Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Ismail Kadaré · Chapitre 27 sur 45 · partie 1/3

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Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Qui a ramené Doruntine ?

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

Konstantin fait figure de seul véritable dissident dans la galerie des personnages kadaréens. Loin d'être un opposant politique déclaré, il appartient à la classe des fantômes et, comme les spectres du père de Hamlet, il revient troubler l'âme des vivants. Ismail Kadaré s'est embusqué derrière une légende romantique, la ballade de Konstantin et Doruntine, pour écrire son livre à la fois le plus innocent et le plus politique. Comme plusieurs versions de la ballade existent, l'écrivain a choisi celle qui lui semblait la plus riche et la plus subtile, celle des Arberèches, les Albanais établis en Italie du Sud depuis le Moyen Age. Peut-être ces exilés partis lors de l'arrivée des Ottomans sont-ils les mieux à même de garder vivante une telle légende, se sentant des affinités avec ce Konstantin qui fait le va-et-vient entre la vie et la mort. Peu d'écrivains albanais ont tiré parti de cette ballade, mais Kadaré l'a très tôt utilisée, dès 1962, lorsqu'il jetait sur le papier les premiers balbutiements du Crépuscule des dieux de la steppe. La légende, dont l'écrivain estimait ne pas avoir épuisé les possibilités, prit sa pleinemesure romanesque avec Qui a ramené Doruntine ?, après avoir brièvement refait surface dans Le Général de l'armée morte.

Lorsque Ismail Kadaré entame la rédaction de Doruntine à la fin des années soixante-dix, l'Albanie vient de rompre avec la Chine et choisit l'isolement. A ce moment-là, Konstantin se lève de sa tombe pour sortir d'Albanie et sortir de l'ombre. Au terme d'une longue chevauchée à travers l'Europe, Doruntine est retrouvée, qui s'est mariée avec un étranger, acte insupportable dans l'Albanie stalinienne. Ces deux personnages de chanson de geste étaient donc volontairement en porte-à-faux avec l'idéologie officielle d'enfermement et de chauvinisme; Doruntine procède d'une volonté de communiquer avec le monde, et le roman est comme une bouteille à la mer. En exaltant la bessa, la parole donnée, Konstantin nie les valeurs collectivistes pour faire appel à ce que l'individu peut avoir en lui de meilleur. Dans son isolement, l'Albanie pourrait survivre grâce à une nouvelle échelle de valeurs morales, celles dont Konstantin est porteur et que Stres expose dans son discours final.

C'en était trop pour le régime communiste, et la critique accueillit avec des mots très durs la parution de Doruntine. Quelques années plus tard, lorsque, en plein plénum de l'Union des écrivains, Kadaré fut mis au ban pour Le Palais des rêves, on ne manqua pas non plus de lui rappeler les « défauts » de Doruntine.

La légende n'en resterait pas là : le roman de Doruntine ne semblant pas avoir épuisé sa portée symbolique, en 1984, avec le roman L'Ombre, Kadaré récidive, voyant dans l'intellectuel des pays de l'Est un Konstantin dont chaque voyage de l'autre côté du rideau de fer équivaut à une randonnée hors de sa tombe, vers la lumière et la vie.

Qui a ramené Doruntine ? est paru en Albanie en 1980dans un recueil de récits intitulé Sang-froid, aux côtés d'autres textes comme Avril brisé, œuvre où resurgit le thème de la claustration. Ainsi dévalué au rang de nouvelle, Qui a ramené Doruntine ? put faire une sortie relativement discrète en librairie, l'écrivain émergeant à peine d'une période de purgatoire et évitant que ses textes ne soient alors frappés de l'estampille « roman ».

 

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I

 

Stres était encore couché quand il entendit frapper à la porte. Il fut tenté d'enfouir sa tête sous l'oreiller, dans l'espoir d'étouffer le bruit, mais les coups redoublèrent alors de vigueur. Qui diable vient frapper chez moi avant l'aube? maugréa-t-il en rejetant sa couverture. Il descendait l'escalier quand on frappa pour la troisième fois, mais, à la cadence des coups du heurtoir métallique, il put à présent deviner qui se tenait là derrière. Il fit glisser le verrou, ouvrit la porte en la tirant à lui. Si sa bouche n'articula pas: « Quel diable te prend de venir me tirer du lit avant l'aube ? », c'est bien ce qu'exprimèrent sa mine et ses yeux gonflés.

- Il est arrivé quelque chose, se hâta de proférer son adjoint.

Stres lui décocha un regard interrogateur, l'air de dire : voyons voir un peu si ce qui est arrivé est de nature à justifier ta visite à une heure aussi indue. Mais il savait bien que l'autre commettait rarement de tels impairs et que, chaque fois qu'il avait été sur le point de le morigéner, il s'était vu contraint de battre en retraite. En l'occurrence, il aurait bienvoulu que son second fût vraiment dans l'erreur, afin de pouvoir décharger sur lui toute sa mauvaise humeur.

- Alors? répéta-t-il.

L'autre effleura un moment du regard les yeux de son chef, puis, ayant reculé d'un pas, il expliqua :

- La douairière des Vranaj et sa fille Doruntine, qui est arrivée hier soir dans des circonstances on ne peut plus mystérieuses, sont toutes deux à l'agonie.

