Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
XIV - Vieiglissement. Feint
XIV
VIEIGLISSEMENT. FEINT
De près, à plus forte raison si on les considère de l'intérieur, les générations humaines semblent des cohues dotées de traits singuliers, mais, pour l'œil d'un observateur extérieur, ce type de regard qui n'appartient qu'aux statues, elles ne présentent entre elles guère plus de dis-semblances que les dunes du désert.
Il en était venu et reparti des dizaines, immuablement dominées par les pyramides. C'était la chose essentielle qu'elles trouvaient à leur naissance et la principale qu'elles laissaient derrière elles. Les sentiments qu'elles leur inspiraient se répétaient eux aussi de façon cyclique. De l'admiration, elles passaient à l'indifférence, puis de celle-ci à la haine, à la volonté de destruction, pour revenir à nouveau à l'indifférence, après quoi revenait la vénération, et ainsi de suite, indéfiniment. Répartis en deux grands groupes, ces sentiments leur étaient favorables ou hostiles et, dans leur duel millénaire, on peut dire qu'aucun d'eux n'avait eu le dessus ni le dessous. Ainsi la pyramide de Chéops. Si la rumeur qui avait grandi à sonencontre n'avait pu interrompre la construction d'autres pyramides, elle était néanmoins parvenue à interdire à son espèce toute croissance, et même à réduire ses proportions. Comme ceux qui souhaitent éviter de se laisser entraîner sur un terrain dangereux, aucun des pharaons successifs n'avait voulu se faire ériger un tombeau aussi élevé que celui de Chéops. C'est à ce dernier que le bien et le mal venaient d'abord se heurter, comme ce fut le cas en cette nuit de quatorze février, quand un individu en haillons, errant depuis des jours à travers le désert, s'arrêta précisément devant elle.
Bien que, par la suite, les enquêteurs eussent rempli maints feuillets de ses monologues, ils ne parvinrent jamais à établir qui il était réellement: un vagabond anonyme, de ceux qui se meuvent et se perdent comme le sable, un pharaon détrôné, un eunuque, un mathématicien, un épileptique ou un astrologue dépenaillé échappé de l'asile ?
Il resta un long moment à hurler devant la pyramide, frappa le sol des poings et du front, rit aux éclats, grimaça, puis aplanit le sable du plat de la main et, avec une fébrilité de détraqué, s'employa à y dessiner des figures géométriques. Puis, à côté de celles-ci, il se mit à tracer des chiffres et à se livrer à des calculs sans fin.
Il rejeta obstinément l'accusation selon laquelle il voulait endommager la pyramide, soutenant que sa seule intention était de l'enterrer. Elle était morte, vous me comprenez, de loin on voyait bien que ce n'était déjà plus qu'un cadavre. Et, comme tout cadavre, il fallait l'inhumer.
Des heures durant, ainsi qu'il le déclara lui-même, il avait calculé les dimensions de la fosse qu'il lui faudrait creuser pour l'y ensevelir, la quantité de terre à déblayer, le nombre d'hommes à embaucher pour les travaux de terrassement, la durée de ces travaux, etc. Cela nécessiterait plus de temps qu'il n'en avait fallu pour l'édifier, de sorte qu'une dictature nouvelle pouvait fort bien tirer parti deson démantèlement, tout comme les anciennes avaient mis à profit sa construction.
Pas une fois il ne répondit avec netteté à ceux qui l'interrogeaient sur le sens de ces derniers propos. Pas davantage il n'expliqua ce qu'il entendait par pyramide morte.
Cesse de rigoler! hurlaient les enquêteurs, bien qu'il ne rît nullement, sauf qu'il en donnait l'impression du fait de la déformation de ses traits causée par les tortures. On voyait d'emblée qu'elle avait cessé de vivre, persistait-il. Il suffisait d'y jeter de loin un simple coup d'œil. L'idée même qui l'animait était morte, vous me comprenez ?
Il avait repris ses calculs sur les murs de sa prison, se concentrant cette fois sur la disparition naturelle de la pyramide. C'était encore plus ardu, car il lui fallait prendre en compte la longue érosion provoquée par les vents qui soufflaient sur les différentes faces à des forces variables, les écarts de températures diurnes et nocturnes, l'humidité engendrée par la proximité du Nil et jusqu'aux fientes d'oiseaux ou au passage de reptiles qui, bien que rares, n'en concourraient pas moins, sur près d'un million d'années (durée prévue de la désagrégation complète), au ramollissement des pierres.
Le temps, murmurait-il quand, harassé, il se laissait tomber au bas du mur. Lui seul t'effacera de la surface du globe !
