Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Chapitre IX

 

L'HIVER DU SOUPÇON GÉNÉRAL

 

Bien que chaque saison fût émaillée de soupçons, seul l'hiver de cette année-là resta affublé de cette appellation. Elle lui fut si étroitement accolée qu'arriva même un moment où elle parut sur le point de faire totalement corps avec lui, au point de s'y substituer. C'est d'ailleurs ce qui faillit se produire – autrement dit, vers la fin de l'automne, les gens, en contemplant le ciel, au lieu de lâcher : Tiens, voici venu l'hiver, auraient constaté : Voici le soupçon, ou bien : Comment se fait-il que le soupçon commence si tôt ?, et les enfants des écoles, sous la férule des maîtres, auraient ânonné : L'année compte quatre saisons : printemps, été, automne et soupçon, etc. C'est donc ce qui serait très probablement advenu, en dépit des mesures préventives proposées par le chercheur A.K., lequel, dans sa troisième lettre de dénonciation contre son rival Jaqub Har, affirmait avec force que c'était précisément celui-ci qui avait le premier émis l'idée d'une telle substitution, et que, d'après certains indices en sa possession qu'il se réservait, une fois complétés, de soumettre au souverain, cedégénéré de Jaqub Har se préparait à diffuser sa proposition maléfique stipulant que non seulement l'hiver, mais le temps dans sa globalité fussent appelés de la sorte, autrement dit que le mot temps fût remplacé par le mot soupçon. Toujours d'après cette troisième lettre de dénonciation, l'incorrigible Jaqub Har, après l'échec réitéré de ses efforts pour engrosser sa femme déjà âgée, pensait que le temps ici-bas était épuisé et que, l'humanité vivant désormais hors de lui, il lui fallait en emprunter à un autre monde, sans doute à l'enfer, à moins que ce ne fût à celui des chiens ou des chacals. C'était donc ce qui serait arrivé en dépit de toutes les mesures préventives proposées par A.K. - parmi lesquelles la onzième, dans l'ordre, préconisait l'émasculation de Jaqub Har - si l'enquête en cours ne s'était poursuivie avec une intensité redoublée durant le printemps, tant et si bien que, l'hiver ayant été défini comme la saison du soupçon, le printemps aurait dû passer pour celle de l'hypersoupçon – quant à l'été, le climat s'étant encore alourdi à l'extrême, on ne lui trouva plus de qualificatif, et ce fut d'autant plus vrai pour l'automne suivant, plus tardif qu'il n'avait jamais encore été et dont on s'était mis à redouter l'avènement, crainte avivée, selon A.K., par les sinistres théories de Jaqub Har.

Si donc l'hiver resta la seule saison à être dénommée ainsi, ce fut tout bonnement parce que les gens, comme il en va généralement, avaient tendance à se souvenir, plutôt que de son paroxysme, des deux extrémités du fléau, autrement dit de son commencement et de sa fin, mais comme, en l'occurrence, on n'observait encore aucun signe de cette fin, la mémoire commune avait reflué vers les abords de l'abîme.

D'ordinaire, plus les enquêtes étaient importantes, plus elles avaient besoin, comme pour un bâtiment, de fondations profondes. Leur gravité dépendait du lieu et de l'époque où avait été perpétré le crime. Une enquête menéesur un forfait commis deux ou trois semaines auparavant, bien que cette proximité dans le temps pût faire impression, risquait de réduire les faits à quelque chose d'éphémère. En revanche, les investigations portant sur un crime commis quelque quarante années auparavant, bien que paraissant à première vue d'une singulière rigueur en ce qu'elles montraient qu'on ne pouvait échapper à l'État, fût-ce avec un demi-siècle de sédiments accumulés sur soi, présentaient, à l'instar d'un séisme dont l'épicentre est très éloigné, le risque de répandre une angoisse moins pesante.

L'enquête de cet hiver-là échappait à ces extrêmes. Elle portait sur une profondeur moyenne de l'ordre de sept ans, durée pleinement suffisante pour épouvanter au moins deux générations.

Pour ce qui était du lieu du crime, il était vraiment des plus singuliers. Alors que les comptes rendus d'enquêtes distinguaient d'ordinaire deux espaces, le réel (le tombeau où gît le cadavre, le lieu du meurtre, etc.) et l'irréel, que l'on peut appeler aussi espace impossible (délire d'une belle-mère folle, cauchemar, etc.), la nouvelle investigation n'avait à voir ni avec l'un ni avec l'autre, mais avec les deux ensemble.