- Doruntine ? fit Stres, abasourdi. Comment est-ce possible?

Son adjoint respira, soulagé : les coups qu'il avait frappés à la porte se révélaient justifiés.

Comment est-ce possible ? répéta Stres en se frottant les yeux comme pour en effacer tout vestige de sommeil. En vérité, il avait fort mal dormi. Jamais même une première nuit passée chez lui au terme d'une mission de quinze jours ne lui avait été aussi pénible. Ce n'avait été qu'un long cauchemar. Comment est-ce possible ? fit-il pour la troisième fois. Elle est mariée si loin qu'elle n'a même pas pu venir pour les deuils de la famille.

- Justement, répliqua l'adjoint. Je viens de vous le dire. Les circonstances de sa venue sont on ne peut plus mystérieuses.

- Et après ?

- Eh bien, mère et fille sont alitées, mourantes.

- Étrange ! Soupçonnes-tu une main criminelle ?

L'autre secoua négativement la tête.

- Je ne crois pas. C'est plutôt l'effet d'une forte commotion.

- Tu les as vues ?

- Oui. Toutes deux délirent, ou c'est tout comme. La mère demande : Qui t'a ramenée, ma fille ? Et la fille lui répond : C'est mon frère Konstantin.

- Ah, elle dit cela : Konstantin ? Mais, grands dieux, il est mort depuis trois ans, avec tous ses autres frères...

- A en croire les femmes du voisinage qui se tiennent à leur chevet, c'est justement ce que la mère a répondu à sa fille. Mais celle-ci s'obstine à prétendre qu'elle est bien venue avec lui hier soir, peu après minuit.

- Curieux, dit Stres - tout en pensant à part soi : « Horrible ! »

Ils restèrent quelques instants face à face sans prononcer un mot, jusqu'à ce que Stres, frissonnant, se fût aperçu qu'il n'était pas habillé.

- Attends-moi, dit-il, et il rentra.

De l'intérieur parvinrent la voix assoupie de sa femme lui demandant : « Qu'est-ce que c'est ? », puis les propos indiscernables de sa réponse. Il ressortit peu après, vêtu de son uniforme de capitaine régional qui le faisait paraître encore plus grand et plus mince.

- Allons chez elles, dit-il.

Ils firent un bout de chemin en silence. Quelques pétales de roses blanches tombés devant une porte parurent à même d'aider Stres à se remémorer un court extrait du rêve qui, curieusement, s'était glissé dans son sommeil agité.

- C'est vraiment extraordinaire, murmura-il.

- Quasi invraisemblable, renchérit son second.

- A dire vrai, j'ai d'abord été tenté de ne pas y croire.

- Je m'en suis aperçu. De fait, ce n'est pas croyable. Il s'agit d'une énigme.

- Et même au-delà, fit Stres. Plus j'y pense, plus ça me semble inconcevable.

- Toute la question est de découvrir comment Doruntine est revenue, exposa son adjoint.

- Oui ?

 

- L'affaire s'élucidera si l'on découvre par qui elle a été accompagnée, ou, mieux encore, les circonstances de sa venue.

 

- Par qui, répéta Stres, de quelle manière... C'est évident, elle ne dit pas la vérité.

- Je lui ai demandé à trois reprises comment elle était venue, mais elle ne m'a pas fourni d'explications. Elle cachait quelque chose.

- Savait-elle que tous ses frères, Konstantin y compris, étaient morts ? demanda Stres.

- Je ne sais pas. Je pense que non.

- Il se peut qu'elle n'ait pas été au courant, dit Stres. Elle est mariée si loin... si loin...

A son grand étonnement, il sentit ses mâchoires s'alourdir et il lui sembla qu'il aurait du mal à articuler d'autres mots. Qu'ai-je donc ? se demanda-t-il. Ses poumons aussi lui parurent devenus plus denses, comme si l'air qu'ils contenaient se fût chargé de poussier.

Il pressa le pas, ce qui contribua à dissiper son hébétude.

- Qu'est-ce que je disais ? reprit-il. Ah oui... Elle est mariée si loin que, depuis le jour de ses noces, elle n'a pu revenir une seule fois chez elle. Que je sache, c'est la première fois qu'elle est de retour.

- Si elle n'est pas même accourue lors de la mort de ses neuf frères, c'est la preuve qu'elle ignorait tout du malheur, fit le second. La douairière se plaignait souvent de ne pas avoir sa fille à ses côtés en ces jours de si grande tristesse.

- Les forêts de Bohême où elle vit sont à au moins deux semaines de voyage d'ici, sinon plus, observa Stres.

- Oui, sinon plus, répéta son adjoint. C'est presque au cœur de l'Europe.

En marchant, Stres aperçut d'autres pétales de roses blanches qui parsemaient le chemin, comme si quelque main invisible avait effeuillé des fleurs durant la nuit. L'espace d'un instant, il eut l'impression de les avoir déjà remarqués quelque part. Mais il ne se rappelait pas bien son rêve. Il eut aussi la sensation que son front lui faisait mal. Juste à l'endroit où le songe devait avoir pénétré, la nuit précédente, avant d'en ressortir par le même point,plus tard, aux environs de l'aube, peut-être, en ravivant la plaie qu'il avait causée.

