Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XII
Trois jours plus tard, de la terrasse du monastère, j'observais à nouveau le bac. Il ne passa que deux hommes avec leurs bêtes. Le bac fit plusieurs fois le trajet pour transporter tout le petit troupeau. Les bergers étaient enveloppés dans des houppelandes grises surmontées de capuchons. De loin, ils avaient un aspect redoutable.
A l'aube du lendemain, j'entendis dans mon sommeil des voix lointaines qui semblaient appeler au secours en criant : « Le loup, le loup... » Je me levai en hâte et prêtai l'oreille ; quelques voix traînantes criaient effectivement : « Ouk, ô Ouk ! » Je sortis sur la terrasse et, dans la pénombre, distinguai sur l'autre rive quatre ou cinq personnes autour d'un gros bahut noir. C'étaient elles qui appelaient le passeur du bac. Leur cri, aplati sur les eaux grossies de la rivière, parvenait avec peine jusqu'à moi. Le matin était sombre et froid, et Dieu sait quel souci les avait amenées à se mettre en route avant l'aube. « Ouk, ô Ouk », continuaient-elles d'appeler, leurs mains en porte-voix.
Finalement, je vis Ouk descendre vers la rive, courbé comme à son habitude, maudissant sûrement entre ses dents les voyageurs inconnus, le bac, la rivière et lui-même.
Lorsque le bac se fut approché de l'autre rive et que les voyageurs se préparèrent à y monter, je m'aperçus que ce que j'avais cru être un vieux bahut était en fait un cercueil. Ils le soulevèrent avec précaution pour le poser sur les planches du bac. C'était assez étrange. Habituellement, le bac transportait plutôt des cortèges nuptiaux, des groupes de gens chantant et criant, jamais je n'y avais vu jusqu'alors un cortège funèbre.
Je rentrai et me couchai pour dormir encore un peu, mais le sommeil se refusait à moi.
OceanofPDF.com