Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

X - Achèvement de la Construction. La Pyramide Réclame Sa Momie

X

 

ACHÈVEMENT DE LA CONSTRUCTION. LA

PYRAMIDE RÉCLAME SA MOMIE

 

A la nouvelle que la pyramide était achevée, les habitants de la capitale, les premiers à l'apprendre, restèrent abasourdis. Bon nombre d'entre eux se mettaient la main en cornet à l'oreille : L'enquête, dis-tu, a pris fin ? Non, pas l'enquête, mon brave, mais la pyramide ! Ah, la pyramide...

Ils avaient encore les épaules couvertes de la poussière d'un tout autre chantier et leurs oreilles résonnaient toujours des grondements des enquêteurs : Alors, tu n'as jamais été au quatre-vingt et unième gradin, tu n'as parlé de rien avec les transporteurs de la mille cinq cent-deuxième pierre, mais avoue donc, nous sommes au courant de tout ! Si bien que cela faisait beau temps que ce qui se produisait autour du chantier de Gizeh ne leur faisait plus ni chaud ni froid.

Entre-temps, la pyramide, comme en rêve, avait bel et bien été achevée. On avait fini de recouvrir de plaques polies la partie supérieure de la face nord, ainsi que lesautres pans encore inexplicablement privés de revêtement (tour à tour, sous cette couche de fines plaques calcaires, disparurent les pierres rugueuses, les vraies, celles qui avaient été acheminées de si loin dans la poussière et le secret), on avait mis en place les quatre tout derniers blocs retardataires (l'ordre avait été apporté en fin d'après-midi par un messager au visage dissimulé sous un voile noir), on avait hissé enfin, pour la fixer au sommet, la pierre princière, le pyramidion dans son habit de feuilles d'or dont le scintillement, avant l'apparition de la lune, avait commencé à éveiller, on ne sait trop pour quelles raisons, une sorte de commisération. Au moment où on l'avait installé, puis par après, jusqu'à l'aube du lendemain, on s'était attendu que le ciel écorché par la pointe se mît à rougir et que du sang vînt à dégoutter sur les gradins, mais rien de tel ne s'était produit. Aussitôt après, comme on coupe le cordon ombilical d'un nouveau-né, on avait démonté la dernière rampe qui avait servi à hisser les blocs, ultime lien entre le sommet du monument et le sol.

Bien que l'attention générale se fût surtout portée sur ce qui se passait à l'extérieur, tout au sommet, des travaux encore plus importants et complexes avaient été exécutés en bas, à l'intérieur. On avait refermé les portes de granit noir, puis des fausses portes dont on pensait qu'elles n'étaient pas telles, puis d'autres encore dont on avait tout intérêt à croire, si on les avait ouvertes, qu'elles ne menaient qu'à des galeries débouchant nulle part – et ainsi de suite. Les maçons de la mort, comme on avait surnommé ceux qui travaillaient aux aménagements intérieurs, souffraient en permanence de maux de tête. Ils feignaient de ne pas connaître le secret des fausses portes coulissantes, pas plus que de celles que l'on savait peut-être vraies mais dont on préférait croire qu'elles étaient fausses, à moins que ce ne fût l'inverse, ils s'embrouillaient et finissaient par ne plus du tout s'yreconnaître. Ils se demandaient s'il valait mieux pour eux prendre quelque initiative ou au contraire s'en remettre à leur destin, tournaient en rond comme des malades mentaux, grimaçant un sourire, soupirant, se renfrognant, feignant de ne pas feindre, et enfin s'effondraient, n'en pouvant plus. Quand, le dernier jour, ils sortirent de la pyramide, le teint cireux, et aperçurent les soldats qui les attendaient à l'extérieur, leur hache à la main, ils comprirent combien avaient été vaines leurs allées et venues dans les labyrinthes de la pyramide, leurs ruses, leurs attitudes de feinte ou de sincère crédulité devant les fausses portes ou devant les vraies menant à de fausses galeries, etc., ils réalisèrent enfin que leur sort avait été décidé vingt ans auparavant, en ce jour de novembre où l'architecte en chef Hemiounou avait tracé sur un papyrus la première ébauche de la pyramide. Tout comme sa hauteur, son orientation, sa pente, son axe, la répartition de l'énorme pression des pierres, etc., entre tant d'autres chiffres et formules avait certainement été tracé aussi un petit signe qui n'attirait sans doute pas beaucoup le regard, une lettre M, par exemple, qui voulait dire Mort et signifiait donc la leur. Sans cette mort, le système clos, tel qu'il avait été projeté, sûr, impénétrable jusqu'à la fin des temps, ne pouvait être parfait. Ce qui impliquait qu'elle eût été inscrite dans les formules sacrées de la pyramide.

