Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre III
Dès que sa querelle avec Zeus était devenue publique, il avait refusé tout compromis. Beaucoup avaient intercédé pour le réconcilier avec le tyran, mais il avait repoussé avec hauteur leurs bons offices.
Qui donc a osé s'entremettre à nouveau pour moi ? tonna sa voix.
Alentour, nul ne passait qui pût l'entendre. Devant lui voguait nonchalamment un lambeau de nuage. Plus loin, il s'était mis à pleuvoir.
Au septième jour, il eut l'impression de voir s'approcher de lui les ailes déployées de l'aigle. Mais non, ce n'était pas son aigle. C'était, semblait-il, un avion de ligne planant langoureusement au-dessus des montagnes.
Il laissa retomber sa tête autant que le lui permettait son collier de fer et fut sur le point de fondre en larmes. Il le subodorait depuis longtemps, mais il était de plus en plus convaincu que les hommes l'avaient oublié. Les curieux, les envoyés d'Amnesty International, les meetings pour sa défense se raréfiaient.
Je n'y puis rien, songea-t-il, tel est mon destin. La pensée qu'il s'était sans doute battu en pure perte était si accablante qu'il sentit son regard se voiler. Mais, au moment où sa vue fut sur le point de s'éteindre, il distingua au loin, très loin, dans la direction d'où elle avait coutume d'apparaître, une petite tache qui ne cessa de grossir au fur et à mesure qu'elle se rapprochait.
Il dressa la tête et, tous muscles bandés, s'apprêta à recevoir l'impact du terrible bec. Quand celui-ci se fut planté, rouvrant la plaie tout juste refermée, Prométhée, en même temps qu'un hurlement de douleur, lança les mots : Je suis sauvé ! qui, comme la clameur d'un fou, se confondirent avec sa plainte.
Tandis que l'aigle s'acharnait sur lui, au-dessus de satête roulaient des nuages noirs chargés de tonnerre et d'électricité.
III
A présent que pour moi la vie a repris son cours normal, je me remémore de plus en plus rarement ces souffrances passées. Cela, je ne l'avoue à personne, de crainte de susciter des jugements malveillants. De fait, quiconque entendrait pareille confession serait en droit de se dire : Prométhée a la mémoire bien courte ! Ou, pis encore : Prométhée s'est amolli au point de ne même plus vouloir évoquer la période la plus héroïque de son existence. On comprend mieux qu'après cela, même sa réconciliation avec Zeus donne lieu aux interprétations les plus diverses.
Je sais bien que de multiples rumeurs courent un peu partout à ce sujet. En général, le jugement est plutôt critique. Même ceux qui ne se prononcent pas ouvertement, qui s'expriment même avec bienveillance, qui justifient mon geste, paraissent assortir leur approbation d'un regret : évidemment, nous aurions préféré un Prométhée insoumis... Ils disent insoumis, mais je n'ignore pas qu'en fait ils entendent par là immaculé. En d'autres circonstances, j'aurais envie de leur lancer à la figure, en guise de réponse : Ah, c'est donc cela que vous désirez ? Que je sois supplicié sous terre, ou sur un rocher, exposé au vent, au soleil, au bec fouailleur d'un aigle, tandis que vous autres vous vous amuseriez, courriez avec vos enfants à la plage, à des fêtes. C'est bien cela, n'est-ce pas ?
Mais il y a longtemps que je n'ai plus moi-même la force ni le désir de goûter à ce genre de distractions. Et les autres peuvent bien penser tout ce qu'ils veulent, me dis-jeen mon for intérieur. J'ai défendu l'espèce humaine quand nul ne s'en souciait. J'ai réussi à la sauver de son aliénation. Tout le reste est dénué d'importance.
Je pensais que rien ne serait plus affligeant que ces rumeurs ou plutôt que l'ingratitude humaine manifestée de cette manière. Mais je n'en ai pas non plus éprouvé le ressentiment que je redoutais. La tête froide, j'en suis même parfois venu à me demander si je n'avais pas contribué à rendre les humains plus lucides et intelligents. Il était donc normal qu'ils cherchassent à raisonner à propos de tout, y compris de mes actes. En fin de compte, c'était bien ce que j'avais cherché, c'était donc en partie mon triomphe.