- De toute façon, quelqu'un l'a sûrement accompagnée, dit-il.

- Oui, mais qui ? La mère, pas plus que nous, ne peut bien sûr croire que sa fille, comme celle-ci le prétend, soit venue avec le mort.

- Et pourquoi cacherait-elle avec qui elle est venue ?

- Je ne puis l'expliquer. Tout cela est bien obscur.

De nouveau, ils firent un bout de chemin en silence. L'air automnal était froid. Des corneilles volaient bas en croassant. Stres les suivit un moment des yeux.

- Il va pleuvoir, dit-il. Quand les corneilles croassent comme ça, c'est qu'elles ont mal aux oreilles à cause de l'orage qui approche.

Son adjoint tourna le regard dans la même direction, mais se tut.

- Tu viens de dire quelque chose à propos d'un choc qui aurait causé l'agonie des deux femmes, dit Stres.

- Oui, c'est certainement dû à une émotion très violente... (il évita le mot terrible, car son chef lui avait fait la remarque qu'il en usait à tout propos et hors de propos). Du moment que les deux femmes ne présentent aucune trace de coups, leur effondrement subit a sûrement pour origine une telle commotion.

- Tu penses que la mère a soudain fait quelque découverte terrible ? demanda Stres.

Son adjoint le dévisagea. Lui, pensa-t-il en un éclair, peut se servir des mots tout à sa guise, mais quand les autres emploient les mêmes, il les leur fait rentrer dans la gorge.

- Une découverte de la mère ? dit-il. Je suis plutôt enclin à croire qu'elles ont fait toutes deux en même temps une découverte terrible, comme vous venez de l'indiquer.

Continuant de conjecturer sur ce choc que la mère et lafille se seraient mutuellement causé (par déformation professionnelle, Stres et son adjoint donnaient de plus en plus à leurs propos le tour d'un rapport d'enquête), ils reconstituèrent approximativement la scène qui avait dû se produire au beau milieu de la nuit. Des coups avaient été frappés à la porte de la vieille maison, à une heure insolite, et, à la question posée par la vieille dame : « Qui est là ? », une voix au-dehors avait répondu : « C'est moi, Doruntine. » En allant ouvrir, la vieille, troublée par ces coups soudains et convaincue que ce ne pouvait être la voix de sa fille, demande, comme pour s'ôter un doute : « Qui t'a ramenée ? » Il faut dire qu'il y a trois ans que, cherchant consolation à sa douleur, elle attend en vain la venue de sa fille. De l'extérieur, Doruntine répond : « C'est mon frère Konstantin qui m'a ramenée. » Là, la vieille reçoit le premier choc. Peut-être, malgré son ébranlement, a-t-elle eu encore la force de répondre : « Mais qu'est-ce que tu me chantes là ? Konstantin et ses frères reposent depuis trois ans sous terre. » C'est maintenant le tour de Doruntine d'être atteinte. Si elle a vraiment cru que c'était son frère Konstantin qui l'avait ramenée, le choc pour elle est double, car elle apprend que Konstantin et ses autres frères sont morts et elle prend simultanément conscience qu'elle a voyagé avec un fantôme. La vieille dame trouve alors la force d'ouvrir la porte, espérant encore qu'elle n'a pas bien saisi les propos de la jeune femme, ou qu'elle a entendu des voix, ou qu'en fin de compte, ce n'était pas Doruntine qui avait frappé. Peut-être Doruntine, au-dehors, espérait-elle aussi de son côté avoir mal entendu. Mais, une fois la porte ouverte, elles se répétèrent ce qu'elles venaient de dire, s'assenant mutuellement un choc mortel.

- Non, tout cela non plus n'est guère croyable, dit Stres.

- C'est bien ce que je pense, moi aussi, fit son adjoint, mais une chose est sûre et certaine : pour que les deuxfemmes soient dans un tel état, il s'est sûrement produit quelque chose entre elles deux.

- Il s'est produit quelque chose, répéta Stres. Bien sûr que quelque chose s'est produit, mais va donc comprendre ! Un récit terrible de la fille, et par conséquent une révélation tout aussi terrible pour la mère... Ou bien...

- Voici la maison, dit l'adjoint. Peut-être allons-nous apprendre quelque chose.

La grande demeure apparut au loin, lugubre, tout au bout d'un espace dégagé. Sur toute cette distance, le sol humide était jonché de feuilles mortes. La maison qui avait été jadis l'une des plus vastes et importantes de la principauté, exhalait désormais le deuil et l'abandon. Les volets des fenêtres des étages supérieurs étaient pour la plupart fermés, les avant-toits par endroits endommagés, le terrain devant l'entrée, avec ses arbres chenus, voûtés et moussus, paraissait désolé.

