Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

VI - Poussière Royale

VI

 

 

POUSSIÈRE ROYALE

 

Le ciel était couvert. Chéops, les nerfs tendus, déambulait à l'étage supérieur du palais. Bien qu'il s'efforçât de ne porter son regard nulle part, sa tête, malgré lui, se tournait vers l'ouest d'où montaient des tourbillons de poussière plus sombres qu'ils n'avaient jamais été. Apparemment, une tempête de sable se préparait pour l'après-midi. Mais, devançant cet ouragan, les nuées de poussière de la pyramide s'apercevaient de toutes parts. Chéops avait l'impression de voir son propre tombeau courir à travers ciel comme un cheval emballé. Cela faisait des années que cette vision ne le quittait plus. Il se consolait à la pensée que c'était là son destin de monarque, dont il ne pouvait se plaindre auprès de personne, mais il n'en succombait pas moins à la mélancolie.

Sur une tablette de marbre étaient posés deux dossiers. L'un, épais et lourd, était la biographie de son père, Snefrou, qu'une équipe d'historiens et de poètes venaient de parachever. Il avait demandé à la consulter avant de choisir le canevas de la sienne propre, qu'il allait bientôtmettre à son tour en chantier. L'autre était le dossier des affaires courantes de l'État.

Il attendrait un autre jour pour feuilleter la biographie paternelle ; ce matin-là, son âme ressemblait trop à un océan d'amertume. Et c'est presque à son corps défendant qu'il marqua un temps d'arrêt devant la table. Le manuscrit comportait deux parties : l'une, la vie terrestre, était enveloppée de cuir rouge ; la couverture de l'autre, celle d'outre-tombe, était de couleur bleu ciel.

Pour la première, il imaginait plus au moins en quoi elle consistait. La jeunesse du roi, son couronnement en tant que pharaon, les premières campagnes, les réformes, puis les alliances avec les États voisins, les grands décrets, la découverte de complots, les guerres, les hymnes des poètes. La seconde, elle, excitait sa curiosité. Il la compulsa lentement et son regard s'arrêta sur l'un des papyrus : Jour de Snefrou. Après le jour, nuit de Snefrou. Puis à nouveau le jour de Snefrou. Ensuite la nuit de nouveau. Après quoi le jour. Après le jour, la nuit de Snefrou. Puis, après la nuit, un autre jour de Snefrou. Après ce jour, la nuit...

Mon Dieu ! gémit-il. Il s'imagina lui-même à l'intérieur du sarcophage, dans la chambre mortuaire, seul. Il substitua son nom à celui de son père : Jour de Chéops ; nuit de Chéops... Sa détresse était si profonde qu'elle l'empêcha de s'emporter. Telle serait sa biographie d'outre-tombe... Le premier papyrus portait pour titre : Les trois cents premières années. Mais si les trois cents premières étaient aussi uniformes, il n'y avait pas lieu de s'attendre à quelque changement au cours des suivantes.

Il continua de feuilleter le dossier. Il tomba encore sur les mêmes mots et, de nouveau, au nom de son père substitua le sien : Jour de Chéops. Nuit de Chéops. Jour de Chéops après la nuit de Chéops. Autre nuit de Chéops...

Les imbéciles ! grommela-t-il. Ils avaient, semblait-il, énuméré les jours et les nuits des trois cents premièresannées en croyant pouvoir le berner grâce à cette énumération fastidieuse !

Il s'empara du manuscrit comme on empoigne une femme par les cheveux pour la jeter à terre, peut-être même pour la piétiner, quand, subitement, à l'endroit même où une page venait de se déchirer, un texte différent attira son attention

Il arracha la page et fut si surpris que sa colère retomba d'un coup. Un événement ! faillit-il s'exclamer. Dans ce vide désert, plus rare qu'une oasis dans les sables, avait jailli un événement. Il en but les lignes avec une avidité extrême : Au matin arrivèrent tour à tour les plus hauts dignitaires de l'État. Puis le grand prêtre d'Égypte, tous les ministres et enfin la reine présentèrent leurs félicitations au pharaon. A l'issue de la cérémonie, les dignitaires s'étant retirés, il s'étendit dans le sarcophage. Après-midi de Snefrou. Puis à l'après-midi de Snefrou succéda une nuit de Snefrou. Puis jour de Snefrou. Jour de Chéops...

