Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Chapitre XVI

 

Durant tout l'été, nuit et jour se poursuivirent les travaux de construction des piliers. Une fois les fosses des fondations creusées jusqu'au roc, commença la pose degros blocs de pierre. Ils étaient extraits d'une lointaine et ancienne carrière, et, après avoir été transportés jusque-là sur des chars, descendus dans les fosses à l'aide d'un gros treuil que l'on entendait grincer sans arrêt. Tour à tour il descendait au fond, liées par de grosses chaînes, les pierres et les auges remplies de mortier.

Des fosses à chaux avaient été creusées à proximité et beaucoup de ceux qui travaillaient aux piliers en avaient leurs vêtements tout blanchis. Mais la couleur dominante restait celle de la boue.

Le maître d'oeuvre lui-même, accompagné de ses aides, passait des heures entières sur les échafaudages. Parfois, ils escaladaient les madriers et, quand la chaleur était forte, plongeaient nus dans la rivière, sans se formaliser du regard des autres. On travaillait sans répit, de manière à élever les piles du pont au-dessus du niveau des eaux avant la venue de l'automne et le gonflement de l'Ouyane maudite. Les canaux de dérivation n'étaient censés pouvoir remplir leur fonction que durant la saison sèche ; après les premières pluies, leur capacité serait insuffisante pour contenir le débit du fleuve, et une partie des eaux refluerait nécessairement dans son ancien lit.

Chaque fois qu'un nuage apparaissait dans le ciel, la tête flamboyante du maître d'œuvre se tournait avec inquiétude vers l'horizon.

En réalité, tout le monde attendait la venue de l'automne. Certains étaient curieux de savoir ce que ferait la rivière lorsqu'elle se heurterait aux obstacles qu'on lui avait dressés. D'autres hochaient la tête avec la certitude que l'Ouyane maudite saurait se venger. Elle ne portait pas ce nom pour rien.

Les gens attendaient le retour du fleuve comme on attend une personne longtemps absente dans une maison où, entre-temps, se sont produits de graves bouleversements.

Bien que la plupart eussent pris parti pour la rivière, voire parié sur la férocité de ses représailles, il s'en trouvait déjà quelques-uns pour prendre le pont en pitié. Mais ils n'étaient encore qu'une poignée et, au surplus, dissimulaient leur commisération.

Les jours s'écourtaient. L'été prit fin et l'automne commença sans qu'il ne se fût rien passé de particulièrement marquant. Un maçon se noya dans la fosse à chaux, deux autres furent mutilés par le treuil, mais c'étaient des événements de peu d'importance en regard de ce que l'on redoutait.

 

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