Stres se souvint de l'enterrement des neuf frères Vranaj, trois ans auparavant. Ç'avait été une série de malheurs tous plus pénibles les uns que les autres, au point même qu'on ne pouvait en perdre le souvenir qu'en perdant la raison, mais une telle calamité - neuf cercueils de jeunes hommes d'une même famille en une semaine - ne pouvait se retrouver dans la mémoire d'aucune génération. Et tout cela s'était produit cinq semaines après les grandioses épousailles de la seule fille de la maison, Doruntine. Une armée normande avait soudain attaqué, mais, à la différence de la fois où il n'avait fallu lever qu'un homme par foyer, on avait mobilisé alors toute la gent masculine, et les neuf frères s'en étaient allés à la guerre. Il était souvent arrivé que plusieurs frères d'une même maisonnée partissent pour des affrontements encore plus sanglants, mais jamais plus de la moitié d'entre eux n'avaient été fauchés au combat. Cette fois, cependant, l'armée ennemie avait quelque chose de bien spécial : c'était une armée atteintede la peste, en sorte que tous ceux qui participèrent aux hostilités, vainqueurs et vaincus, moururent de même, certains au cours du conflit, d'autres une fois la bataille terminée. Nombre de maisons eurent ainsi à pleurer deux, trois, voire quatre morts, mais une seule eut à en déplorer neuf : celle des Vranaj. On n'avait pas souvenir de funérailles plus imposantes. Tous les comtes et barons de la principauté, et le prince lui-même y assistèrent, sans parler des plus hauts dignitaires des principautés voisines.

Stres se souvenait fort bien de tout, et il se rappelait surtout la rumeur qui courait : comment la mère, en ces jours d'affliction, n'avait-elle pas à ses côtés sa fille unique, Doruntine ! De fait, celle-ci était la seule à ne pas avoir été informée du malheur.

Stres poussa un soupir. Comme ces trois années avaient vite passé ! La grande porte aux battants de bois vermoulu par endroits était entrouverte. Précédant son second, il traversa la cour et pénétra dans la maison d'où parvenaient des murmures, des bruits ténus. Deux ou trois femmes d'un certain âge, apparemment des voisines, examinèrent les deux nouveaux arrivants avec des yeux intrigués.

- Où sont-elles ? demanda Stres.

Une des femmes fit un signe de tête en indiquant une porte. Stres entra le premier dans une vaste pièce peu éclairée, où le regard était aussitôt attiré par deux grands lits se faisant face en deux angles opposés. Près de chacun d'eux se tenait une femme, les yeux braqués devant elle. Les icônes aux murs, les deux grands chandeliers de cuivre sur la cheminée qui n'avait pas été allumée depuis longtemps, dispensaient dans l'atmosphère lugubre de la chambre une ultime clarté. Une des femmes tourna la tête vers eux. Stres s'arrêta un moment puis lui fit signe de s'approcher :

- Où est couchée la mère ? demanda-t-il à voix basse.

La femme désigna d'un geste de la main l'un des lits.

- Laissez-nous un moment seuls, fit Stres.

La femme entrouvrit la bouche, sans doute pour formuler quelque objection, mais, son regard s'étant posé sur l'uniforme de Stres, elle se tut. Elle se dirigea vers sa compagne, qui était très âgée, et toutes deux sortirent en silence.

Marchant avec précaution pour ne pas faire de bruit, Stres s'approcha du lit où gisait la vieille, la tête enveloppée dans un bonnet blanc.

- Madame, chuchota-t-il, Madame Mère (c'est ainsi qu'on l'appelait habituellement depuis la mort de ses fils). C'est moi, Stres, vous me reconnaissez ?

Elle ouvrit les yeux. Ils paraissaient glacés d'épouvante et de chagrin. Il soutint un moment son regard, puis, approchant un peu plus la tête de l'oreiller blanc, il murmura :

- Comment vous sentez-vous, madame-mère ?

Dans ses yeux se lisait quelque chose d'incompréhensible.

- Doruntine est bien revenue hier soir ? demanda Stres.

La femme couchée fit « oui » du regard. Puis elle garda les yeux fixés sur Stres comme si elle-même lui posait une question. Stres resta planté là un moment, hésitant.

- Comment cela s'est-il produit ? interrogea-t-il à voix très basse. Qui l'a ramenée ?

La vieille se couvrit les yeux d'une main, puis elle eut un mouvement de tête laissant entendre qu'elle avait alors défailli. Sres lui prit la main et découvrit son pouls avec peine. Il battait.

- Appelle une des femmes, chuchota Stres à son adjoint.

L'autre sortit et revint peu après avec une de celles qui venaient de quitter la pièce. Stres lâcha la main de la vieille et, du même pas silencieux, s'approcha du lit où était couchée Doruntine. Sur l'oreiller, il put discerner sa blonde chevelure. Il éprouva un pincement au cœur, mais c'était une sensation étrangère à l'événement qui venait de se produire. Un lointain pincement qui se rapportait à ce mariage, trois ans auparavant. A cette époque, au momentoù elle s'éloignait sur la blanche monture nuptiale parmi la caravane de proches et d'amis de la jeune mariée, il avait eu le cœur serré, au point qu'il s'était demandé ce qui le prenait. Tout le monde faisait triste figure, non seulement la mère et les frères de Doruntine, mais également tous ses proches, car c'était la première jeune fille du pays à se marier si loin. Le chagrin de Stres était cependant d'une nature bien particulière. Au moment où elle s'éloignait, il s'était subitement rendu compte que le sentiment qu'il avait éprouvé ces derniers temps à son endroit n'était rien d'autre que de l'amour. Mais ç'avait été un amour diffus, qui jamais ne s'était condensé, lui-même l'en ayant doucement empêché. C'était comme la rosée du matin, apparue pendant les premières minutes succédant au réveil, pour s'évanouir durant les autres heures du jour et de la nuit. Le seul moment où cette brume bleutée avait tenté de se condenser et de se constituer en nuage, ç'avait été lors de son départ. Mais ça n'avait été qu'un bref instant vite oublié.

