Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XXII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
A la fin de novembre et dans la première semaine de décembre, des derviches continuaient d'être signalés partout. J'ai toutes les raisons de penser que ces individus répugnants n'étaient que les espions du grand État asiatique que le destin nous a donné pour voisin.
Ils recueillaient sûrement des renseignements sur le sol et les routes du pays, sur les alliances, les querelles ou les vieilles inimitiés entre princes albanais. Quand il m'arrivait d'en voir un, j'avais l'impression qu'aucune espèce de temps ne se prêtait mieux à cette collecte de rancunes que le froid et le vent glacé de décembre.
Je me souvenais malgré moi des bribes de conversation entre les deux gracieuses comtesses et il m'arrivait parfois de me répéter en moi-même comme un débile : Abdullinet...
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XXIII
Un des novices de la paroisse me réveilla de bon matin pour m'avertir qu'un incident s'était produit sur le pont. Il s'était rendu jusqu'à la berge, mais n'était parvenu à rien apprendre de précis.
Je bondis hors de mon lit. Comme souvent lorsque j'entendais des nouvelles alarmantes ou faisais quelque rêve étrange, je tournai machinalement la tête vers les montagnes. C'était une habitude qui m'était restée de l'enfance, quand ma grand-mère me disait : quoi que tu pressentes de bon ou de mauvais, confie-le d'abord aux montagnes.
Les monts avaient beau être peu distincts, on devinait qu'il y neigeait. Quand nous arrivâmes sur la berge, le spectacle qui s'offrit à nos yeux était véritablement aberrant. Comme me l'avait rapporté le novice, les bâtisseurs avaient bel et bien interrompu leur travail, ce qui ne s'était jamais produit jusqu'alors. Eux que ni la neige, ni la grêle, ni même l'Ouyane maudite n'avaient réussi à arracher à leur chantier, l'avaient cette fois abandonné et s'étaient disséminés par petits groupes sur la grève caillouteuse, certains les yeux tournés vers le pont, d'autres vers la rivière, comme s'ils les découvraient pour la première fois. Mais ce qui m'intrigua encore plus, ce fut la vue d'un groupe de gens montés sur les échafaudages, devant l'arche centrale à peine achevée. Parmieux, je distinguai de loin le maître d'œuvre et ses deux aides. Ils se penchaient continuellement vers l'arche de pierre, tendaient la tête vers le bas, regardaient les piles du pont, puis se rassemblaient à nouveau pour reprendre leur conciliabule.
- Gjelosh, qu'est-il arrivé ? demanda quelqu'un à l'idiot qui revenait en hâte de là-bas.
- Le pont, boum, le pont, oh mon Dieu..., bredouilla-t-il.
Quelques heures plus tard, on devait apprendre ce qu'il en était. Durant la nuit, le pont avait été endommagé à certains endroits. Les piliers du milieu, les culées et surtout l'arche à peine terminée portaient, inexplicablement, comme des écorchures de griffes. Pâles comme la cire, avec une lueur d'épouvante dans les yeux, les aides du bâtisseur s'efforçaient de deviner quels moyens avaient été employés pour causer ces dégâts. Le constructeur, le visage figé, enveloppé dans un imperméable, avait le regard dirigé vers le lointain comme si la vérité devait lui venir de l'horizon.
– Mais ce ne sont pas des traces d'outils, monsieur, lâcha finalement un des tailleurs de pierre.
- Comment ? fit le constructeur.
– Ce ne sont ni des coups de marteau, ni des coups de masse, ni...
- Alors, qu'est-ce que c'est ?
Le tailleur de pierre haussa les épaules et considéra les autres. Leurs visages étaient terreux.
- A l'Auberge des Deux Robert, il y a deux ou trois semaines, murmura quelqu'un, des rhapsodes racontaient quelque chose à propos des fées des eaux...
- Ça suffit ! hurla le maître d'œuvre, et, d'un mouvement brusque, il se pencha au-dessus de l'arche endommagée pour examiner encore une fois les entailles. Il resta là un long moment, et, ne découvrant effectivement aucune trace de marteau, de burin ni de poinçon, lui aussi, comme tous les autres, se mit à trembler de frayeur.
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XXIV
En apprenant que le pont était endommagé, les gens s'attroupèrent sur les rives de l'Ouyane comme lors des crues, quand tous se précipitaient pour s'emparer des grosses bûches ou des souches charriées par les eaux.
Cette fois, la surface de la rivière en était totalement dépourvue. Des heures durant, les gens restèrent là à contempler les flots, mais certains juraient leurs grands dieux avoir discerné parmi eux, si ce n'est des naïades, tout au moins leurs tresses ou leurs reflets.
Les gens se souvenaient des rhapsodes ambulants, ils se rappelaient leurs costumes, leurs visages, et ils s'efforçaient surtout de se remémorer les mots de leurs ballades, dont ils déformaient les rimes comme le vent recourbe les cimes des roseaux.
« Qui aurait cru que leurs prévisions se réaliseraient ? disaient-ils tous. Ce n'étaient pas des rhapsodes, mais des magiciens. »
Cependant, l'Ouyane maudite coulait, indifférente. Certes, après son assaut avorté, elle-même avait été meurtrie, lacérée au point que, par endroits, on l'eût cru réduite à une sorte de delta, mais elle n'était pas demeurée en reste : elle avait réussi à mutiler le pont.
La nuit, celui-ci dressait, noire au-dessus de la rivière, son unique arche, qu'on lui avait blessée cruellement. De loin, les endroits réparés, le mortier et la chaux fraîche qui les recouvraient faisaient songer aux pansements d'un membre fracturé. Ainsi estropié, le pont avait un air patibulaire.
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XXV
A la même époque, j'eus l'occasion d'héberger chez moi pendant deux nuits un étrange moine nommé Brockhardt, qui rentrait en Europe de Byzance où il avait été envoyé en mission.
Je lisais à la faible clarté du jour déclinant quand quelqu'un vint me dire que le dernier bac avait transporté un homme qui semblait être un moine et qui posait des questions dans une langue incompréhensible. Je demandai qu'on me l'amène.
Il était long, mince, avec un visage très émacié et des vêtements couverts d'une couche de poussière incroyablement épaisse.
- Je n'ai jamais vu si longue route, dit-il en me désignant ses vêtements du doigt, comme si la route elle-même s'était enroulée autour de lui. Et on est en train de la refaire sur presque toute sa longueur.
J'observai avec étonnement la poussière qui le recouvrait et m'empressai de l'aider à justifier son état.
- C'est l'ancienne voie Egnatia, qu'une société de travaux publics est en train de réparer, lui dis-je.
Il hocha la tête et ôta sa pèlerine, provoquant un nuage de poussière.
- Ce sont eux qui sont en train de construire ce pont.
- Oui, je l'ai vu en venant.
Sans sa pèlerine, il semblait encore plus longiligne. Il était si décharné que, s'il s'était mis les bras en croix, ils auraient évoqué un symbole de mort.
- C'est un embranchement de la route qui conduit à la base navale de Vlorë, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
Je me dis : c'est sûrement un espion.
- Oui, lui répondis-je.