Depuis l'époque où l'on m'amarra une première fois au rocher (dans ma mémoire harassée, cette pierre maudite m'apparaît tantôt comme un lieu de meetings, tantôt comme une salle de tribunal), depuis ce temps-là, donc, surtout durant mon séjour sous terre, j'ai eu un poids sur la conscience à la pensée que j'avais un jour servi Zeus. Mais plus je souffrais, plus ce tourment s'atténuait. Quand j'ai été enchaîné pour la seconde fois et que l'aigle est venu me torturer, cette pensée a presque tout à fait disparu.
Aujourd'hui que mes souffrances se sont estompées dans mon souvenir et qu'après la réconciliation, j'ai recouvré mes prérogatives de divinité, ma conscience me ronge derechef. Je sais que l'on me blâme à nouveau, surtout à propos de mon rabibochage avec le tyran. J'ai même l'impression que, pour cette raison, on ressort de l'oubli mes fautes passées, qu'on m'avait apparemment pardonnées. Au long de mes nuits d'insomnie, je cherche bien sûr à me défendre à l'occasion de dialogues ou de discours que je m'imagine prononcer devant la foule. Vous avez parfaitement le droit de me juger ainsi, mais essayez donc de considérer les choses un peu plus froidement. Le compromis que j'ai passé avec lui était le tribut qu'il mefallait payer pour votre salut. S'il n'avait compté sur cette concession, il vous aurait probablement annihilés. Après ma chute, rien ne l'en empêchait. Mais il s'est montré patient. Il s'est mis à respecter unilatéralement le pacte qu'il m'avait proposé. De mon côté, pour ne pas me sentir obligé vis-à-vis de lui, je lui ai accordé cette misérable contrepartie qu'il sollicitait depuis tant d'années. Au fond, il a fini par perdre sa bataille contre vous.
Quant à la première période que vous me rappelez si souvent, celle où il était aux prises avec les Titans, je ne pouvais alors agir différemment. C'étaient des temps très rudes. Si j'avais renoncé à tout souci de me protéger, si donc, pour le plaisir de faire sensation ou scandale, j'avais provoqué prématurément ma propre destruction, quel espoir vous serait-il resté ? Qui aurait maintenu en vie le seul feu, même mourant, dans les ténèbres ? S'il y avait eu d'autres Prométhées, vous seriez en droit de m'accuser, mais, par malheur, j'étais le seul et aucune autre lueur ne promettait de briller à cet horizon de ténèbres.
Ainsi laissé-je aller ma pensée pour me soulager quelque peu. Je vais même plus loin. Je me dis : au fond, ne suis-je pas une divinité ? Moi qui ne m'étais guère soucié des médisances des hôtes de l'Olympe, pourquoi devrais-je m'offusquer de la rumeur des hommes ?
Voilà ce que je me dis, mais je n'ignore pas que c'est elle qui me fait perdre le sommeil. De même que dans le ciel de jadis m'apparaissait au loin l'aigle noir, de même, venant cette fois de régions inconnues, m'assaille aujourd'hui un doute. Le soupçon que les hommes ne méritaient pas mon sacrifice.
J'essaie de m'y soustraire, mais en vain. Plus horriblement que l'aigle au bec de fer il me frappe. Plus douloureusement.
Je me demande parfois si de cela aussi je ne dois pas faire retomber sur moi la faute. Quand j'ai fait don aux hommes des nombres, de la mémoire, de la notion detemps, du feu, autrement dit quand j'ai donné consistance et force à ces chiffes molles, comment n' ai je pas pensé qu'en même temps que le bien, et même plus fortement encore, je raffermissais avant tout en eux le mal ?
Aux heures de repos, quand j'aurais plus que jamais besoin de calme, l'aigle noir du doute vient me frapper. Son bec de fer se plante un peu partout dans mon corps. C'est l'amour de l'humanité qu'il cherche à m'arracher. Des lambeaux de ma conscience et de mon cerveau jonchent mon lit céleste. Mais en vain. Quoi qu'il advienne, de quelque façon que s'écoulent les millénaires, quelles que soient les folies perpétrées par les hommes, je sens que jamais je ne renoncerai à les aimer.
Telle est ma troisième torture, la plus sinistre, que tous ignorent. Plus cruelle que les deux autres, car je la subis en silence alors que l'on me croit rendu à la félicité. Tel est mon véritable sacrifice. Mon enfer jusqu'à la fin des temps. C'est maintenant, quand ma renommée a commencé de pâlir, que je suis plus Prométhée que jamais.
Tirana, 1967-mars 1990.
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