A genoux face aux haches des soldats, peut-être espérèrent-ils jusqu'au dernier moment qu'ils feraient partie du groupe restreint de ceux à qui on ferait grâce, qui ouvriraient l'entrée secrète le jour où le corps du pharaon serait introduit dans la pyramide. L'architecte en chef désigna de la main ces sursitaires que l'on fit se ranger de côté, onze hommes en tout. Les autres, quand ils eurent perdu tout espoir, inclinèrent la tête, certains laissèrent quelque message à transmettre à leurs proches, la plupart crièrent : Vive le pharaon ! – , deux seulement hurlèrent : Mort à toi, Chéops !

Le sang, que l'on s'était attendu à voir couler depuis le sommet par suite de l'écorchure infligée au ciel par le pyramidion, gicla au pied de la montagne de pierres.

A l'aube, les morts en sursis furent transportés sur des chars couverts de bâches vers une destination inconnue. En s'éloignant, ils ne quittaient pas des yeux le sommet de la pyramide, là où devait se trouver le haut du puits dont ils émergeraient le jour des funérailles de Chéops, après avoir tour à tour fermé de l'intérieur toutes les portes. Ils savaient qu'ils trouveraient la mort sitôt leur tête sortie du puits, mais le sommet était si élevé que les foules massées pour les obsèques au pied de la pyramide ne seraient pas à même de distinguer quoi que ce soit, encore moins le sang qui maculerait le haut d'une des faces.

Au demeurant, ce jour était encore lointain et l'idée que, d'ici là, leur vie resterait liée comme par une chaîne d'or à celle du pharaon, leur procura soudain une si grande joie qu'ils se mirent à chanter, ou plutôt eurent l'impression qu'ils chantaient, car, en réalité, ce qui sortait de leur gorge n'était qu'un râle terrifiant.

 

Bien qu'aucune cérémonie officielle n'eût été organisée, la grande masse des habitants de la capitale ainsi que les missions étrangères vinrent contempler la pyramide. Tandis que les étrangers s'ébaudissaient : Comme elle est majestueuse ! comme elle est haute !, les gens du cru haussaient les épaules, se lançaient des œillades à la dérobée, se retenaient pour ne pas dire tout le contraire. En vérité, par rapport à l'autre pyramide, la leur, dont les pierres et la touffeur qui en émanait les avaient fait s'alanguir, dont ils avaient parcouru et continueraient de parcourir les interminables galeries on ne sait combien de temps encore, celle qui se dressait là devant eux leur paraissait chétive et trop lisse, une sorte de poupée decire, de celles qui suggèrent l'invisible et mystérieux pouvoir des démons.

Dès lors, eux-mêmes ne savaient plus laquelle était la pyramide véritable, laquelle n'en était que le fantôme. Pas davantage ils n'auraient pu préciser laquelle des deux avait enfanté sa pareille, encore moins laquelle commandait à l'autre.

La plupart pensaient néanmoins que la principale était bien l'autre, la leur, celle qui était trouble comme une colonne de fumée, dont nul ne connaissait ni la hauteur ni l'apothème, mais, à certains moments, à contempler sa réplique en cire, le sang se figeait dans leurs veines et ils étaient sur le point d'éclater en sanglots. Apparemment, elles étaient plus maléfiques l'une que l'autre, et elles avaient même dû naître ainsi, jumelles, encore que l'une fût visible et l'autre pas.

Ceux qui avaient eu l'occasion d'entrevoir la maquette étaient encore plus épouvantés. La pyramide, comme pour les mettre au supplice, leur apparaissait d'un coup sous tous ses aspects possibles. Ils l'avaient vue jusque-là changer continuellement de forme, comme dans un cauchemar. Elle était née comme un tourbillon de fumée, une hallucination. Puis elle s'était condensée pour prendre l'aspect d'une maquette. Après quoi elle s'était à nouveau dilatée, avant de se transformer en nuée noire et en conjuration. Et voici qu'à présent elle s'était refroidie et contractée pour redevenir maquette. Le diable seul pouvait savoir quelle nouvelle forme elle prendrait. Peut-être se mettrait-elle à faire des bonds dans le temps comme dans un miroir de sorcière où l'on est incapable de distinguer l'objet réel de son reflet ?