Il compulsa fébrilement le manuscrit jusqu'à ce que ses yeux se fussent de nouveau arrêtés sur un événement. Les faits marquants étaient on ne peut plus rares, comme perdus parmi une myriade d'étoiles. Les commémorations du couronnement du pharaon. La célébration de ses propres anniversaires. Quelque cérémonie religieuse. Telle était donc sa vie dans l'au-delà que, rapportée à elle, celle d'ici-bas n'en constituait qu'une infime parcelle. Ciel ! gémit-il à nouveau. Ces faits jalonnaient de loin en loin une étendue désertique, comme les coupoles des temples à l'horizon. Il eut l'impression d'avoir déjà rencontré naguère une vision de ce genre. Ah oui, deux ans auparavant, un rapport de la police secrète sur les philosophes de Memphis reproduisait en détail certains de leurs jugements sur le temps. D'aucuns pensaient que le temps actuel n'était pas tel qu'il devait être, qu'il avait perdu ses qualités d'origine. Il s'était laissé aller sans retenue ; il s'était, comment dire,enflé, dilaté, bref, il s'était relâché. Le temps véritable, selon eux, devait être très dense. Par exemple, le temps d'une existence humaine en ce monde devait se mesurer à la somme de ses moments d'orgasme. Tout le reste n'était que vide et vanité.

Chéops ne se souvenait pas très bien des arguments du camp adverse. Il se rappelait seulement qu'ils soutenaient mordicus le contraire, autrement dit la nécessité, pour le temps, de se détendre. Selon eux, si l'humanité persistait à vivre de façon si intense, elle finirait par perdre la raison. '

Sornettes ! se dit Chéops. Il avait été bien inspiré d'expédier la moitié d'entre eux dans les carrières d'Abousir. Si les gens cessaient de s'occuper de pareilles calembredaines, les affaires de l'État n'en marcheraient que mieux. Mais ils étaient incorrigibles. Les Égyptiens, après s'être fatigué les méninges avec toutes sortes de visions, s'employaient maintenant à déboussoler le reste du monde. C'était ce qu'affirmait le rapport de son ambassadeur en Crète. Le ministre des Affaires étrangères le lui avait apporté en se rengorgeant. Les autres vizirs aussi étaient radieux : ainsi, le rayonnement universel des Égyptiens ne cessait de croître. La Crète et, plus loin au-dessus de cette île, les Pélasges et les peuplades descendues là tout récemment, étaient en proie à une grande confusion. Ils avaient appris des Égyptiens qu'il existait une autre vie, celle d'outre-tombe, et en avaient eu la tête tourneboulée. Nous étions donc des ignares, disaient-ils, nous étions aveugles, nous qui pensions que la vie était si courte, si simple, alors qu'elle est infinie !

Dans son rapport, l'ambassadeur racontait à quel point les esprits étaient enfiévrés. Ils remerciaient l'Égypte pour ce prodige qu'ils considéraient comme la découverte la plus importante de l'humanité. Désormais, tout allait changer, les idées, les mentalités et jusqu'aux dimensions du monde. Ce n'était pas une bagatelle, non, ce n'était pas un appendice, un appentis ajouté à la vie. Non, c'était la vieau centuple, c'était un millier de fois la vie, pour ne pas dire son éternité qui avait enfin été mise au jour !

Chéops avait écouté ses ministres en silence. Au début, lui-même n'avait pas bien compris d'où venait ce froid qu'il ressentait. Puis, quand ils se furent éloignés, il était sorti sur la terrasse du palais et avait longuement suivi des yeux la poussière qui montait du chantier. L'idée que si l'Égypte n'avait point fait cette découverte qui émerveillait le monde, il n'y aurait pas non plus de pyramides, lui était alors venue, plus nette que jamais. Il n'y aurait pas de pyramides, s'était-il répété. Et cette horrible poussière n'obscurcirait pas ses jours.

Une vingtaine d'années auparavant, une voix intérieure lui avait conseillé de ne pas se faire édifier ce genre de tombeau. Mais on avait fini par le convaincre du contraire. A présent, l'eût-il voulu, il ne pouvait plus se détacher de sa pyramide.

C'est pour vous que je l'ai faite ! fut-il sur le point de s'écrier. Je me suis sacrifié pour vous ! A présent, ils l'avaient laissé en tête à tête avec elle tandis qu'eux-mêmes couraient de banquet en festin. Oui, il était seul devant sa tombe qui tour à tour se dilatait, se ramassait avant de s'élancer comme pour s'emparer de tout le ciel.

