Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XIII
La première caravane de bâtisseurs arriva, avec des mules lourdement chargées, le 17 avril, vers le milieu du jour. En tête, agitant ses bras comme s'il battait du tambour et se gonflant les joues comme s'il soufflait dans une trompette, marchait, fou de joie, Gjelosh l'idiot.
Les hommes et les mules s'arrêtèrent au bord de la rivière, tout près de la cabane vide. Dans cet espace désert, parmi les joncs et les flaques d'eau, commença le déchargement, qui se poursuivit toute la journée. Vers la fin de l'après-midi, la rive sur laquelle s'était arrêtée la caravane avait complètement changé d'aspect. On y voyait maintenant un amas confus de planches, de pieux et de toutes sortes d'outils, au milieu desquels allaient et venaient des gens qui parlaient une langue hybride, insipide commel'eau bouillie. Il y avait là un tel désordre que Gjelosh lui-même en fut étourdi et perdit sa joie initiale.
Tard dans la soirée, à la lueur des torches, les nouveaux venus s'attelèrent à la construction de leurs baraquements. Cette nuit-là, certains dormirent à la belle étoile, si l'on peut qualifier de somme leur affalement. Ils geignaient dans leur sommeil, se relevaient, allaient et venaient sans motif des boqueteaux à la rive, s'interpellaient les uns les autres à grands cris, se prenaient à chanter, à sangloter, ullulaient comme des chats-huants, dégobillaient jusque sur les crapauds. Dans la lueur frémissante des torches, le tableau qui s'offrait était une vision de cauchemar. En vérité, le tohu-bohu et l'insomnie qu'ils apportaient avec eux furent les premières marques de leur présence. L'aménagement des entrepôts et des dortoirs se poursuivit pendant plusieurs jours. On était tout surpris de les voir surgir, même bancals, de cet amoncellement confus. Qu'il pût donner le jour à un pont semblait encore la chose la plus incroyable. Autant les hommes de « Bacs et Radeaux » étaient ordonnés et propres dans chacune de leurs besognes, autant ces « routiers » étaient désordonnés et rustres.
Avant la fin avril arrivèrent deux nouveaux groupes, mais le travail de construction du pont ne commença réellement qu'avec la venue du maître d'oeuvre. On se mit d'abord à creuser loin des eaux, sur les côtés, comme si le pont tendait à s'éloigner le plus possible de la rivière. Dans la joncheraie, on ouvrait maintenant une multitude de fossés et de tranchées qui semblaient sans utilité et ne conduisaient nulle part. Tous travaillaient à aplanir le sol, loin des eaux, comme s'ils voulaient rassurer la rivière et lui dire : nous n'avons rien à faire avec toi, tu ne vois pas comme nous creusons loin ? Coule tranquille !
Les trous et les fossés semblaient obéir de moins en moins à un plan préétabli, et vint un moment où tous pensèrent que le maître d'œuvre était bel et bien un insensé quigaspillait l'argent destiné à la construction du pont. « Du reste, disait-on, ce n'est pas par hasard que Gjelosh est si vite devenu son ami. Les fous s'entendent entre eux. »
Gjelosh, bien sûr, allait et venait toute la journée dans ce chaos en continuant ses mimiques, et personne ne le chassait. Même les deux contremaîtres qui surveillaient les travaux le laissaient faire. A la différence de leur patron, ils étaient loquaces et affables. L'un était trapu, chauve, et arborait au cou quelques protubérances dans lesquelles certains voyaient les signes d'une maladie incurable, et d'autres, les séquelles de tortures auxquelles il avait été soumis jadis pour révéler les secrets de la construction des ponts. Ceux qui penchaient pour cette dernière hypothèse se partageaient eux-mêmes en deux groupes. Les premiers affirmaient qu'il n'avait pu résister aux pressions et qu'il avait livré le secret, les autres soutenaient qu'il avait tout enduré, qu'il s'était courbé comme un pont sous les souffrances, mais n'avait pas cédé. L'autre chef d'équipe, à la différence du premier, était fluet, et tout en lui était mince et pointu : la tête, le menton, les avant-bras. Par la suite, lorsque tous furent contraints de plonger souvent dans la vase de la rivière, le maître d'œuvre, disait-on, ne lui parlait qu'en lui tournant le dos pour éviter la répugnante vision de ses jambes étiques que découvraient ses pantalons retroussés.
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