Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XVII
Non seulement, les porte-guigne, ceux qui ne s'ébrouent qu'à l'approche du malheur, mais tous étaient comme saisis de fièvre. Un jour de la mi-automne, la rivière descendit plus trouble que d'ordinaire. Un orage avait éclaté quelque part sur les montagnes.
Les nouvelles eaux, comme l'avant-garde d'une armée, roulaient fougueusement en avant, mais les canaux de dérivation les absorbaient sans peine, les empêchant d'inonder les travaux
Visiblement, l'affrontement de la rivière avec les constructeurs du pont était proche.
Quelques jours clairs passèrent, puis le ciel se couvrit à nouveau de nuages. Une pluie fine, régulière, se mit à tomber, soucieuse, semblait-il, de ne laisser aucun coin sec au monde. Enveloppés dans des cirés noirs, l'air redoutable, les bâtisseurs poursuivaient leur travail sous la pluie. « Comment n'ont-ils pas peur, disaient les gens, comment ne s'enfuient-ils pas, maintenant que la rivière se réveille ? »
Mais, apparemment, la rivière n'avait aucune hâte. Elle rassemblait certainement ses forces avant d'attaquer
Les canaux tinrent tête, péniblement cette fois, à un nouveau flot d'eaux troubles. Et pourtant l'Ouyane maudite n'avait pas encore montré son vrai visage. La vieille Aikoune disait que le fleuve jouerait avec le pont comme le chat avec la souris.
Il plut encore pendant quelques jours et maintenant le retard de la rivière semblait encore plus lourd de menaces que son déferlement. Les constructeurs eux-mêmes, qui avaient jusqu'alors gardé leur calme, cachaient mal leur inquiétude. De lointains éclairs, comme des hérauts sans voix, faisaient monter l'angoisse. Tous les signes ont été envoyés, disaient les gens. Malheur à ceux qui ne comprennent pas !
On attendait de jour en jour, et même d'heure en heure, que la rivière descendît en force, mais elle n'en donnait encore aucun symptôme. « Oh, disait-on, elle ne s'appelle pas pour rien Ouyane maudite, elle a beaucoup de tours dans son sac. »
Et, de fait, elle se manifesta lorsque personne ne l'attendait plus. Après les jours de pluie, brusquement le temps s'éclaircit. Un ciel radieux se déploya de tous côtés et personne ne pensait que la rivière, qui n'avait donné aucun signe d'irritation au cours des dernières journées d'averse, descendrait maintenant sous ce ciel bleu. Or ce fut précisément alors qu'elle déferla.
Ce fut d'abord comme un grondement d'avalanche, et soudain elle déboula. Dans une furieuse attaque, les eaux débordèrent les petites digues des canaux et roulèrent dans l'ancien lit. En quelques instants, tout fut dévasté, les fosses et les canaux submergés. Après avoir fait un affreux fouillis de planches, de bouts de pieux et de toutes sortes de débris, qui furent emportés Dieu sait où, les eaux, avec une violence redoublée, s'attaquèrent aux piles inachevées. Elles chariaient non seulement des galets et des madriers pour cogner, mais aussi des chèvres, des loups,voire des serpents noyés qui ressemblaient aux insignes et emblèmes terrifiants d'une armée en marche. Elles battirent le pont de front, reculèrent, l'assaillirent sur sa gauche, débouchèrent sur sa droite, écumèrent rageusement un moment là, à ses pieds, mais sans parvenir à ébranler les culées de pierre. C'est alors seulement que les gens remarquèrent le constructeur debout sur le petit pont de planches joignant les deux piliers, qui observait attentivement le cours tumultueux de l'Ouyane maudite. Certains vont jusqu'à dire que, par moments, il riait.
Visiblement, dans son premier affrontement avec le bât de pierre qu'on lui appliquait, l'Ouyane maudite avait été vaincue. Les débris qu'elle entraîna, ainsi qu'un ouvrier ivre, emporté on ne sait comment par les flots, étaient fort peu pour sa vengeance. Les eaux continuaient de couler au loin, plus troubles que jamais, et l'Ouyane, qui charriait une boue argileuse, semblait ensanglantée.
Les gens regardaient les dents de pierre enfoncées dans son dos et avaient pitié d'elle. « Elle se gonflera encore, disaient-ils, elle se remettra de sa maladie de l'été, et alors elle fera un malheur ! »
Or, deux semaines passèrent, l'Ouyane maudite se gonfla encore davantage, les rides de ses eaux se creusèrent, son râle s'approfondit, mais, malgré tout, le pont ne subit aucun dommage.
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