Bref, ainsi qu'on l'annonça officiellement, la clé de l'énigme que cette enquête devait élucider se trouvait à l'intérieur de la pyramide, en un point situé quelque part entre le centième et le cent-troisième gradin, à droite de l'axe, là où les pierres se serraient les unes contre les autres au cœur des ténèbres et dans une souffrance sans bornes que ni la raison ni même la déraison humaines ne pouvaient concevoir.

L'énigme paraissait donc tout à la fois déchiffrable et indéchiffrable. Elle semblait insoluble, car le démantèlement de la pyramide passait l'entendement. Du moins était-ce la conviction générale. Malgré tout, il se trouvait des gens pour dire : et si, un beau matin, Chéops, étouffantde chaleur et d'ennui, se décidait à faire cette chose inouïe qu'aucun pharaon n'avait osée, s'il donnait l'ordre de démonter la pyramide gradin après gradin pour arriver jusqu'au mal ?

L'ambivalence de l'énigme terrifiait tout un chacun. Elle était là, toute proche, protégée par une chape de pierres, semblable à un être vivant terré dans une tombe et feignant de n'être plus ni dans ce monde ni dans l'autre, alors qu'il se trouve dans les deux à la fois.

On comprenait désormais la façon dont tout avait commencé par les hurlements d'un chacal, par une nuit de pleine lune, sept ans auparavant. La bête avait suivi le bloc de pierre à travers le désert de Saqqarah depuis la carrière d'Abousir jusqu'aux abords de Memphis, et cet itinéraire, ainsi que certains autres détails, avaient désormais été corroborés par plus d'un témoin. Le magicien Djezerkareseneb, muni d'une torche, avait erré une nuit durant sur la pyramide pour deviner, aux oscillations de la flamme, l'emplacement exact de la pierre, le point où sa route s'était finalement arrêtée. La confrontation entre les données que lui-même avait recueillies et les dépositions des témoins, et surtout l'examen des bons de livraison de la carrière, puis de la prise en charge de la pierre par la direction des Bacs et Voies navigables, puis les certificats des premier et second contrôles, ainsi que divers calculs compliqués qui n'avaient apparemment aucun rapport avec les premiers, permirent de déterminer sans risque d'erreur que la pierre: fatale était la deux cent quatre mille quatre-vingt-treizième de la face sud, soit, dans l'inventaire général, la pierre numérotée 92 308 130393 6.

Ce chiffre parut plutôt bizarre, mais l'attention de tous était davantage attirée par ce qui pouvait se cacher dans le flanc de la pyramide que par le numéro du bloc lui-même.

La plupart songeaient à un papyrus, autrement dit à un dossier secret recélant quelque menace sous forme de chantage, ou bien une mise en garde pour l'avenir au casoù le temps viendrait soudain à changer de cours ou de rythme, ainsi, disait-on, que l'avait prophétisé Jaqub Har.

En dépit de l'étrangeté de son numéro, l'identification de la pierre n'en avait pas moins rasséréné quelque peu les esprits. Du moins s'agissait-il d'un bloc, extrait de toute façon d'une carrière, ouvré par les tailleurs de pierre, contrôlé par le regard bienveillant ou sombre de l'inspecteur, marqué du sceau par le responsable de l'entrepôt, monté sur le bac à huit rames, puis transporté sur un char à buffles dont les conducteurs, à l'instar de tous leurs congénères, avaient hurlé, craché et blasphémé tout au long du parcours, s'étaient soûlés, ou bien avaient forcé quelque paysanne dans le champ marécageux en bordure du chemin où parfois, après s'être roulés dans la fange, les agresseurs, trompés par la boue qui les couvrait de la tête aux pieds et ne distinguant plus rien, forniquaient entre eux à qui mieux mieux ; puis venaient les employés qui inscrivaient les entrées et sorties du dépôt central, de nouveaux contrôleurs, les arrimeurs (qui fixaient la pierre au chariot glissant sur le plan incliné), les traîneurs, les surveillants et jusqu'aux poseurs de pierres.

En tout, ils n'étaient guère plus de quatre cents, six cents au grand maximum. Or, le bloc avait été extrait puis emmuré sept ans auparavant, si bien que la moitié des malheureux qui avaient participé à sa mise en place n'étaient plus de ce monde. De sorte que même si on avait arrêté tous les survivants avec les membres de leurs familles, leurs relations et leurs compagnons de beuverie, et jusqu'à leurs maîtresses et ceux qui leur avaient refilé la vérole, cela n'aurait pas fait plus de deux ou trois mille personnes, une bagatelle comparée à la fourmilière humaine qu'était l'Égypte.

