Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Récits d'outre-temps
Avec ces quatre textes inédits, nous ne sommes déjà plus sur terre : ils constituent en quelque sorte un « prologue dans le ciel », comme dirait Goethe.
Prométhée, La Porteuse de songes, Avant le bain et La Nuit du sphinx : ces récits mythologiques composés au cours des quinze dernières années ramassent à eux seuls les thèmes principaux de l'œuvre. Passé le temps des romans, Ismail Kadaré cherche désormais à condenser ses idées en quelques pages ; ces œuvres courtes en sont une illustration.
Avec Prométhée, l'écrivain réalise un rêve en reconstituant les pièces manquantes de la trilogie d'Eschyle, dont seule une tragédie, Prométhée enchaîné, nous est parvenue. Il lui a fallu une quinzaine d'années au total pour formuler cette interprétation du mythe, et l'écrivain y travaillait encore à la fin de 1992. Sur ce laps de temps, six années ont été nécessaires pour recréer les pièces disparues du puzzle, qui équivalaient chez Eschyle aux tragédies Prométhée délivré et Prométhée porte-feu, les deux dernières de la trilogie originelle. Comme les Anciens,Kadaré aime à remodeler les mythes, à retravailler la pâte déjà pétrie par d'autres. Une même tentation a saisi par exemple Shelley dans son poème « Prométhée délivré ».
La Porteuse de songes, écrite en 1985, quelques mois après Eschyle ou l'éternel perdant, allie le tragique et le grotesque qui donnent aux textes de Kadaré une saveur unique. Ce récit peut être considéré comme le porte-enseigne de l'œuvre. Tout est là. Sous des dehors légers, drôlatiques, avec un ton moqueur et un jeu particulier avec le temps, l'écrivain a peut-être produit là son « court-métrage » le plus terrible.
Sur le mode tragique, Avant le bain donne une vision de ce que peut être l'Enfer pour un illustre personnage de la littérature mondiale. On peut parler, pour ce récit mettant en jeu la relativité du temps, d'une sorte d'écriture cinématographique, d'une optique nouvelle inspirée par le septième art avec ses séquences brèves, répétées, syncopées.
Enfin, La Nuit du sphinx est le prolongement en prose d'un poème écrit en 1967, qui s'intitulait « Monologue du sphinx ». Le texte, énigmatique comme la figure qu'il étudie, reflète le rapport entre un tyran et un peuple, rapport fondé sur la peur, ce qu'en Albanie et dans le camp socialiste l'auteur a pu observer de près à de nombreuses reprises.
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