Debout devant le lit de Doruntine, Stres contempla longuement son visage. Il était tout aussi beau, sinon davantage qu'autrefois, avec cette ligne des lèvres qui les faisait paraître tout à la fois pleines et légères.

- Doruntine, prononça-t-il à voix très basse.

Elle ouvrit les yeux. Tout au fond, il y découvrit un vide que rien ne semblait pouvoir combler. Il s'efforça de lui sourire.

- Doruntine ! répéta-t-il. Sois la bienvenue !

Elle continuait de le regarder fixement.

- Comment te sens-tu ? dit-il en détachant les mots et, inconsciemment, il lui prit la main. Elle était brûlante. Doruntine, reprit-il doucement, tu es arrivée hier passé minuit, n'est-ce pas ?

Elle fit « oui » du regard. Il aurait voulu retarder la question qui le tourmentait, mais elle jaillit d'elle-même :

- Qui t'a ramenée ?

Sous son propre regard, les yeux de la jeune femme demeurèrent figés.

- Doruntine, qui t'a ramenée ? répéta-t-il. Sa propre voix lui parut étrangère. La question elle-même était si chargée d'épouvante qu'il fut presque tenté de la retirer. Mais il était trop tard.

Elle ne le quittait pas des yeux, avec ce vide désolant entre eux deux.

Maintenant, va jusqu'au bout, se dit-il.

- Tu as dit à ta mère que c'était ton frère Konstantin, n'est-ce pas ?

A nouveau elle acquiesça du regard. Stres s'efforça de débusquer dans ses yeux quelque signe de déraison, mais il ne put rien lire dans leur totale vacuité.

- Je pense que tu as dû apprendre que Konstantin n'était plus de ce monde depuis trois ans, dit-il de la même voix éteinte. Il sentit les larmes sourdre en lui-même avant de les voir perler dans ses yeux à elle. C'étaient des larmes pas comme les autres, mi-visibles, mi-impalpables. Baigné par ces larmes, le visage de Doruntine devint encore plus lointain. Que m'arrive-t-il donc encore ? semblait dire à présent son regard. Pourquoi ne me croyez-vous donc pas ?...

Il tourna lentement la tête vers son adjoint et vers l'autre femme qui se tenaient près du lit de la mère, et leur fit signe de sortir. Puis il se pencha de nouveau vers la jeune femme et lui caressa la main.

- Mais comment es-tu venue, Doruntine ? Comment as-tu fait tout ce long voyage ?

Il lui sembla que quelque chose s'évertuait à remplir ses yeux démesurément agrandis.

 

Stres sortit une heure plus tard. Il était plutôt pâle et, sans tourner la tête ni dire mot à personne, il se dirigea vers la porte d'entrée. Son adjoint le suivit. A deux outrois reprises, celui-ci fut sur le point de lui demander si Doruntine avait dit du nouveau, mais il n'osa pas.

Comme ils passaient devant l'église, Stres fit mine de vouloir entrer au cimetière, mais il se ravisa au dernier moment.

 

Tandis qu'ils poursuivaient leur chemin, son adjoint sentait les regards des curieux converger sur eux.

- La question n'est pas simple, dit Stres sans regarder son second. Je pense que cette affaire va faire du bruit. Pour parer à toute éventualité, nous ferions bien d'envoyer un rapport à la chancellerie du prince.

 

A la Chancellerie du Prince. Urgent.

 

« Je crois utile de porter à votre connaissance les faits qui se sont déroulés à l'aube du 11 octobre courant dans la noble maison des Vranaj, et qui peuvent avoir des conséquences imprévisibles.

« Au matin du 11 octobre, la vieille dame Vranaj qui, comme on sait, vit seule depuis la mort de ses neuf fils sur le champ de bataille, a été trouvée dans un état de profonde commotion avec sa fille Doruntine qui, selon ses dires, serait arrivée dans la nuit, conduite par son propre frère Konstantin, mort il y a trois ans en même temps que ses autres frères.

« M'étant rendu sur les lieux et ayant essayé de parler avec les deux malheureuses femmes, j'ai abouti à la conclusion qu'aucune ne montre des signes d'irresponsabilité mentale, bien que ce qu'elles avancent directement ou indirectement soit tout à fait obscur et incroyable. Il convient de souligner ici qu'elles se sont mutuellement causé ce choc, la fille en disant à sa mère qu'elle avait été ramenée par son frère Konstantin, la mère en annonçant à sa fille que Konstantin, avec tous ses frères, n'était plus de ce monde depuis longtemps.