Pendant un long moment, il s'efforça de ne plus songer à rien. Puis, machinalement, il se sentit reconduit vers les dossiers. Il espérait que le bleu ciel l'aiderait à chasser ses sombres pensées, mais c'est celui qu'il cherchait à éviter qui exerçait précisément sur lui une attraction irrésistible. Il savait ce qui s'y trouvait. Pourtant, il en souleva la couverture de cuir du geste brusque dont vous poussez une porte derrière laquelle se sont terrés des gens qui disent du mal de vous.

Ils étaient là comme d'habitude, innombrables et inassouvis. Depuis les brigands et les voyous des rues jusqu'aux dames et aux gandins cultivés, dont le fiel luiparaissait encore plus insupportable. Les informateurs avaient tout enregistré fidèlement, et ces phrases jetées là en vrac, ordurières ou d'une certaine tenue, rendaient avec plus de fidélité que n'importe quel rapport le degré de désaffection ou de loyauté des Égyptiens envers leur État... Elle aspire, ma foi, elle aspire tout, l'insatiable, la veuve noire, elle nous a laissé l'estomac dans les talons, elle nous a pressurés et il ne s'agit pas seulement des fèves ; tout lui est dû, on ne peut même plus rigoler, faire la fête, sur l'âme de ma mère, que le diable emporte l'Égypte, puissé-je ne plus entendre son nom, le sien pas plus que celui de cette saloperie de pyramide !... On a bien raison de dire que la construction de ce nouveau temple est en train de flétrir jusqu'à la vie même. Depuis qu'ont commencé les travaux, la moitié des tavernes ont dû fermer, les logements se sont rétrécis, l'amour du métier et le plaisir à se distraire se sont éteints, la peur a tout fané, tout rabougri, une seule chose a grandi : la file d'attente devant le marchand de fèves. Désormais, chacun a pris conscience que la pyramide dévore non seulement l'existence quotidienne, mais l'Égypte entière. Entre ses pierres ont été broyés et les palmiers et la lune de septembre, et les heures si animées des débuts de soirée dans la capitale, les rires, les dîners et la sensualité féminine... Et quand bien même la pyramide l'engloutirait, l'Égypte devrait encore s'estimer heureuse de ce sacrifice !... Mais non, attendez, inutile de pousser les hauts cris avant l'heure, la pyramide, tout comme elle a pétrifié l'existence, pourrait un jour la dépétrifier, la libérer, l'affranchir du poids de ses pierres... Mais, bon sang, c'est rêver les yeux ouverts ! Où ont-ils la tête ? La sorcière pourrait-elle régurgiter tout ce qu'elle a dévoré ? Il faudrait, pour cela, la mettre au supplice, la découper degré après degré - alors, sorcière, crache tout ce que tu as englouti, ou je me farcis ta putain de mère ! Mais ce ne sont là qu'attrape-couillons. Mettons qu'on s'enempare et qu'on la presse, qu'en sortira-t-il ? Un énorme pet, rien de plus...

Chéops sentit ses mâchoires endolories. L'espace d'un instant, il éprouva une sensation de vacuité totale. Puis il cligna des yeux. On ne t'aime pas, dit-il à part soi. Ce n'était pas encore de la compassion. Pourtant, maintenant que l'on médisait d'elle, étrangement, il était moins mal disposé à son endroit.

Lui-même pouvait naturellement la mépriser. Et même la haïr. Eux n'en n'avaient pas le droit... encore moins d'aller si loin...

Il était tombé comme entre les griffes d'un instrument du démon. Difficile de comprendre ce qu'il lui fallait aimer et abhorrer. Parfois il avait l'impression que c'était lui qui portait sur son dos cette horrible bosse, alors que c'étaient eux, les autres, qui s'en plaignaient.

Il n'éprouvait aucune amertume. À présent, lui, le malheureux bossu, et elle, la pyramide, étaient à nouveau ensemble, à deux contre tous.