Mais ce constat réconfortant ne fit pas long feu. Les premiers soucis revinrent à la surface, suscités par le numéro de la pierre. Au début, on remarqua que ce numérocomportait deux chiffres censés être incompatibles avec leurs voisins, à moins qu'ils ne les eussent redoublés. Mais ce n'était encore rien en regard du malheur suivant : selon toute vraisemblance, le numéro de la pierre n'avait rien à voir avec la réalité. Autrement dit, on savait fort bien de quelle pierre il s'agissait, mais le numéro cité, pour des raisons qu'on n'avait aucune peine à concevoir (secret de l'instruction, volonté de désorienter les ennemis, etc.), était tout ce qu'il y a de faux. Pas davantage la rangée où on la croyait placée n'était la bonne. Ni ses coordonnées par rapport à l'axe et au centre.

Cela suffit pour qu'en quelques jours on eût l'impression que l'Égypte avait été frappée d'apoplexie. Des nouvelles fraîches, balbutiantes, se firayaient péniblement un chemin dans toutes les directions. Il fut ainsi question d'un autre numéro, et la pierre, selon la plus récente indiscrétion, avait été enfouie bien plus profondément, dans la quinzième rangée, approximativement au niveau de la chambre funéraire du souverain. Puis on rapporta que ce n'était pas une simple pierre qui était en cause, mais une rangée entière, la cent-quatrième, à ce qu'il semblait. On évoqua ensuite d'autres blocs, d'autres gradins ou semi-gradins, ce qui instillait l'insécurité chez tous. Des gens qui, la veille encore, se complaisaient à rappeler le temps où ils avaient travaillé à la carrière d'Abou Gourob, à la dixième ou à la quatre-vingt-dixième rangée, ou encore à l'atelier des fausses portes, sans qu'on eût rien à leur reprocher - ce qui leur conférait le droit de dire : Hé ! de notre temps, on travaillait plus honnêtement, les choses louches n'ont commencé qu'après - coururent soudain, à l'annonce que l'enquête approchait justement de leurs gradins, s'enfermer chez eux et s'emmailloter la tête de linges trempés dans l'eau froide, s'attendant à perdre la raison.

Entre-temps, on n'avait procédé à aucune arrestation, mais cela non plus n'était pas bon signe. La seule choseinchangée par rapport à la situation d'antan était l'absence de gens dans les rues et au marché. Comme toujours, les boutiques de parfums furent fermées les premières, puis vint successivement le tour des échoppes de tanneurs, des estaminets et des tavernes.

Je vois l'Égypte, mais où sont passés les Égyptiens ? Tel était le cri qu'avait poussé, rapportait-on, le ministre sumérien des Affaires étrangères en se promenant en voiture à cheval à travers la capitale au sortir d'une réception donnée par Chéops.

Les passants se dérobant, il avait fini par poser cette question à la seule personne qui avait accepté de lier conversation avec lui, l'ivrogne Youyou.

- Tu demandes où sont passés les Égyptiens ? avait fini par lui répondre ce dernier en lorgnant de ses yeux éplorés vers la terrasse de l'estaminet fermé. Dans mon trou de balle, pour sûr ; où donc veux-tu qu'ils soient fourrés ?

Il avait fait un signe amical à l'adresse de l'épouse du ministre, puis, après avoir apostrophé le cocher, il s'était éloigné d'un pas mal assuré.

 

Petit à petit, l'enquête les enveloppait tous les uns après les autres, si bien qu'ils étaient maintenant une multitude plus dense que jamais. Des gens qui n'avaient point travaillé à la pyramide, qui, pour raisons de santé, n'avaient jamais mis les pieds ni dans les carrières ni sur les gradins du monument, de vieux aristocrates pleins de tics et désormais presque impotents, des dames de la haute qui ne se levaient jamais avant midi étaient désormais rassemblés dans les mêmes miasmes et la même poussière, mêlés et confondus avec ceux qui avaient vraiment pris part au chantier.

Tel ou tel fil de l'enquête parvenait toujours à rattraper quelqu'un pour l'extraire de son cocon et le ramenerquatre, sept ou quatorze ans en arrière, au moment où avaient commencé ses fautes. Quand il tardait à les rattraper, c'étaient eux-mêmes qui, cherchant à y échapper, s'y emmêlaient, tiraient à eux l'écheveau, pour finir par s'y empêtrer. Ainsi, laissant leur corps reposer encore un moment à l'abri de leur couche tiède, leur esprit terrorisé sortait avant l'aube, tout comme la foule des bâtisseurs d'antan partaient travailler sous le fouet et le soleil torride pour racheter leur part de faute.