En fin de compte, peu m'importait qu'il m'interrogeât sur la base de Vlorë. Maintenant, elle appartenait à d'autres.
Je l'invitai à s'asseoir sur la peau de mouton à longs poils étendue près de l'âtre et dressai une petite table basse.
- Vous mangerez bien quelque chose, vous devez avoir faim.
Je prononçai ces mots d'une voix incertaine, comme si j'avais craint de ne pouvoir assouvir l'appétit de ce squelette démesuré. Semblant avoir deviné ma pensée, il sourit et me dit à l'oreille :
- Je suis votre hôte. Les Slaves désignent les hôtes par le mot gost et ils sont allés chercher ce vocable dans l'anglais ghost qui, comme vous le savez, veut dire fantôme. En même temps qu'un hôte, je suis donc aussi un fantôme, une ombre, un esprit. Il sourit : Et, comme tout esprit, j'ai besoin de chair fraîche ! Ha ! ha !
Et il se mit à rire d'une manière qui ne pouvait que semer l'épouvante. J'essayai de ne point regarder sa pomme d'Adam, car il me semblait alors qu'elle allait lui percer la peau.
- Servez-vous, lui dis-je, faites comme chez vous.
Il continua de rire un moment, sans quitter la table des yeux. L'idée que j'allais pouvoir passer la soirée avec un homme qui s'entendait en linguistique me causait un réel plaisir.
- Qu'est-ce qu'il y a de neuf ? lui demandai-je, réservant le domaine de la linguistique à plus tard.
Il ouvrit les bras comme pour dire : rien d'extraordinaire.
- En Europe, vous le savez, la guerre entre la France et l'Angleterre se poursuit, et apparemment elle durera une centaine d'années. Quant à Byzance, c'est bien connu, on y cherche toujours prétexte à s'exciter.
- Comme toujours.
- Oui, comme toujours. Les célébrations du premieranniversaire de la victoire sur les Bulgares et de la mutilation de leur armée viennent à peine de se terminer. Alors, évidemment, l'atmosphère est explosive.
– La mutilation de l'armée bulgare ? Que voulez-vous dire ?
– Comment, vous ne savez pas ? C'est un événement sinistre qu'ils fêtent chaque année avec pompe.
En quelques courtes phrases, Brockhardt me raconta le grand massacre de l'armée bulgare, vaincue sur ordre de l'empereur byzantin. On avait crevé les yeux à quinze mille soldats bulgares faits prisonniers. « Vous savez que c'est le châtiment officiel à Byzance », précisa-t-il. On avait laissé la vue à cent cinquante hommes pour qu'ils guident ces troupes aveugles vers leur capitale. Jour et nuit, cette masse d'hommes, avec leurs trous noirs sous le front, progressait en direction de la Bulgarie.
- Horrible, n'est-ce pas ! s'exclama Brockhardt en engloutissant un gros morceau de viande.
J'avais l'impression qu'à mesure qu'il mangeait, au lieu de prendre un peu de chair, comme il l'avait dit en plaisantant, il maigrissait et pâlissait encore plus.
- La vengeance des grands États est grande, lâcha-t-il.
Nous parlâmes pendant quelque temps de politique. Il s'accordait avec moi pour penser que Byzance avait vieilli et que le danger principal, à notre époque, venait de l'État turc.
- Dans toutes les auberges où je me suis arrêté, on ne parlait que de cela, dit-il.
– Et naturellement, fis-je, tout le monde émet de vaines supputations sur qui les a tirés pour la première fois de leurs déserts, mais personne ne pense à ce qu'il faut faire pour arrêter leur déferlement.
- Oui, dit Brockhardt, les hommes, lorsqu'ils ne sont pas disposés à agir contre un mal, se bornent à en rechercher l'origine. Pour vous aussi, je pense, ces Turcs doivent constituer une menace relativement proche ?
– Oui, ils sont à nos portes.
- C'est vrai. Vous êtes ici au seuil de l'Europe.
Il m'interrogea sur notre pays et il m'apparut aussitôt qu'il n'avait que des connaissances très vagues à son sujet. Je lui expliquai que nous descendions des Illyriens et que les Latins appelaient notre pays Arbanum ou Albanum, ou Regnum Albaniae, et ses habitants Arbanenses ou Albanenses, ce qui revenait au même. Je lui dis ensuite que, depuis quelques années, les gens de chez nous avaient donné à notre pays un autre nom. Ils l'appelaient maintenant Shqipëri, du mot shqiponjë, qui veut dire « troupe, communauté d'aigles », alors que les habitants du pays étaient désignés sous le nom de Shqipëtarë, qui a la même origine.
Il m'écoutait très attentivement. Poursuivant mes explications, je lui parlai d'une ancienne liste serbe de nations, avec leurs symboles respectifs, que m'avait envoyée un moine slovène, et où l'Albanais était représenté par un aigle (dabar), le Serbe par un loup, le Croate par un hibou, le Hongrois par un lynx et le Roumain par un chat.
Il hochait la tête constamment et, lorsque je lui dis que nous autres Albanais étions, avec les Grecs, les peuples les plus anciens de la péninsule, il demeura un moment la cuillère dressée, l'air pensif.
- Nous sommes installés ici depuis la nuit des temps. Les Slaves, eux, qui s'agitent beaucoup ces derniers temps, à l'instar de nouveaux venus, ne sont arrivés des steppes d'Orient que depuis trois ou quatre siècles.
Je comprenais bien qu'il fallait que je lui prouve un peu ce que j'avançais et lui citai à ce propos la langue albanaise, lui disant qu'elle était contemporaine du grec, sinon antérieure à lui, et qu'on en avait un témoignage dans les mots que cette langue, d'après ce qu'affirment nos moines, avait empruntés à la nôtre.
- Et ce ne sont pas des mots quelconques, lui expliquai-je, mais des noms de dieux et de héros.
Ses yeux luisaient. Je lui citai les mots Zeus, Déméter,Téthis, Odyssée, Chaos, qui dérivaient des mots albanais ze (voix), dhé (terre), det (mer), udhë (route) et kaes (mangeur), et je le vis alors lâcher sa cuillère.
- Mange, ghost, lui dis-je en regardant presque avec effroi sa cuillère, le seul instrument qui semblât le relier au monde des vivants.
- Ce que tu viens de me raconter est vraiment étrange !
- Vous enlever les noms de vos divinités, c'est vous enlever une partie de votre âme, lui dis-je peu après. Enfin, pour le moment, nous ne faisons pas de ces comptes. Aujourd'hui, nos deux langues, l'albanais et le grec, sont toutes deux menacées par la langue turque comme par un sombre nuage.
Il acquiesça de la tête.
- La guerre entre les langues n'est pas moins tragique que la guerre entre les hommes, dit-il.
Je regrettai d'avoir abordé ce sujet.
- La langue turque, avec son fameux suffixe lik, repris-je doucement au bout d'un moment, alors que nos regards se perdaient l'un dans l'autre, pèse sur nous comme une terrible massue.
– Malheureux que vous êtes ! fit-il.
Je hochai la tête d'un air accablé.
–... Et personne n'a conscience du danger, dis-je.
