyés ottomans avaient l'air radieux. Leurs pantalons bouffants laissaient derrière eux un insidieux bruissement de soie. En revanche, au retour, ils étaient sombres comme un nuage noir. Le henné teignant leurs courtes barbes rougeoyait, menaçant. Notre seigneur avait refusé de leur accorder la main de sa fille. Pour ne pas envenimer les rapports, il avait prétexté le jeune âge et le mauvais état de santé de la princesse. En vérité, elle avait dix-sept ans et, bien qu'encore un peu pâlichonne, elle était maintenant parfaitement guérie. Mais le comte, cela s'entend, ne voulait à aucun prix de cette alliance.
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