Chéops releva la tête. Voilà où était sa propre poussière, répandue partout dans le ciel. Hélas ! soupira-t-il. Certains jours, il se repentait de ne pas avoir trouvé une autre façon de martyriser l'Égypte. Un de ces procédés immémoriaux que les ministres avaient découvert dans les vieilles archives, une vingtaine d'années auparavant, par cette inoubliable matinée de novembre. Il aurait pu par exemple faire creuser ce trou indétectable sous terre... Sans le vouloir, il avait souvent songé à son éventuelle architecture. Première obscurité, deuxième obscurité. Cinquièmes, septièmes ténèbres, ténèbres dans les ténèbres. Hyperténèbres. C'était ce que méritaient les Égyptiens. Ils n'étaient pas dignes de sa droiture. Ils avaient toujours préféré la tromperie éhontée et l'oppression occulte. Alors que sa pyramide à lui se dressait là en plein cœur de l'État, l'air de dire : « Vous m'avez vue ? »

Ils ne t'aiment pas, se répéta-t-il. Désormais, son exaspération à son encontre avait fait place à une sorte de pitié. Mais je leur ferai bien voir... Je leur ferai voir... Non, tu n'as nul besoin de leur amour.

Il ne les contraindrait pas à l'aimer, ce qui au demeurant n'aurait pas été bien difficile. Non, il se vengerait d'eux différemment. Il les amènerait à lui tresser des louanges à proportion de leur haine à son encontre. Ainsi les rabaisserait-il sans relâche. Les humilierat-il les uns devant les autres et tout autant aux yeux de leurs femmes et de leurs enfants, de même que devant leur propre conscience. Il les démolirait ainsi peu à peu pour finir par les mettre plus bas que terre.

Chéops s'avisa qu'il allait et venait comme un égaré. Il se ressaisit et, bien qu'il sentît encore ses genoux trembler d'une rage contenue, il parvint à refréner ses pas. Se retrouvant devant la tablette de marbre, il décida tout naturellement, pour se calmer, d'ouvrir la biographie d'outre-tombe de son père. Or, à son grand étonnement, ses mains, au lieu de se porter vers le dossier bleu, se tendirent une nouvelle fois vers l'autre. Il avait entendu dire que les ivrognes, en se réveillant le matin la tête lourde, redemandaient une coupe de boisson qui les avait mis la veille dans cet état, celle-ci se révélant paradoxalement la meilleure façon de leur rendre les idées claires.

Le mot postpyramidal, que son regard saisit à la dérobée, lui causa le même effroi que, naguère, l'apparition d'un serpent. Il s'était attendu à sa résurgence depuis qu'il l'avait rencontré pour la première fois dans l'avant-dernier rapport. Ce n'avait donc pas été un hasard... Autre époque... Époque postpyramidale...

Il n'avait donc pas été le seul à se creuser la cervelle sur ce qui se produirait après l'achèvement de la pyramide. D'autres avant lui y avaient songé, avec tant de préoccupation qu'ils avaient même forgé un terme nouveau.

En un éclair, Chéops revit le plateau d'argent rempli de langues humaines coupées que le grand prêtre Hemiounou avait apporté un matin à son père Snefrou. Lui-même n'était alors âgé que de treize ans et son père lui avait expliqué que ces langues avaient appartenu à ceux qui avaient médit de l'État. Tu as pâli, lui avait fait alors remarquer son père, mais tu finiras par agir de même. Si tu ne les tranches pas, ces langues-là finiront par te renverser, toi et ton régime.

Désormais, il était sans doute trop tard pour le faire. Les mauvaises langues avaient tellement proliféré que des milliers de plats, et non plus un seul, n'auraient pas suffi à les recueillir.

Il releva la tête dans l'intention de mettre un terme à la lecture du dossier.

Il ne pouvait à présent détacher son regard de la colonne de fumée. Il avait haï ses sinistres déhanchements vers le ciel, sans se douter qu'un jour elle viendrait à lui manquer. Déjà, en dépit de cette haine à son endroit, qui restait toujours en lui vivace, il était épouvanté à l'idée qu'elle lui ferait un jour défaut. Tous deux, son tombeau et lui, avaient exercé si longtemps le pouvoir de concert, et voici que maintenant, au bout de vingt ans, ce tombeau s'achevait. Bientôt cesserait son infernale animation. Il se mettrait à refroidir jour après jour sous son revêtement poli de plaques crayeuses, jusqu'à se figer complètement. Il commencerait par faire le vide dans le ciel (Chéops se sentait presque fautif d'avoir pesté contre toute cette poussière), puis, après le ciel, c'est de la vie même qu'il prendrait congé.

Chéops inspira avec peine. Ainsi me laissera-t-elle seul et abandonné dans ce monde mauvais... Une angoisse glacée, comme emboîtée sur la pointe d'un poignard, lui labourait l'estomac.