– Ah ! fit-il et, d'un mouvement brusque, comme s'il s'était dégagé d'un piège, il s'écarta de la table.
Maintenant, il était libre de redevenir fantôme.
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XXVI
Trois jours après le départ de Brockhardt, un matin, on trouva le pont encore gravement endommagé. Cette fois,ce n'étaient plus des entailles ou des éraflures ; on avait arraché de grosses pierres à ses principaux piliers. Le plus étrange était que certaines avaient été enlevées au-dessous du niveau de l'eau, et cela, à part la terreur accrue qui s'ensuivit, suscita de gros soucis chez les constructeurs. La réparation des parties endommagées à ce niveau était impossible avant la prochaine baisse des eaux.
Cette seconde intervention des génies aquatiques provoqua une épouvante générale. On ne parlait que de cela. En dépit de la fureur du maître d'oeuvre et de ses aides (la tête du constructeur zigzaguait comme un éclair d'un bout à l'autre du pont), le rythme des travaux tomba aussitôt. Des rives caillouteuses, qui avaient pris un aspect lugubre, commença à se propager une vague de rumeurs à faire frémir, comme s'était répandue naguère la tourbe des fossés - sauf que ces bruits se propageaient plus vite que ne l'avait fait la fange et se répandaient plus loin.
Les ouvriers commencèrent à abandonner le chantier. Le sac sur l'épaule, renonçant même à leur salaire, ils quittèrent furtivement, de nuit, ce travail qu'ils considéraient comme maudit.
De plus en plus souvent, dans les discussions interminables à ce sujet, revenait l'idée qu'il fallait détruire le pont avant qu'il ne fût trop tard.
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XXVII
Le maître d'œuvre lui-même s'en fut brusquement un matin avant l'aube. Personne ne sut pourquoi ni pour quelle destination il était parti. Il n'avait fourni aucune explication. La veille, il avait battu à coups de cravache ses deuxaides (c'était la première fois, disait-on, qu'il le faisait) tout en proférant des insultes bizarres comme sales roquets, menteurs au crâne d'œuf, supertrous du cul, puis il avait balancé sa cravache à la rivière et avait disparu.
Sur le pont, les travaux se poursuivaient maintenant avec une extrême lenteur. Gjelosh rôdait, consterné, autour de la baraque, en approchant de temps à autre sa tête du trou de la serrure. Les maçons continuaient de porter des pierres et des seaux pleins de mortier à l'emplacement des piliers. Les aides du constructeur apparaissaient çà et là avec les marques des coups de cravache sur le visage. L'un d'eux, l'échalas, allait et venait, l'air profondément humilié de ces stigmates ; quant à l'autre, le rondouillard, il semblait au contraire ravi et cherchait à les mettre le plus possible en évidence, comme une marque de ses mérites.
L'absence du maître d'œuvre eut pour effet d'aggraver la désorganisation. Tous étaient convaincus qu'il ne reviendrait plus et qu'il ne restait désormais qu'à attendre la décision de démolir le pont, ou du moins de l'abandonner à la merci des eaux.
Mais le maître d'œuvre revint tout aussi brusquement qu'il était parti, accompagné cette fois d'un petit groupe de gens à la mine sombre. A peine arrivés, ils se dirigèrent vers les parties endommagées et les examinèrent avec soin pendant des heures. Ils observaient les éraflures, les cavités laissées par les pierres arrachées, et hochaient la tête en faisant des signes incompréhensibles. L'un d'eux, à l'étonnement général, se déshabilla et plongea dans la rivière, apparemment pour examiner l'endroit où les pierres avaient été déscellées au-dessous du niveau des eaux.
Ils firent de même le lendemain et le surlendemain. La mission était guidée par un homme dégingandé et très voûté. Il devait sûrement souffrir d'un torticolis, car il remuait à peine la tête. Au respect que lui témoignaient les autres, y compris le constructeur dont ce sentiment n'étaitcertes pas le trait dominant, on devinait que ce devait être l'un des principaux patrons des ponts et chaussées.
- Regardez comme le Bon Dieu a courbé le maudit, avait dit, en le voyant, la vieille Aïkoune. C'est comme cela qu'Il courbera tous ceux qui tenteront de construire des ponts. Il les courbera comme les ponts eux-mêmes, jusqu'à ce que leur tête rejoigne leurs pieds, car nos anciens n'ont pas dit en vain au démon : Puisses-tu dévorer tes propres pieds !
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XXVIII
Je fus appelé d'urgence chez notre seigneur. J'y trouvai réunis la mission des constructeurs de routes, le maître d'oeuvre et les secrétaires de notre prince. Ils avaient tous l'air morose. On attendait l'arrivée du comte.
Je ne devinais pas le but de cette réunion. Allait-on prendre la décision d'abandonner les travaux ? Il y avait peu de chances que notre prince consentît à restituer ne fût-ce qu'une parcelle de l'argent qui lui avait été versé en acompte. Ils ne le connaissaient pas !
Les membres de la délégation restaient comme rivés à leurs chaises à hauts dossiers. Pourquoi, pensai-je, ne met-on pas un terme à ce genre de réunions ? En vérité, je les trouvais toujours plus fastidieuses, à plus forte raison lorsqu'il m'incombait de traduire l'étrange idiome des hommes des ponts et chaussées, ce qui me donnait un mal de tête qui ne me quittait plus pendant deux jours. Pour moi, les deux parties, les aquatiques comme les terrestres, se valaient, mais au moins les premiers parlaient-ils une langue pure et précise. Par contre, après une heure de discussionavec les responsables des ponts et chaussées, la table semblait s'être couverte des miettes de leur langue déglinguée, comme se couvrait de plâtras leur chantier.
Je me débrouillerai tant bien que mal cette fois encore, me dis-je, mais, la prochaine fois, il faudra à tout prix que je trouve un prétexte pour me dérober.
Les visiteurs tournaient de temps à autre la tête vers la porte par où devait entrer le comte. Certes, son retard pouvait être jugé comme un manque d'empressement à les recevoir. De plus en plus nerveux, ils tambourinaient des doigts sur la table. Ils avaient les yeux rivés sur leurs mains et sur quelques cartons où étaient griffonnés toutes sortes de croquis.
Finalement, le comte entra. Il leur adressa un froid salut de la tête, s'assit au haut bout de la table et dit :
- Je vous écoute.
Visiblement, le premier à prendre la parole devait être l'homme dégingandé et voûté. Il s'éclaircit la voix en toussotant à deux ou trois reprises, comme s'il voulait choisir le ton juste, parut sur le point de parler, puis se ravisa.
- Je vous écoute, traduisis-je pour la seconde fois.
Le chef de la mission toussota à nouveau, puis, d'une voix sèche, dit :
- Il y a des gens qui veulent démolir notre pont.
Les sourcils du comte se haussèrent et demeurèrent un moment ainsi levés. Ils exprimaient l'étonnement, mais surtout l'attente, et un tant soit peu la moquerie.
- Notre pont n'est pas endommagé par les génies des eaux, comme on le prétend, mais par les hommes, reprit le visiteur.
Le visage du comte demeura impassible.
L'autre jeta un regard sur les notes qu'il avait devant lui.