En vérité, la pyramide vieillissait on ne peut plus lentement. A vue humaine, ses transformations étaient imperceptibles, hormis le rapide ternissement de sa blancheur tirant désormais un tantinet sur le rose. Ses premières rides se manifestèrent au bout de huit cents ans. Une pierre de la face ouest fut la première à se fendre de part en part par un après-midi de décembre. Avant elle, dans les soubassements, six autres avaient éclaté.
D'autres encore avaient probablement connu le même sort, mais elles étaient enfouies si profond dans la construction qu'aucun œil humain ne pouvait le vérifier. Même dans le cas où l'on avait entendu une sourde explosion, il n'avait jamais été possible de déterminer l'emplacement exact où elle s'était produite et encore moins les pierres endommagées.
Avant l'apparition des premiers signes de dégradation, quatorze pierres de l'arête nord-ouest se teintèrent de gris. L'érosion ne se fit nettement sentir que deux cent soixante-dix ans plus tard; ses symptômes ne se lisaient pas seulement sur ces blocs, mais sur tous ceux de la rangée à laquelle ils appartenaient. C'était la face la plus battue par les vents du désert, de sorte que, bien que ces pierres-là eussent été choisies parmi les plus dures, extraites des carrières d'Assouan, le phénomène était attendu et ne surprit personne.
Cent vingt ans plus tard, des marques grisâtres tirant sur le mauve, et même de petites cloques en forme de pustules firent leur apparition sur un certain nombre de blocs de la face sud. La disposition de ces taches était absolument irrégulière, ce qui rendait la recherche de leur cause d'autant plus difficile.
Les signes d'érosion commencèrent à se distinguer de loin au bout de mille cinquante ans. Pas seulement sur la face nord, où le vent l'affilait comme un rémouleur, mais sur la face orientale et même la face sud où ils étaient des plus divers, se manifestant sous la forme de porosités, de fissures, de minces sillons, de trous et, çà et là, de menus éboulements. Mais la plupart de ces signes étaient encore imperceptibles à l'œil nu. A première vue, on ne les différenciait guère. Pourtant, en y concentrant son attention, ils étaient aussi variés que les relations entre êtres vivants. Parfois même, ils essayaient d'aller plus loin encore... C'est ainsi que l'on épilogua beaucoup sur une pierre de laface nord où l'érosion avait eu pour effet de sculpter des semblants de traits humains, une convexité qui faisait songer à une joue, des stries qui évoquaient des sourcils, comme si quelque visage enfoui s'évertuait de l'intérieur à faire surface. Le bruit en parvint jusqu'au palais et on réfléchit longuement sur la mesure à prendre: intervenir (au burin ou par des instruments de plus grande précision) pour aider la figure à venir au jour, comme on faisait lors d'un accouchement, ou bien attendre qu'elle émergeât d'elle-même.
Le pharaon, attachant de l'importance au présage et impatient d'en découvrir le sens, était favorable à une intervention, tandis que le grand-prêtre était d'un avis contraire: une profanation en pareille circonstance pouvait avoir des conséquences fatales. Ils convinrent donc de s'en remettre à l'évolution naturelle des choses et postèrent près de la pierre des sentinelles qui veillèrent jour et nuit. Mais, avec le temps, la physionomie apparue sur la pierre commença à s'estomper, comme si le visage inconnu se fût ravisé et de nouveau enfoui dans les profondeurs, ce qui suscita une vive contrariété chez certains et un soupir de soulagement chez d'autres.
Sans égards pour ces phénomènes et leur interprétation, les gens ne s'étaient guère avisés que la pyramide vieillissait. Ce furent les membres d'une mission grecque qui exprimèrent les premiers cette idée. A la seule vue du monument, et sans même s'en être approchés au point d'en distinguer les détails, ils déclarèrent d'une seule voix: Ah ! elle s'est mise à vieillir !
On ne peut démêler s'ils avaient prononcé ces mots avec regret, avec malice ou bien avec satisfaction. L'essentiel est que partout leurs paroles semèrent le trouble. Subitement, les gens eurent le sentiment de distinguer nettement ce qu'ils s'étaient jusqu'alors abstenus de remarquer : vue dans son ensemble, la pyramide n'était plusblanche et polie comme elle figurait sur les vieilles estampes, mais avec des faces toutes ridées comme un être à la peau râpée par l'eczéma.
Ce ne fut pourtant là qu'un sentiment passager. Très longtemps après, telle une femme mûre qui témoigne de sa jeunesse en enfantant, la pyramide, pourtant âgée de quatre mille ans, se mit à disséminer au loin son image.
Éclats de lumière, visions instables fuyant vers l'horizon, tantôt semées de scintillements de couronnes, tantôt noircies par l'horreur du futur, se bousculant avant de se répandre à tous vents...
On se souvint alors du rêve où il était question de la pyramide couverte de neige, de ce rêve qui avait le premier prophétisé que la pyramide projetterait un jour son image sur le reste de la planète.
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