Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Chapitre XI

 

Le bac continuait de transporter hommes et bestiaux sur l'Ouyane maudite. Depuis qu'avait été décidée la construction du pont, je m'étais mis, je ne sais trop pourquoi, à observer ce qui était transporté d'une rive à l'autre. Le dernier samedi de mars, je passai presque toute la journée près de l'ancien débarcadère, à contempler le va-et-vient. Il faisait froid et la petite pluie qui tombait avait effacé sur le sable les dernières traces des gribouillages du constructeur. Sur le bac, les gens, l'air sombre, ratatinés sous la pluie, s'appliquaient à tourner le dos à la bise. A leurs visages tendus, on avait du mal àcomprendre pourquoi ils passaient la rivière : pour une reprise de sang, pour recevoir des soins ou simplement à cause d'une invitation, ou encore pour aller à la banque ou à un enterrement. Je connaissais de vue la moitié d'entre eux ; quant aux autres, il était inutile de chercher à deviner leur identité. Sous la robe d'un moine ou les habits d'un simple courrier pouvait se cacher l'ambassadeur de Venise lui-même, en mission secrète. On avait entendu parler de cas de ce genre.

 

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