Il s'approcha de la tablette de marbre et fit tinter la sonnette de bronze pour appeler le magicien en chef.

Sans le regarder ni même se retourner, il lui demanda s'il était au courant de la récente rumeur.

- Ah oui... Ère postpyramidale... Une expression fort laide, comme beaucoup de celles qu'on entend de nos jours... J'en ai discuté avec le chef de la police secrète...

Le plateau d'argent miroita lugubrement dans le cerveau de Chéops avant de s'ensanglanter.

- Je sais, dit-il. Je sais aussi ce qu'il en pense... Pourtant, même si cela nous afflige, ce temps-là finira par venir, n'est-ce- pas ?

- Hum ! Je ne sais trop quoi dire, répondit l'autre.

Chéops fut tenté de lui rappeler qu'il s'était déjà ainsi ouvert à lui, vingt ans auparavant, et qu'il lui avait répondu que la pyramide était le pilier de l'État, la lumière condensée en pierre, etc. Mais il se remémora aussitôt que tous ceux qui avaient été témoins de cette scène pourrissaient maintenant sous terre. Dieu, comme le temps passe ! se dit-il.

- Eh bien, que se produira-t-il quand elle... Je veux dire : quand l'ère postpyramidale sera venue ?

- Hum... Majesté, permettez-moi une objection... Il n'y a aura pas d'ère postpyramidale, pour la simple raison que la pyramide sera toujours là.

Chéops se retourna brusquement.

- Gjedi, ne te dérobe pas, fit-il d'une voix très basse qui retentit à l'oreille du magicien plus déchirante qu'un hurlement. Tu sais fort bien que cette langueur, cette sorte de liquéfaction de l'Égypte sont dues au fait que la pyramide est sur le point d'être achevée.

- La pyramide n'est jamais achevée, Majesté, répondit le magicien.

- Comment ? Cette fois, Chéops avait hurlé pour de bon. Devrai-je me mettre à en construire une autre, comme le fit mon père ? Ou bien détruire la moitié de celle-ci pour la reconstruire à nouveau ?

- Non, Majesté ! Quand j'ai dit que la pyramide ne connaît jamais de fin, j'avais à l'esprit la vôtre, et aucune autre. Elle n'a nullement besoin de sœur de lait. Et elle n'a pas davantage besoin d'être reconstruite.

- Pourtant, elle est bel et bien en voie d'achèvement.

Il leva la tête pour chercher au loin la colonne fumante.

- Son corps connaît une fin, mais son âme, jamais ! reprit le maître-magicien.

Il discourut longuement, d'une voix si uniforme que Chéops fut sur le point de s'assoupir.

- Combien de gradins y a-t-il encore à construire pour atteindre le sommet ? demanda-t-il d'une voix étouffée.

- Cinq, Majesté, répondit le maître-magicien. Mais le ministre de la Pyramide m'expliquait hier qu'ils vont en se rétrécissant. Il ne reste plus que deux cent cinquante pierres à poser, peut-être moins.

- Deux cent et quelques pierres..., répéta Chéops. Mais alors, elle est presque terminée !

L'exclamation de joie qui aurait dû accompagner ces mots se réduisit à un frémissement de terreur. Il fit effort pour sourire, mais sa lèvre inférieure s'y refusa.

Deux cent et quelques pierres, se répéta-t-il. Quelle horreur !

Dans le ciel, la colonne de poussière tourbillonnait avec toujours plus de violence.

- La tempête de sable se lève, dit Chéops.

À l'intérieur du palais, le sifflement du vent leur parvenait moins fort. Il ressemblait davantage à un bruissement ou à un râle humain. Si quelqu'un n'avait eu l'idée de ramasser les dossiers qu'il avait laissés sur la terrasse, les papyrus auraient sûrement volé au loin.

Au fond, se dit-il, ils pouvaient bien aller au diable !

Sables et rumeurs, voilà l'Égypte, lui avait dit son père Snefrou à la veille de sa mort. Si tu t'en rends maître, tu seras maître du pays. Tout le reste est littérature.

Il se souvenait surtout de ces mots quand venaient à se déchaîner des tempêtes comme celle-ci. Il écouta distraitement le mugissement au-dehors. Il lui semblait que l'Égypte entière, soulevée par le vent, décomposée, hagarde, s'était mise à hurler des imprécations. Lui aussi avait envie de lancer : Que la mort t'emporte ! Quel démon s'est emparé de toi, royaume dément !

 

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