L'enquête suivait son cours sur de faux chiffres. Si bien que, pareils à des aveugles, les gens erraient, chacun en quête de sa propre pierre ou de son gradin, montant et redescendant sans relâche, marmonnant : Non, ce n'est pas celle-ci, c'est à la quarante-quatrième rangée que je suis tombé, s'appelant l'un l'autre en sanglotant, s'accusant mutuellement et, d'une voix étouffée, implorant pitié. Certains se heurtaient aux fausses portes et, d'une voix méconnaissable, interrogeaient : Il y a quelqu'un ? Voici donc le royaume des ténèbres... Mon Dieu, ici tout est glacé ! – et devant leurs yeux se profilaient d'étranges visions.

Désormais, il était évident que la pyramide, pourtant presque achevée, engendrait dix fois plus de souffrances et de plaies que lorsqu'elle était encore à l'état d'infernal chantier. En la contemplant de loin, le matin, lisse et miroitante, si froide dans son silence, avec ses arêtes et ses faces parfaites, les gens n'en croyaient pas leurs yeux. Était-il possible que cette forme sublime fût une machine à broyer des êtres jour et nuit ? Ils étaient bien près de croire que, l'obscurité venue, son corps se disloquait, que les gradins, les blocs de soutènement, toutes les pierres se détachaient de leur axe, et, enragées, maculées de sang et de boue, se ruaient avec fracas, dans une confusion indescriptible, pour semer partout le deuil.

Cependant, l'enquête continuait. Les chiffres étaient toujours aussi faux, de sorte que les multitudes ne cessaientde grimper sur la pyramide. Des gémissements en forme d'invocations : Ô septième gradin, puisses-tu t'effondrer ! ou : Troisième, ô troisième gradin, c'est sur toi que je fus réduit en cendres et connus ma fin, entrecoupés de hurlements poussés par certains dans leur sommeil : La dix mille deux cent quatre-vingt-cinquième pierre, voici qu'arrive la dix mille deux cent quatre-vingt-cinq, écartez-vous !, tels étaient les cris qu'on entendait à tout bout de champ.

La confusion était à son comble au niveau où s'inversait la numérotation des gradins. Là, des centaines de gens erraient, déboussolés, ayant perdu le sens de l'équilibre ; ceux qui levaient la tête avaient soudain l'impression de faire les pieds au mur, et vice-versa, ils s'accrochaient désespérément les uns aux autres, s'entre-déchiraient, l'écume à la bouche, et finissaient tous ensemble par fondre en sanglots.

L'anarchie régnante et les tourbillons de poussière les accablaient à tel point qu'ils ne rêvaient plus que d'ordre et de respect des règles, et cela à n'importe quel prix. Ils songeaient par exemple à coudre aux manches de leurs tuniques, et jusque dans leur dos, les numéros des gradins, des blocs ou des carrières où eux-mêmes ou leurs proches avaient travaillé, de sorte que personne ne se méprît et que même le vendeur de fèves, depuis sa boutique, pût crier à leur adresse : Hé ! toi, là-bas, du cinquième gradin - ou de la cinq cent millième pierre, ou de la carrière de Gournet Mouraï, ou de n'importe où ailleurs – , ne resquille pas ! Le vendeur ou le policier pouvaient bien les rappeler à l'ordre pourvu seulement que cessât l'obsédant soupçon qui pesait sur chacun, à plus forte raison quand il émanait du flic de quartier qui, la semaine durant, vous avait regardé de travers et, par un après-midi étouffant, à la nouvelle que tous ceux du soixante-dix-septième gradin avaient trahi, vous perçait de ses yeux perfides, l'air de demander :Ne serais-tu pas un de ces rastaquouères ? On pouvait alors lui mettre sa manche sous le nez (et quand la manche était vide, lui débarbouiller la figure avec) : Je suis du quarante et unième, t'as pigé, trouve quelqu'un d'autre pour lui flanquer la frousse avec tes yeux de chat, quant à moi, tu ne me la feras pas, car tu avais encore du lait sur les lèvres quand j'ai laissé mon bras à la trois cent deux mille cinquante-neuvième pierre !

Tout en devisant, ils sentaient quelque chose se faire et se défaire alternativement dans leur âme. Et changer du même coup leurs sentiments envers la pyramide. Un jour ils se prosternaient devant sa perfection et ne souhaitaient rien d'autre que faire partie intégrante de son système, le lendemain ils la maudissaient, la rendaient responsable de tous leurs maux, puis ils en assumaient eux-mêmes l'entière responsabilité, ensuite imputaient tout au destin, après quoi se pâmaient à nouveau d'admiration pour blêmir de haine le jour suivant, et ainsi de suite.