- Nous pouvons vous dire tout de suite sur qui se portent nos soupçons, reprit-il.
Notre seigneur eut un mouvement des épaules, comme pour dire : que m'importent vos soupçons ? Et son interlocuteur,ayant apparemment mal interprété ce geste, se hâta d'ajouter :
- Je vous prie de bien me comprendre. Nous ne soupçonnons nullement vos gens. Il avala sa salive. Nous ne soupçonnons même pas les espions turcs. Non, nos soupçons se portent sur d'autres.
- Je vous écoute, dit Stres Gjikondi pour la troisième fois.
Le crissement des plumes des deux secrétaires du comte, qui prenaient note de l'entretien, rendait le silence encore plus irritant.
- C'est la société « Bacs et Radeaux » qui cherche à abattre notre pont, dit l'autre. Ses yeux perçants se rivèrent sur le comte. Son dos voûté rendait son regard encore plus soupçonneux.
Notre seigneur fit front tranquillement. A l'évidence, cette histoire ne l'intéressait pas. Il était alors préoccupé par l'évolution de nos rapports avec nos voisins turcs et ne pensait guère à ce qui se passait autour du pont.
- Manifestement, reprit l'étranger, dans leur souci de préserver leurs intérêts, ils n'ont jamais pu ni ne peuvent admettre e que l'on construise des ponts. Ils ont lancé l'idée de la destruction de cet ouvrage avant même de fomenter leur acte criminel. Par le truchement de rhapsodes stipendiés, ils ont répandu la légende que les génies des eaux ne supportaient pas le pont et qu'il fallait l'abattre.
Sa tête, allongée au-dessus de la table, oscilla latéralement pour tâcher de mesurer l'impression que sa révélation avait produite sur nous. Je dois dire, quant à moi, qu'il m'avait convaincu. A la vérité, j'avais déjà conçu quelques soupçons à cet égard. Si les constructeurs, dont les représentants se trouvaient là devant nous, avaient soudoyé auparavant un épileptique et un voyant ambulant pour lancer l'idée de la construction du pont, pourquoi ne pas croire que « Bacs et Radeaux » pouvait avoir payé deux rhapsodes pour propager celle de sa démolition ?
- Vous devez savoir, monsieur le comte, poursuivit l'étranger, que ce ne sont pas les esprits des eaux qui ne supportent pas le pont, mais les esprits cupides des dirigeants de cette société de brigands qu'est « Bacs et Radeaux ».
– Ha ! ha ! fit le comte en riant. Ils disent la même chose de vous.
Le front de son interlocuteur se couvrit de petites taches rouges.
- Que je sache, nous n'avons jamais fait couler un de leurs bacs, dit-il. Et nous n'avons jamais détruit un de leurs embarcadères.
- C'est juste, admit notre seigneur. Du moins n'ai-je jamais entendu parler de pareilles choses.
– Et vous n'en entendrez jamais parler ! l'interrompit l'autre. Mais vous savez bien, monsieur le comte, qu'ils ont fait l'impossible pour empêcher la construction de ce pont. Et quand ils se sont vus dans l'incapacité de l'empêcher, bref, quand leurs intrigues se sont brisées contre votre honnêteté, ils ont conçu l'idée de démolir le pont. Au début, ils ont placé leurs espoirs dans la furie des flots, mais, la nature ne les ayant pas aidés, ils ont alors mis en branle leurs agents.
Il fit à nouveau une courte pause, comme pour donner le temps à ses auditeurs d'enregistrer ce qu'il venait de dire. Il était clair que les aquatiques, comme je m'en étais douté, ne s'étaient pas résignés à leur défaite. Ils rendaient aux terrestres la monnaie de leur pièce. Apparemment, la lutte entre ces intérêts contradictoires était plus farouche que le combat entre le crocodile et le tigre que m'avait raconté le Hollandais.
– Voilà, en deux mots, monsieur le comte, ce qu'il en est de cette affaire.
Notre seigneur, le visage impassible, continuait d'observer l'homme voûté. Finalement, lorsque celui-ci lui sembla avoir fini de parler, il s'enquit :
- Mais que voulez-vous de moi, messieurs ?
L'autre planta à nouveau son regard dans celui du comte comme pour lui demander : vous ne comprenez vraiment pas ce que nous attendons ?
- Nous réclamons le châtiment des coupables, fit-il sèchement.
Notre seigneur ouvrit les bras. Des vitraux colorés du haut de la croisée tombait une lumière bleuâtre qui donnait l'impression de vous imprégner, puis de vous emporter je ne sais où. Le comte gardait les bras ouverts.
– Il est inutile de me demander cela à moi, lâcha-t-il finalement. Je ne me suis jamais mêlé de vos affaires. Et je n'ai pas davantage l'intention de le faire maintenant.
- Alors, il faut que nous accomplissions nous-mêmes le meurtre ?
– Comment cela ?
Le crissement plaintif des plumes des secrétaires émergea du silence. La blème clarté bleuâtre devenait accablante.
- Comment quoi ? fit l'autre, courbé en avant, la tête frôlant presque la table.
Les cheveux roux du maître d'œuvre luisaient comme des flammèches froides.
- Vous avez bien fait allusion à un meurtre ? interrogea le comte.
Ils se regardaient fixement deux à deux.
- A un châtiment, dit le visiteur.
- Ah bon, à un châtiment.
Il se fit un silence qui se poursuivit même après qu'eut cessé le grattement des plumes. L'atmosphère était insoutenable.
Pendant cette pause, tous attendaient que notre seigneur reprît la parole. Il le fit d'un air indolent, quasi dédaigneux et détaché, comme s'il parlait de l'au-delà.
- Si vos adversaires ont, comme vous l'avez dit, alimenté l'idée de la destruction du pont en se servant de la légende,vous pourriez fort bien à votre tour préparer l'idée du châtiment des coupables de la même manière... Autrement dit...
Le comte laissa sa phrase en suspens, ce qui lui arrivait très rarement.
Les yeux des étrangers brûlaient de fièvre.
- Je vous ai compris, monsieur le comte, dit finalement leur chef.
Le milieu de son corps se décolla du siège où il était assis, cependant que sa tête et son dos restaient encore inclinés vers la table, comme s'ils ne pouvaient s'en détacher.
Apparemment, il avait du mal à se redresser et demeura ainsi plié en deux un long moment, au point que les personnes présentes tournèrent la tête vers le maître d'œuvre comme si, en détenteur des secrets des ponts, il eût été capable de redresser aussi cette échine courbée.
L'homme parvint enfin à se relever et, après avoir présenté leurs respects au comte, ses compagnons et lui sortirent à la file. Je leur emboîtai le pas.
Dehors, il faisait froid. La bruine me glaçait les oreilles. En chemin, je ne pouvais chasser de mon esprit la discussion qui venait d'avoir lieu. On avait parlé obscurément de quelque chose de ténébreux. Tout avait été voilé avec soin. J'avais aperçu une fois un homme tué sur la grand-route à quelque deux cents pas de l'Auberge des Deux Robert. On l'avait recouvert d'un drap et laissé là sur le bord de la route. Nul n'osait soulever le drap pour examiner ses blessures. Elles devaient être horribles.