« J'ai tenté de m'entretenir avec Doruntine et ce que je suis parvenu à recueillir auprès d'elle, dans son trouble, se résume à peu près à ceci :

« Un soir, il y a peu (elle ne se rappelait pas la date précise), dans la petite ville d'Europe centrale où elle vivait avec son époux depuis son mariage, on lui fit savoir qu'un voyageur inconnu la demandait. Étant sortie, elle aperçut au-dehors le cavalier qui venait d'arriver et qui lui parut être Konstantin, bien que la poussière du long trajet qu'il venait de couvrir le rendît quasi méconnaissable. Mais, lorsque le voyageur, du haut de son cheval, lui eut confirmé qu'il était bien Konstantin, qu'il était venu pour l'emmener et la conduire chez sa mère, en exécution de la promesse qu'il lui avait faite avant son mariage, elle fut rassurée. (Il faut rappeler ici le bruit qu'avaient causé à l'époque les fiançailles de Doruntine en une contrée si distante, l'opposition des autres frères et surtout de sa propre mère, laquelle ne voulait pas marier sa fille si loin, l'insistance de Konstantin pour que ces fiançailles eussent lieu, et, finalement, sa promesse – sa bessa - qu'il la ramènerait lui-même à sa mère chaque fois que celle-ci se languirait d'elle.)

« Doruntine m'a confié que le comportement de son frère lui avait paru plutôt étrange, car il ne descendit pas de cheval, refusa même d'entrer dans la maison. Il insistait pour l'emmener au plus tôt, et, lorsqu'elle lui demanda pourquoi il fallait qu'elle partît avec une telle hâte - car, si c'était pour une joie, elle passerait une robe de fête, et si c'était pour un malheur, elle revêtirait une robe de deuil -, il lui répondit sans autre forme d'explication : "Viens comme tu es." Tout cela n'était pas naturel, et, de surcroît, c'était contraire à toutes les règles de la courtoisie. Mais comme, durant ces trois années, elle s'était consumée de nostalgie pour les siens ("je vivais là-bas dans une solitude indicible", dit-elle), elle n'hésita pas, écrivit un billet àl'intention de son mari et se laissa emporter en croupe par son frère.

« Toujours selon ses dires, le voyage fut long, bien qu'elle n'ait pas été en mesure d'en préciser la durée. Elle dit qu'elle avait seulement gardé le souvenir d'une nuit interminable, de myriades d'étoiles qui couraient en troupeaux à travers ciel, mais que cette vision lui avait peut-être été suggérée par leur chevauchée sans fin, entrecoupée de plus ou moins longs moments de somnolence. Il est intéressant de souligner ici qu'elle ne se rappelle pas avoir voyagé de jour. Cette impression peut lui avoir été communiquée de deux façons : ou bien elle somnolait ou dormait durant le jour, en sorte qu'elle ne se souvient plus de rien, ou bien son cavalier et elle se reposaient à l'aube et dormaient tous deux en attendant la nuit pour poursuivre leur voyage. De cette dernière hypothèse, il faudrait en déduire que le cavalier ne souhaitait faire route que de nuit. De ce fait, dans l'esprit de Doruntine qui était harassée, pour ne pas parler de son état moral, peut-être les dix ou quinze jours du trajet (le temps que l'on met généralement pour faire le voyage de Bohême) se sont-ils ainsi réduits à une longue et interminable chevauchée nocturne.

« En cours de route, collée au cavalier, elle a fort bien remarqué que ses cheveux étaient non seulement couverts de poussière, mais aussi de boue à peine séchée, et que de son corps émanait une odeur de terre mouillée. A deux ou trois reprises, elle l'a questionné à ce propos. Il lui a répondu que la pluie l'avait surpris plusieurs fois en chemin, si bien qu'en s'humectant, la poussière accumulée sur son corps et dans ses cheveux s'était transformée en grumeaux de boue.

« Lorsqu'enfin, vers le milieu de la nuit du 11 au 12 octobre, l'inconnu (nous appellerons ainsi celui que la jeune femme prit pour son frère) arriva avec Doruntine à proximité de chez Madame Mère, il arrêta son cheval etdit à sa compagne de descendre et de se rendre à la maison, car il avait à faire à l'église. Sans attendre sa réponse, il se dirigea vers l'église et le cimetière, cependant qu'elle gagnait la maison en courant et frappait à la porte. De l'intérieur, la vieille dame demanda qui était là, et c'est alors que les quelques mots échangés par la fille et la mère

- la première s'étant annoncée et ayant dit qu'elle était venue avec Konstantin, l'autre lui ayant répondu que celui-ci était mort depuis trois ans- leur causèrent à toutes deux un choc qui les terrassa.

« Toute cette affaire qui, il faut en convenir, est fort obscure, peut s'expliquer de deux manières : ou bien quelqu'un, pour une raison quelconque, a trompé Doruntine en se faisant passer pour son frère dans l'intention de l'emmener, ou bien Doruntine elle-même, pour une raison inconnue, n'a pas dit la vérité et a caché la manière dont elle est venue, ou l'identité de la personne qui l'a ramenée.