 

On s'était attendu à des réjouissances au soir de l'inauguration, puis le lendemain, puis chaque jour suivant, jusqu'àla fin de la semaine. Or, au lieu d'invitations au dîner de célébration, les familles des maçons à qui on avait laissé la vie sauve reçurent les langues coupées de ces derniers.

La capitale frémit d'horreur. Plus que par l'ablation de la langue, qui était pratique courante (certaines hautes charges, notamment dans les archives de la police ou au palais du pharaon, ne pouvaient être pourvues qu'à cette condition), plus donc que par l'ablation elle-même, les gens furent épouvantés par cette distribution des langues confiée à des messagers et surtout par le fait qu'elles étaient enveloppées dans des papyrus ornés de l'emblème pharaonique.

Tous comprirent qu'il s'agissait là d'un nouvel avertissement.

 

La capitale, comme on pouvait s'y attendre, sombra dans un silence encore plus compact.

Le mutisme avait atteint un degré tel que le linguiste Jaqub Har, d'après un court rapport de A.K., avait pronostiqué que si les choses continuaient à ce train, la moitié de la langue égyptienne aurait disparu en l'espace de trois ans, tandis qu'au bout de dix ans elle serait réduite à trois cents mots, de sorte qu'elle pourrait être apprise même par les chiens.

 

En fait, ce phénomène ne tenait pas seulement à la peur. Cela faisait longtemps que tout était devenu plus feutré, et les services mêmes chargés de répandre les rumeurs ou de semer la terreur paraissaient comme réduits au silence. Ni le tambour du héraut royal, ni même un craquement de porte ou un cliquetis de chaîne n'émettaient plus le son escompté. Les gens se plaignaient de malaises remontant à plus ou moins longtemps. Certains se retournaient dans leur sommeil, ne supportant pas que la chambre funéraire de la pyramide restât vacante. D'autres gémissaient sur l'encastrement à perpétuité dont souffraient les pierres. Ils s'en lamentaient sans relâche,comme si un pan de leur vêtement y était resté coincé, les empêchant de s'en éloigner.

Le mal atteignait même ce qui semblait le mieux immunisé contre ses effets : les enquêtes ! Les dossiers se couvraient de sable et certains témoins à charge vieillissaient si vite qu'ils devenaient méconnaissables dès leur seconde confrontation avec leur victime.

A la différence des tout premiers mois, le nombre de ceux qui se rendaient seuls à la pyramide allait croissant. Là, dans le silence, chacun cherchait le gradin où on l'avait dénoncé ou, à l'inverse, celui où il avait lui-même dénoncé quelqu'un ; il allait et venait en remâchant : Non, ce n'est pas ici, c'est plus loin, puis, ne parvenant pas à situer le lieu du forfait, il était tenté de s'en retourner aux bureaux de la police, de taper du poing aux portes de fer et de s'écrier : Ouvrez, mais ouvrez donc, convoquez-nous, interrogez-nous, ou nous allons devenir fous ! Mais les bâtiments d'instruction se faisaient eux aussi de plus en plus silencieux. Les enquêteurs eux-mêmes marchaient avec difficulté, ils se sentaient à bout de forces et leur vue s'était notablement affaiblie.

Les esprits les plus perspicaces cherchaient à élucider les causes de cette langueur générale. A l'évidence, cet épuisement, cette lueur mensongère qui baignaient toutes choses étaient difficilement explicables. Tout se défaisait, reculait avec effroi comme à la vue d'un spectre. Mais la tâche la plus ardue consistait à débusquer le rouage auquel était imputable la somnolence d'une machine censée ne jamais devoir connaître de relâchement : le renseignement. Et, plus encore, ce silence compact, différent, qui avait enveloppé les deux camps, persécutés et persécuteurs.

D'aucuns hochaient la tête d'un air sceptique. Ne cherchez pas d'explications là où il n'y en a pas, remontraient-ils. C'est le silence du tombeau, et rien d'autre. Chaque sépulture a son silence sous terre. La pyramide, tout en haut.

 

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