L'idée que j'avais participé malgré moi à quelque pacte sinistre hacha menu mon sommeil durant toute cette nuit-là. Au matin, j'avais la tête trouble. Dehors, tout était sombrement humide. Il tombait une pluie vieille, lourde comme une limaille de fer. Seigneur, me dis-je, qu'ai-je donc ? Et il me vint l'envie de pleurer, de pleurer de lourdes larmes, pesantes comme cette pluie.
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XXIX
La pluie continuait à tomber depuis une semaine, tout aussi déprimante que le jour de cette dernière entrevue. Il pleut de cette manière, paraît-il, une fois tous les quatre ans. On dirait que les cieux déversent sur terre tout le poids de leur ancienneté.
Malgré le mauvais temps, les travaux du pont ne furent pas interrompus un seul jour. Les constructeurs s'étaient remis à la tâche. On s'attelait fiévreusement à la deuxième et à la troisième arches. Il faisait si froid que, parfois, le mortier gelait et l'on était contraint de le pétrir avec de l'eau chaude. On y jetait souvent aussi de l'eau salée.
L'Ouyane maudite s'était gonflée et hérissée encore davantage, mais elle ne s'attaqua plus au pont. Elle coulait à ses pieds, dédaigneuse, comme si de rien n'était. En fait, pour un œil étranger, ce n'étaient là qu'un pont et un cours d'eau comme tant d'autres, qui avaient depuis longtemps oublié les querelles de leur première période de vie commune et s'étaient maintenant réconciliés en principe. Toutefois, à bien y regarder, on s'apercevait que l'Ouyane maudite ne renvoyait plus l'image du pont. Même quand, par moments, ses rides s'aplanissaient et qu'elle devenait plus limpide, elle ne le reflétait que de manière floue, comme si ce qui se dressait au-dessus d'elle n'était pas un pont de pierre, mais quelque phantasme ou le tourment d'un esprit inquiet.
Tout le monde attendait de voir comment se comporteraient maintenant les génies des eaux. « Les eaux n'oublient jamais, disaient les vieillards. La terre, elle, est généreuse ; l'eau, non. »
La nuit, disait-on, le pont était soigneusement gardé. Les guetteurs ne se voyaient nulle part, mais ils veillaient, sûrement planqués parmi les échafaudages.
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XXX
A peine eut-elle remis les choses en marche, la mission partit, ne laissant derrière elle qu'un seul de ses membres. C'était le plus silencieux du petit groupe, un homme au visage flasque, aux yeux liquides, incolores. Il restait à l'écart, semblant ne se mêler de rien, et se promenait souvent seul sur la rive. Dieu sait pourquoi, Gjelosh l'idiot jugea bon de l'invectiver et de le menacer chaque fois qu'il le rencontrait. L'homme flasque considérait avec étonnement l'idiot en colère et faisait son possible pour l'éviter.
Un jour, nous nous trouvâmes par hasard face à face, et comme, apparemment, il se souvenait de m'avoir vu chez le comte, il m'adressa la parole. Nous nous saluâmes et nous promenâmes un moment ensemble. Il me dit qu'il glanait des contes et des coutumes d'antan. Je voulus lui demander quel rapport cela avait avec la construction de ponts, mais je me ravisai, peut-être surtout à cause de ses yeux humides qui suscitaient la compassion.
Quelques jours plus tard, il vint me voir au monastère et nous nous entretînmes longuement sur les contes et légendes balkaniques dont il connaissait un certain nombre.
L'eau tranquille de son regard se troubla brusquement, bien qu'il semblât faire effort pour rester impassible.
- Depuis que j'en ai entendu parler, je meurs d'envie d'en savoir davantage, dit-il pour s'excuser.
L'espace d'un éclair, je me souvins de l'intérêt que les membres de leur mission avaient manifesté pour les légendes, ainsi que des propos de notre seigneur au cours de l'entrevue. Je ne doutais plus désormais d'avoir affaire à un glaneur de légendes ; pourtant, au plus profond de moi, quelque chose me dictait de rester sur mes gardes. Quelque appel ou vision qui s'évertuait à affleurer jusqu'à mon cerveau, mais sans y parvenir. Je n'aurais su dire quelles couches brumeuses l'en empêchaient.
– J'espère ne point trop vous importuner en vous ressassant les mêmes choses, reprit-il.
- Au contraire, je vous écoute avec plaisir. Comme la plupart des moines de nos régions, je m'intéresse aussi quelque peu à ces sujets.
Nous allâmes marcher sur la berge et je lui expliquai que les ballades de ces contrées évoquaient surtout le phénomène qui, de tout temps, a le plus troublé les hommes, leur séparation en deux masses distinctes : les vivants et les morts. Les cartes et les drapeaux, lui dis-je, ont beau attester l'existence de dizaines d'Etats, de royaumes, de langues et de peuples ; en réalité, il n'y a que deux communautés, vivant chacune dans son propre royaume, l'une ici-bas, l'autre dans l'au-delà. A la différence de nos royaumets, de nos Étatets, ces empires immenses n'ont jamais été en contact, et c'est justement cette coupure qui a le plus tourneboulé les gens d'ici. En effet, à ce jour, aucun témoignage, aucun message ne nous est parvenu de l'au-delà. De leur côté, ne supportant plus cette coupure, ce fossé infranchissable, les gens se sont mis à chanter des ballades contre cet obstacle, en rêvant de sa suppression. C'est pour cela que ces chants évoquent parfois le retour de courte durée, généralement d'une journée à peine, de certains habitants de l'au-delà, autrement dit de certains morts, nantis d'une permission de leur royaume, afin d'apaiser leur conscience ou d'accomplir une promesse non tenue.
- Oui, oui..., opinait l'autre par intervalles, et son regard paraissait dire : « Parle, mais parle donc, dis-m'en davantage ! »
Je lui indiquai que c'était tout au moins de cette façon qu'on considérait les choses dans ces régions. On était convaincu que les morts s'évertuaient à se frayer passage pour revenir parmi nous. Mais ce n'était là que notre manière de voir ces phénomènes. Peut-être qu'eux, dans l'au-delà, en jugeaient tout autrement, et qu'à écouter nos ballades, ils pouffaient de rire...
– Vous êtes donc d'avis qu'il y a peu de raisons de penser qu'ils souhaitent vraiment revenir parmi nous ?
– Nul ne saurait dire ce qu'ils pensent. A part Celui qui veille sur nous depuis là-haut...
De petits oiseaux noirs, de l'espèce des moineaux, voletaient au-dessus de nos têtes. Comme il me demandait si les ballades chantées étaient toutes anciennes, je lui répondis qu'au fil des ans il s'en était certes composé de nouvelles, ou plutôt que c'était ce que les gens croyaient, mais qu'en réalité on ne faisait bien souvent que ressusciter des légendes tombées dans l'oubli.
Je lui narrai un événement qui s'était produit dans le comté voisin, quatre-vingt-dix ans plus tôt, à l'époque de la première grande peste, et qui avait inspiré une nouvelle ballade. Une jeune femme, mariée dans une lointaine contrée, ne pouvant expliquer son retour dans sa région d'origine, déclara qu'elle y avait été ramenée par son frère mort...