« J'ai jugé nécessaire de faire ce rapport relativement circonstancié sur ces événements pour la raison qu'ils concernent une des plus nobles familles de la principauté et qu'en outre, ils sont d'une nature telle qu'ils risquent de troubler gravement les esprits.

Capitaine Stres. »

 

Ayant paraphé son rapport, Stres contempla d'un regard vague son écriture inclinée. A deux ou trois reprises, il s'empara de sa plume et fut tenté de se pencher à nouveau sur la feuille pour ajouter, retrancher, ou peut-être corriger quelque passage, mais, à chaque fois qu'il fut sur le point de le faire, sa main se figea, et il laissa en fin de compte son texte inchangé.

Il se leva lentement, introduisit la lettre dans une enveloppe qu'il cacheta, et appela le courrier. Puis, une fois ce dernier parti, il le suivit des yeux derrière la fenêtre. Il resta là un long moment, sentant sa migraine s'accentuer.Une foule d'hypothèses se pressaient pour pénétrer comme par une porte étroite dans son cerveau. Il se frotta le front comme pour en arrêter le flux. Pourquoi un voyageur inconnu aurait-il fait cela ? Et s'il ne s'agissait pas d'un imposteur, alors la question devenait encore plus délicate : que cachait Doruntine ? Il déambula dans son bureau et, chaque fois qu'il s'approchait de la fenêtre, il voyait de dos le courrier qui allait en se rapetissant sur la route entre les peupliers dépouillés. Et si aucune de ces deux hypothèses n'était la bonne, se dit-il soudain, s'il s'était produit quelque chose d'autre que l'esprit pût difficilement appréhender ? Qui sait ce qui se cache en chacun de nous ?

Ses yeux restaient sans raison braqués sur la vitre. Cette paroi de verre qui, à tout autre instant, lui eût paru la chose la plus banale et la plus innocente qui fût au monde, lui sembla soudain chargée de mystère. Elle était là, en plein cœur de la vie, tout à la fois séparant et liant le monde. Étrange, murmura-t-il.

Stres parvint finalement à secouer sa torpeur. Il tourna le dos à la fenêtre et, après avoir hélé son adjoint, dévala l'escalier.

- Allons à l'église, dit-il à son second lorsqu'il entendit ses pas puis son halètement dans son dos. On va examiner la tombe de Konstantin.

- Bonne idée. Finalement, toute cette histoire n'a de sens que si quelqu'un est sorti de sa tombe.

- Je ne pense pas à une pareille absurdité, j'ai autre chose en tête.

Il allongeait de plus en plus le pas tout en se disant : mais pourquoi est-ce que je prends cette affaire tellement à cœur ? En réalité, il ne s'était produit ni meurtre ni crime ni aucun autre délit de cette nature dont il lui fût revenu, en sa qualité de capitaine régional, de se saisir. Quelques instants auparavant encore, tandis qu'il rédigeait son rapport,il avait songé à deux ou trois reprises : ne me hâtè-je pas d'inquiéter la chancellerie du prince avec un fait dénué d'importance ? Pourtant, une voix intérieure lui disait qu'il n'en était rien. Cette même voix lui répétait qu'il s'était produit quelque chose d'énorme, qui dépassait le cadre d'un simple meurtre ou de tout autre crime, devant quoi tous les assassinats et autres forfaits avaient l'air de simples vétilles.

La petite église, avec son campanile qui venait juste d'être réparé, était maintenant toute proche, mais Stres obliqua brusquement et pénétra dans le cimetière, non par la grille en fer, mais par un portillon de bois qu'on remarquait à peine. Il y avait longtemps qu'il n'était pas venu dans ce cimetière, il avait du mal à s'y orienter.

- Par ici, lui dit l'adjoint dans sa foulée ; les tombes des fils Vranaj doivent se trouver par là.

Stres lui emboîta le pas. Par endroits, le sol était ameubli. Des petites icônes à demi noircies, où la cire des cierges avait coulé sur les côtés, émanait une tristesse sereine. Certains tombeaux étaient tapissés de mousse.

Stres se pencha pour redresser une croix chavirée, mais elle était lourde et il dut la lâcher, poursuivant plus avant. Il vit son second lui faire des signes de loin ; il les avait finalement trouvées.

Stres s'approcha. Les tombes, bien alignées et couvertes de dalles de pierre noire, étaient identiques, toutes avaient une forme évoquant à la fois la croix, une épée, un homme étendu bras ouverts. A la tête de chaque sépulture était aménagée une petite niche destinée à l'icône et aux cierges. Au-dessous était gravé le nom du mort.

- Voici sa tombe, dit l'adjoint d'une voix étouffée.

Stres leva la tête et remarqua qu'il avait blêmi.

- Qu'est-ce que tu as ?

Son second lui désigna la tombe d'un geste de la main.

- Regardez bien, lui dit-il. Les pierres ont été déplacées.

- Vraiment ? fit Stres en se penchant pour mieux voir dans la direction que lui avait indiquée son adjoint. Il resta un long moment à examiner l'endroit avec soin, puis il se redressa : Oui, vraiment, quelque chose a été remué ici.