De vieilles légendes, certaines gravées sur des obélisques, mais pour la plupart transmises oralement, selon lesquelles la pyramide symbolisait l'équilibre entre ciel et terre, qu'elle aspirait la lumière de l'un et les ténèbres de l'autre, qu'en elle comme dans un antre se scellait leur entente, voire leur liaison, peut-être même incestueuse, ou le diable sait quoi encore, étaient à présent interprétées différemment.

Que quelque chose se manigançait là-dedans, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. De même que la lumière, sous l'écrasante pression des pierres, se muait en ténèbres pour se convertir derechef en clarté nouvelle, cette fois diamantine, de même l'adoration, après s'être carbonisée en haine, finissait par renaître sous des dehors nouveaux.

Si hébétés que fussent leurs esprits, les gens comprenaient fort bien que, plutôt que d'aspirer la lumière ou la semence célestes, la pyramide était encore plus aisément àmême de dévorer l'Égypte entière. Cette Égypte, elle l'avait déjà ingérée naguère, soulignaient certains, durant son érection, et maintenant elle la ruminait comme un buffle remâche le foin qu'il a englouti.

Comme toujours, cette absorption était qualifiée de calamité par les uns, d'insigne félicité par d'autres. De cette douleur accumulée et de cette compression, prétendaient ces derniers, une Égypte nouvelle est en passe de naître, purifiée, miroitante comme le cristal. Heureux ceux qui, comme nous autres, pourront en bénéficier !

Entre-temps, l'enquête suivait son cours et conformément à un vieil usage, les dossiers et les caisses où l'on avait entassé les dépositions étaient transportés à dos de cheval aveugle jusqu'au temple d'Amon pour être rapportés avant le coucher du soleil aux bureaux d'instruction. Se trouvaient, disait-on, amassées là-bas dans le plus grand désordre les pièces les plus hétéroclites, depuis les rapports encore non déchiffrés des messagers de Troie, des dents cariées, des tiges de fer avec lesquelles la vieille Bent Anat avait fait avorter des prostituées, des blocs du tout premier gradin, tous les noms des constructeurs du douzième, au nombre de trois mille huit cents, un bout de corde avec lequel s'était pendu trois semaines auparavant l'ambassadeur de Sumer, des scorpions écrasés, des palmes, des poèmes à double sens, du sable de l'oasis de Farafra d'où l'on soupçonnait le magicien Sa Aset d'avoir maudit l'Égypte la nuit précédant son départ, jusqu'aux os du fameux chacal, celui qui avait suivi en hurlant la pierre dont on ignorait encore tout à la fois le nom et la carrière d'origine, par cette inoubliable nuit de la mi-octobre où avait commencé toute cette horreur.

Pour personne, et pas davantage aux yeux des enquêteurs eux-mêmes, le critère selon lequel on avait agencéles éléments de preuves n'était évident, à telle enseigne qu'il était par exemple impossible de comprendre pourquoi la caisse contenant la roue extraite du bourbier de Behedet, que l'on suspectait d'avoir appartenu au carrosse de l'ambassadeur de Babylone, celui qui avait livré les flacons de poison au vizir traître Horemouya, renfermait le poème La Vieille Carrière, du poète Nebounenef, en même temps que l'interprétation malveillante qu'en avait faite son confrère Amenherounemef, d'après lequel le penchant excessif de l'auteur pour la vieille carrière de Louqsor, dont avaient été extraites les pierres des quatre premiers gradins, n'était que l'expression de son mécontentement, pour ne pas dire de sa rancœur envers l'État, sentiment exprimé de manière limpide dans les vers : Aujourd'hui, abandonnée sous la clarté lunaire, / tu te resouviens de ta jeunesse fière / où tu enfantais des pyramides...

Mais, si tout cela était peu intelligible, on avait encore plus de mal à comprendre pourquoi, dans le même carton que ce poème, se trouvaient les dessous de la femme de l'ambassadeur de Sumer, ainsi que le papyrus sur lequel on avait consigné les résultats de l'enquête relative à cet idiot de Setka, notamment ses propos, jugés à double sens, sur les pilosités qui étaient censées devoir couvrir un jour la pyramide, ainsi que les questions du juge d'instruction : Alors, maintenant que nous t'avons arraché tous les poils, tu n'avoues toujours pas ? - et les réponses du simple d'esprit : Je n'ai rien à ajouter, j'ai dit tout ce que j'avais à dire, et quant à elle, non seulement il lui poussera des poils, mais même des yeux et des dents ! A la suite de quoi on avait arraché à l'idiot et les yeux et les dents, ce dont on se fût peut-être abstenu s'il ne l'avait lui-même suggéré.

 

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