- Ah oui ! Je crois en avoir entendu parler, m'interrompit-il. Si j'ai bonne mémoire, je crois qu'elle se nommait Jorundine...
- Jorundine ou Doruntine. On l'appelle de l'une ou l'autre manière.
- C'est une ballade superbe. Je pense surtout aux soupçons qui pesaient sur la jeune femme, puis à sa défense, fondée sur la promesse que son frère lui avait faite de son vivant... Il y a dans votre langue, me semble-t-il, un mot particulier pour désigner cette tradition...
- Oui, la bessa.
- La baessa, répéta-t-il avec une expression de souffrance, comme si ce vocable, en sortant péniblement de ses lèvres, les lui avait meurtries.
- De longues années durant, on s'est livré à des recherches pour élucider ce mystère. Bon nombre d'hypothèses, assorties de toutes sortes d'explications, ont été avancées, mais, par la suite, tout a replongé dans l'oubli et il ne subsiste plus que la légende.
- Dieu soit loué ! fit-il. Il aurait été triste qu'un pareil joyau fût perdu.
La satisfaction de le voir apprécier à ce point ladite ballade m'incita à ajouter des détails qu'en toute autre occasion j'aurais sans doute tus. Je lui indiquai donc que l'Église orthodoxe avait tenté à plusieurs reprises de bannir cette légende, mais que celle-ci n'en avait pas moins survécu et qu'elle était maintenant chantée partout, même lors de la célébration de la Pâque. Et cela non seulement par les Albanais, mais par tous les peuples de la péninsule.
Il était tout yeux, tout oreilles.
– Par ici, on s'empoigne non seulement pour des prés et des brebis, mais pour une bagatelle. Imaginez alors les querelles que peut engendrer la paternité de ces légendes !
- Ah oui ?
– Et les uns et les autres soutiennent mordicus qu'elle leur appartient, mais nos moines à nous sont convaincus que c'est bien ici qu'elle a vu le jour. Et cela non seulement parce que l'événement a bel et bien eu lieu dans ces parages, mais également parce que chez aucun peuple la bessa ne comporte une charge affective aussi grave que chez les Albanais.
- De fait, c'est indéniable, dit-il.
Les yeux mi-clos, il paraissait avoir l'esprit ailleurs.
- Grandiose..., reprit-t-il à voix basse. Vivants et morts cherchent à monter sur le même char... Au fond, chaque être vivant recèle un élément de mort, et l'inverse est tout aussi vrai...
Il parlait en donnant l'impression de ne s'adresser qu'à lui-même. Le col de sa houppelande lui mangeait la moitié du visage.
- Je protège mon œil gauche du vent, m'expliqua-t-il, bien que je ne lui eusse adressé aucune remarque.
Pendant un bout de chemin, nous évoquâmes d'autres légendes. Nous revenions sans cesse sur l'interdiction de passer d'un monde à l'autre et sur la tentation de l'enfreindre. Quelqu'un s'efforçait de remonter du fond de l'enfer. Un autre, après avoir été métamorphosé en serpent, s'évertuait à recouvrer son apparence humaine. Un mur, pour ne pas s'effonder, réclamait un sacrifice...
- Un sacrifice ! fit-il presque dans un cri.
Son front s'était assombri, et ce n'était pas l'effet d'un simple voile : un abîme semblait s'y être brusquement ouvert. Il continuait de dissimuler sous son col la moitié de son visage, mais ce qui en dépassait suffisait amplement à faire frémir.
- Un mur qui réclame un sacrifice... C'est la légende de l'emmurement, si je ne m'abuse ?
- En effet, Monsieur, lui répondis-je avec froideur, je ne sais trop pourquoi. Mais vous la connaissez ?
- Oui, oui. Malgré tout, j'aimerais bien la réentendre. Voulez-vous me la raconter ? dit-il d'une voix éperdue, comme s'il avait imploré mon aide.
Dès lors, malgré l'effort qu'il faisait pour sourire, il m'était subitement devenu lointain. Je croyais deviner la raison de son émoi. Elle était là quelque part, tout près. Je la touchais presque. Encore un peu, un petit peu, et elle apparaîtrait au grand jour.
- Un mur qui cherche à enfermer un être humain dans ses entrailles... qui désire, si je puis dire, se doter d'une âme... Racontez-la-moi, m'implora-t-il à nouveau. Il ne faut pas m'en vouloir... Je suis un peu comme un enfant : quand une histoire me plaît, je ne me lasse pas de l'entendre dix fois, cent fois de suite !
Je me mis donc à lui narrer la légende de la citadelle de Shkodër, comme je l'avais entendue tant d'années auparavant de la bouche de ma mère. Il s'agissait de trois frères, des maçons qui élevaient des murs, mais leur travail n'avançait pas, car ce qu'ils construisaient le jour était démoli durant la nuit...
Soudain, la raison de son trouble m'apparut, claire comme le jour. Il fallait être simple d'esprit comme Gjelosh pour ne pas relever l'analogie entre la forteresse de la légende et leur propre pont endommagé dès que la nuit était tombée...
- Ce qu'ils construisaient le jour était démoli durant la nuit..., murmura-t-il d'une voix berçante, comme s'il cherchait lui-même à s'endormir.
Je ne pouvais plus soutenir son regard.
- Que devaient-ils faire ? repris-je, comme si j'avais parlé tout seul. Un vieillard réputé pour sa sagesse leur dit que l'écroulement des murs signifiait que le bâtiment, pour tenir, demandait un sacrifice. C'est ainsi que les trois frères décidèrent d'y emmurer une de leurs épouses.
- Un sacrifice, fit-il machinalement.
- Oui, un sacrifice, répétai-je. Car emmurer une personne veut bien dire la mettre à mort.
- La mettre à mort...
- Bien sûr. S'il suffit d'emmurer l'ombre d'une personne pour qu'elle meure, à plus forte raison...
- Oui, oui, lâcha-t-il presque dans un gémissement.
- Mais il leur fallait choisir une de leurs femmes, repris-je. Ils en discutèrent longuement et décidèrent de sacrifier celle qui leur apporterait le lendemain à manger.
- Mais...
- Ils se jurèrent de ne rien leur dire. Tiens... Vous voyez, voici la bessa qui réapparaît. Ou plutôt la bessa en même temps que la perfidie.
- Oui, la baessa.
Le mot semblait écorcher les commissures de ses lèvres et je n'aurais pas été surpris d'en voir gicler un filet de sang.
Je fus tenté de lui dire que, comme dans le cas de la première légende, ici aussi le motif de la bessa confirmait, selon nos moines, la paternité albanaise de la ballade, mais, sur son visage, il y avait comme une sombre expression d'urgence qui me poussait moi aussi à précipiter mon débit.
- La nuit, deux des frères, l'aîné et le second, révélèrent le pacte à leurs femmes, ils violèrent donc la bessa. Le cadet, lui, tint parole.
– Ah !
- Oui, les deux frères violèrent la bessa, répétai-je en avalant péniblement ma salive.