- Je vous l'avais bien dit, fit l'adjoint d'une voix où se mêlaient la satisfaction de voir son chef se ranger à son avis et une nouvelle bouffée de peur.

- Malgré tout, cela ne veut pas dire grand-chose, fit observer Stres.

Son second tourna la tête, interloqué. Ses yeux semblaient dire : oui, bien sûr, un chef doit préserver sa dignité en toute circonstance, mais il est des moments où il convient d'oublier les grades, les fonctions et tout le bataclan.

Un soleil meurtri émergea péniblement de derrière les nuages. Ils levèrent la tête, quelque peu ahuris, mais aucun d'eux ne proféra les mots auxquels chacun se serait attendu en pareilles circonstances.

- Non, ça ne veut rien dire, répéta Stres. D'abord parce que les dalles peuvent avoir basculé d'elles-mêmes, comme cela se produit dans la plupart des tombes au bout d'un certain temps. Ensuite, même si nous admettons qu'elles ont été déplacées par quelqu'un, ce quelqu'un peut être un voyageur inconnu qui, avant de perpétrer son imposture, aura remué les pierres de cette tombe afin de rendre plus vraisemblable la sortie du mort.

Son adjoint l'écoutait bouche bée. Il s'apprêtait à dire quelque chose, peut-être à émettre une objection, mais Stres ne lui en laissa pas le temps.

- Ou encore, reprit-il, il est plus probable qu'il ait fait cela après avoir quitté Doruntine à proximité de la maison. Il est possible qu'il soit alors venu ici et ait déplacé les pierres du tombeau avant de disparaître.

Stres, qui semblait las, laissa son regard errer sur la plaine qui s'étendait devant lui, comme s'il avait cherché dans quelle direction l'inconnu s'était éloigné. De là, onapercevait la maison à deux étages des Vranaj, une partie du village, la grand-route qui se perdait à l'horizon. C'est sur ce terrain, entre l'église et la triste demeure, que s'était produit le mystérieux événement de la nuit du 11 octobre. « Va devant, j'ai à faire à l'église... »

- Ce doit être ainsi que les choses se sont passées, dit Stres. Si toutefois elle ne ment pas.

- Si elle ne ment pas ? répéta son adjoint. Mais à qui faites-vous allusion, chef ?

Stres ne répondit pas. Derrière eux, le soleil, quoique légèrement voilé, finit par dessiner leurs ombres.

- Elle... Eh bien, Doruntine elle-même, ou bien sa mère... Ou n'importe qui d'autre : toi, moi... Qu'y a-t-il là d'incompréhensible ? éclata Stres.

L'adjoint haussa les épaules. Petit à petit, son visage reprenait son expression naturelle.

- Eh bien, moi, je retrouverai cet homme, fit Stres en élevant la voix. D'entre ses dents, les mots étaient sortis comme d'un fourreau, suivis d'un sifflement de menace. Son adjoint, qui le connaissait depuis longtemps, se convainquit d'emblée que la passion que son chef mettait à retrouver l'inconnu et à élucider l'affaire outrepassait les limites de son devoir.

Tandis qu'ils marchaient, il laissait par instants son regard tomber sur l'ombre de son supérieur. Mieux que sur Stres en personne, il pouvait y lire l'ampleur de son trouble. Il eut même alors l'impression qu'une des deux moitiés de cet être dédoublé s'était dressée aux côtés de l'autre pour l'aider à résoudre l'énigme.

 

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II

 

Stres émit un ordre qui fut communiqué dans la journée à toutes les auberges ainsi qu'à certains relais sur les routes et les cours d'eau. Il demandait qu'on lui fit savoir si l'on avait vu quelque part, avant le milieu de la nuit du 11 au 12 octobre, un homme et une femme montés sur le même cheval ou sur deux chevaux différents, ou voyageant par quelque autre moyen de transport. Dans l'affirmative, il demandait qu'on lui indiquât quels chemins ils avaient empruntés, s'ils étaient descendus dans une auberge, s'ils avaient demandé à manger pour eux-mêmes, pour leur cheval ou leurs deux montures, et, si possible, quels rapports ils semblaient entretenir. Enfin, il voulait également savoir si l'on avait aperçu une femme seule, non accompagnée.

- A présent, ils ne peuvent plus nous échapper, dit Stres à son second quand le chef des messagers l'eut informé que la circulaire avait été expédiée jusque dans les points les plus reculés. Un homme et une femme montés sur le même cheval, voilà une vision qui reste gravée dans l'esprit, n'est-ce pas ? Au demeurant, le fait de les avoir vus sur deux montures différentes doit plus ou moins produire le même effet.

- C'est juste, opina son second.

Stres se leva et se mit à aller et venir entre son bureau et la fenêtre.

- On va certainement retrouver leurs traces, à moins qu'ils n'aient vogué sur un nuage.

Son adjoint leva la tête.

- Mais c'est précisément à quoi semble se ramener toute cette histoire : une randonnée dans les nuages !

- Tu y crois encore ? dit Stres avec un sourire.

Continuer : partie 2 sur 3