C'était le moment de lui expliquer que, dans la version slave de la ballade, précisément aux mots « ils violèrent la bessa » correspondaient les mots vjeru pogazio, autrement dit : « ils ont violé la religion », la « croyance », ce qui, dans le contexte, n'a aucun sens et est dû à une traduction erronée du mot albanais bessa, mais il ne m'en laissa pas le temps. Il m'avait emprisonné la main et, à voix basse, très basse, comme s'il avait voulu percer un secret, il me demanda : Et après ?
- Ensuite vint le matin et lorsque la belle-mère, comme d'habitude, voulut envoyer une de ses brus porter leur repas à ses fils, les deux premières, qui connaissaient le secret, feignirent d'être souffrantes. La plus jeune partit donc pour le pont, et elle y fut emmurée. Voilà toute l'histoire.
Je levai les yeux pour voir l'impression que lui avait produite ce récit et je dus retenir un cri. Ses yeux s'étaient vidés de toute l'eau qui y stagnait et ainsi, creux, ils ressemblaient aux orbites d'une statue. La mort, songeai-je. Ainsi devaient être ses yeux.
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XXXI
Ces jours-là, il me cherchait constamment, et dès qu'il me trouvait, il faisait son possible pour ramener la conversation sur ces légendes, surtout sur celle de l'emmurée. Il en parlait comme s'il s'agissait de faits qui ne dataient pas de plus de quinze jours et à propos desquels il était chargé de mener une enquête. Petit à petit, il me fit entrer dans son jeu. Pendant des heures, j'étais obsédé par la vision d'un lieu à demi désert, sous un soleil torride, où trois maçons s'acharnaient à construire un mur qui ne se terminait jamais. Évoquant la légende, nous l'analysions minutieusement dans ses moindres détails, cherchions à nous en expliquer les côtés obscurs et à établir un lien logique entre ses éléments apparemment contradictoires.
Il me demandait si les trois épouses avaient toutes des enfants et supposait que la plus jeune n'en avait peut-être pas, ce qui aurait mieux justifié son rôle de victime. Mais je lui confirmai que toutes trois étaient mères, et m'excusai de ne pas lui avoir raconté la fin de la légende, la partie où la jeune femme emmurée suppliait les meurtriers (j'usai expressément de ce mot-là) de ne pas murer un de ses seins afin qu'elle pût encore allaiter son enfant après sa mort. Il parut fâché de mon omission et, agitant son index d'un ton presque menaçant, il me recommanda de ne jamais plus en commettre de pareille. Comme nous étions tous deux plongés dans un monde étrange, sa menace, qu'en d'autres circonstances je n'aurais point pardonnée, ne me fit guère d'effet. Je lui rapportai aussi la malédiction que la victime avait lancée à l'adresse de l'ouvrage, dans les deux vers fameux :
Que tremble aussi ce mur
Comme je tremble dans cette pierre.
- C'est compréhensible du point de vue technique, m' interrompit-il. Mais... pour les ponts... Non, il n'est pas de pont qui ne subisse de vibrations, et cela de façon permanente.
Je ne fus pas frappé par cette intervention de sa part, mais lorsque, peu après, il ajouta que le vide nécessairement laissé par l'emmurement d'une personne devait affaiblir la résistance d'une maçonnerie, je l'interrompis à mon tour:
- Mais, dites-moi, je vous en prie, êtes-vous un glaneur de légendes ou un constructeur ?
- Oh non, répondit-il. Je n'ai rien à voir avec les constructeurs, mais, en étudiant auprès des gens de métier, j'ai appris pas mal de choses. En fait, les grands édifices ressemblent tous à des crimes et, inversement, les crimes aussi ont quelque chose de commun avec les constructions... Il se mit à rire. Pour ma part, je ne vois pas entre eux de grande différence. Chaque fois que je me trouve devant une colonnade, je crois discerner des éclaboussures de sang sur le marbre, et un assassiné peut aussi bien tenir lieu de cathédrale...
Un jour, il vint me voir de bon matin pour me faire part d'une idée qu'il avait eue durant la nuit. J'étais encore somnolent et eus du mal à saisir le sens de ses propos. Finalement, je compris ce qu'il voulait me dire. Selon lui, le frère cadet avait dû lui aussi tout raconter à sa femme, la veille du sacrifice.
- Comment serait-ce possible ? lui objectai-je. Comment se peut-il que, sachant le sort qui l'attendait, la jeune femme soit allée au chantier ?
- Je m'attendais à cette objection, répondit-il, mais j'ai tout bien pesé. Oui, tout ! Il se rapprocha de moi. Ecoutez-moi. La plus jeune des épouses accepta en toute conscience de se sacrifier, car ses belles-soeurs et sa belle-mère lui avaient rendu la vie impossible.
- Hum, fis-je, c'est plutôt bizarre.
- Non, il n'y a là rien d'étrange, reprit-il. Elle a préféré la mort à cet enfer vivant. Vous imaginez quelle situation crée, sous un même toit, une inimitié entre belles-sœurs ? Ah, mais c'est vrai, vous êtes moine...
- Et lui, demandai-je, que pensez-vous de son attitude ?
- L'attitude de qui ?
- De son mari.
- J'ai aussi réfléchi à cela. Il connaissait sûrement ses tourments, mais n'a jamais pensé qu'elle souffrait au point de souhaiter sa propre mort. En sorte que le lendemain matin, lorsqu'il vit sa femme venir, tenant à la main le panier contenant les vivres, son sang se glaça. Qu'en pensez-vous?
- Je ne sais quoi répondre. Vous avez peut-être raison, mais il se peut fort bien aussi que les choses ne se soient pas du tout passées de la sorte.
A vrai dire, j'étais convaincu qu'il n'en avait pas été ainsi. Chaque fois qu'il venait me voir, il m'apportait une nouvelle explication. Il en vint un jour à supposer que, si le plus jeune des frères s'était peut-être gardé de révéler le secret à sa femme, ce n'était pas pour respecter la parole donnée, mais parce qu'il ne l'aimait pas, et que c'était un moyen de se débarrasser d'elle. Une autre fois, il suggéra que les trois frères s'étaient peut-être entendus pour tuer la femme du cadet, et que toutes les élucubrations selon lesquelles le mur réclamait une victime n'avaient eu pour seul but que de justifier ce meurtre.
Les explications qu'il donnait de la légende étaient toutes fondées sur la bassesse, la perfidie et la trahison, et chaque fois qu'il me quittait, je ne me pardonnais pas ma faiblesse de l'avoir écouté. La dernière fois, après qu'il eut semé le doute non seulement sur les trois frères maçons et les deux belles-sœurs, mais aussi sur la belle-mère et même sur la jeune sacrifiée, et couvert ainsi de boue tout le monde, y compris la morte, je résolus de lui dire nettementqu'il était libre de penser ce qu'il voulait, mais que je ne voulais plus entendre ses hypothèses morbides.
Je l'attendis donc le lendemain, disposé à lui dire qu'il perdait son temps à essayer de souiller cette tragédie ancienne, que la légende reposait sur l'idée que tout travail ou toute grande action nécessite un sacrifice, que cette idée-là est grandiose et fait partie intégrante de la mythologie de certains peuples. Ce qui était nouveau et particulier dans la ballade balkanique, c'était que le sacrifice ne se rattachait pas à une entreprise de guerre, à une expédition, ni même à quelque rite religieux, mais à une simple construction, ce qui s'expliquait peut-être par le fait que nos ancêtres, les premiers habitants de ces contrées, les Pélasges, comme le reconnaissaient les anciennes chroniques grecques, avaient aussi été les premiers maçons au monde.
Je voulais lui dire aussi que les gouttes de sang de la légende n'étaient en réalité que des ruisseaux de sueur, mais que la sueur humaine est notoirement de condition servile, comparée au sang, qu'elle est anonyme et que, de ce fait, nul n'a composé de chant ou de ballade en son honneur. Il était donc naturel que, dans ce chant, des flots de sueur fussent représentés par quelques filets de sang. Il va de soi qu'en versant sa sueur, chacun sacrifie quelque chose de soi-même, et le plus jeune des frères avaient ainsi sacrifié son bonheur.
Je brûlais de lui dire tout cela, entre beaucoup d'autres choses, mais, au moment où j'avais décidé de lui parler, il avait disparu. Je ne le revis jamais plus.
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XXXII
Les travaux, au pont, se poursuivaient malgré le grand froid. La deuxième grande arche avait, paraît-il, été achevée, et l'on travaillait maintenant à la troisième. Je dis « paraît-il », car en vérité, de l'extérieur, derrière l'enchevêtrement de madriers, on ne distinguait vraiment pas grand-chose.
Durant les deux semaines qui suivirent, il ne se produisit rien de marquant. L'ancien bac, tout noirci, continuait sa navette entre les deux rives. Le passeur s'était encore plus ratatiné et, sur l'écriteau de tôle rouillée, les mots « Bacs et Radeaux » étaient à peine lisibles. Deux planches du bac avaient été arrachées et personne ne s'était soucié de les remplacer. L'embarcation s'était rapidement délabrée et l'eau noire qui apparaissait dans l'intervalle laissé par les deux planches manquantes semblait rendre les voyageurs encore plus sombres.
A la tombée du jour d'un humide dimanche (c'est le seul événement dont on devait conserver un vague souvenir), le bac transporta quelques hommes à l'air ténébreux, vêtus de houppelandes noires, qui descendirent en hâte et semblèrent s'engloutir aussitôt dans le brouillard. Quelques instants plus tard, d'autres voyageurs, portant eux aussi de semblables houppelandes et paraissant tout aussi pressés et sombres que les premiers, appelèrent le passeur. Ils se bornèrent à s'enquérir de ceux qui les avaient précédés et ne dirent rien de plus tant que dura la traversée. L'un d'eux ne cessait de vomir.
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XXXIII
Un matin, en cheminant le long de la rive couverte de givre dans l'espoir de croiser quelque part le glaneur de contes et légendes (j'ignorais alors qu'il était parti pour ne plus jamais revenir), je me trouvai brusquement face à face avec le maître d'oeuvre. Il soufflait un vent froid qui vous coupait le visage, et ce vent semblait avoir surtout gelé ses yeux, les voilant d'une pellicule nacrée.
A ma surprise, cet homme glacial, qui ne parlait jamais à personne, me salua. C'est alors seulement que je me rendis compte que j'avais brûlé de faire sa connaissance. Nous échangeâmes quelques paroles et nous mîmes à marcher côte à côte sur la berge. Le voile de glace sur ses yeux s'était craquelé en deux ou trois points, ce qui rendait son regard encore plus indéchiffrable. J'avais bien imaginé qu'il devait être difficile de lier conversation avec ce personnage, mais pas à ce point. Notre dialogue était décousu, sans queue ni tête, un véritable écheveau dont il m'était impossible de me dégager. On sentait que lui-même en souffrait. A l'évidence, il lui était plus facile de construire des ponts ou des citadelles qu'une simple conversation humaine. Le pire était que, malgré tout, j'avais le sentiment que ce salgimondis recélait quelque chose d'intéressant, voire de précieux, et je m'évertuai à deviner ce qui me rendait précisément cet entretien d'autant plus pénible. Après l'avoir quitté, j'eus la sensation que ma tête s'étaient fendue en deux. Je m'assis près du feu et, patiemment, m'évertuai à réordonner ce fatras. Je me mis à démêler cet écheveau embrouillé fil par fil, soigneusement, et crus y avoir finalement réussi. En substance, ce qu'il avait voulu me dire était ceci : selon des signes qu'il avait observés depuis quelque temps déjà, dans cette partiede l'Europe avaient commencé à se dessiner vaguement, très vaguement, les contours d'un ordre nouveau qui devait faire avancer le monde de plusieurs siècles. Ces signes, d'après lui, étaient par exemple l'ouverture de nouvelles banques à Durrës, la multiplication des usuriers juifs et italiens qui changeaient maintenant vingt-sept monnaies différentes, l'acceptation quasi générale du ducat vénitien comme monnaie de compte, l'intensification des caravanes commerciales, l'organisation de foires et surtout (ô Dieu, où plaçait-il le mot « surtout » !), surtout, donc, la construction de routes et de ponts de pierre. Tout ce mouvement, disait-il, n'était rien d'autre qu'un signe à la fois de vie et de mort, le signe de la naissance d'un monde nouveau et de la mort de l'ancien. Il me parla des ponts et des difficultés que comportait la construction de ce type d'ouvrages, et pendant cette partie de son discours j'eus l'impression de me trouver sous les décombres de l'un eux, qu'il avait fait s'écrouler sur moi. Quelles souffrances ! me disais-je. Quelle peine ! Il m'expliqua que de toutes les laideurs qui affligent le visage de la terre, il n'en a été ni n'en sera jamais qui dépassent en horreur celle des ponts-cadavres. Ils sont morts-nés et morts-vivants (il dit textuellement : « Ils se meurent toute leur vie durant »), jusqu'à ce que vienne le jour de leur effondrement (« hypermort » fut le terme exact qu'il employa). Il me confia qu'il construisait lui-même de ces ponts-là et qu'ils lui apparaissaient en rêve comme des fantômes. Si jamais il lui prenait l'envie de se suicider (c'est ce qu'il me dit), c'est à un pont de ce genre qu'il se pendrait. C'étaient, semblait-il, des ponts jetés non pas sur des torrents ni sur des précipices et reliant donc deux rives pour les besoins de l'homme, mais construits en plein milieu d'une plaine et dont la seule fonction était de servir de lieu d'agrément aux grandes dames qui y venaient, le soir, contempler l'horizon ou y promener leurs hôtes.« Maintenant la construction de ponts est à la mode, dit-il, de sorte que beaucoup de princes et de pachas s'en servent comme de balcons ou de vérandas. J'ai construit de tels fantômes », et, montrant des mains les eaux écumeuses, hérissées, de l'Ouyane maudite, sur lesquelles, sombre et sévère, se dressait le pont de pierre inachevé, il ajouta : « Alors qu'un pont comme celui-ci, même s'il doit être arrosé de sang, est mille fois plus utile qu'eux. »