Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

II - Début des Travaux. Rien à Voir avec les Préparatifs de Toute Autre Construction

II

 

DÉBUT DES TRAVAUX. RIEN À VOIR AVEC

LES PRÉPARATIFS DE TOUTE AUTRE

CONSTRUCTION

 

L'annonce de l'édification de la pyramide se répandit avec une rapidité stupéfiante, à laquelle on donna deux explications : l'allégresse du peuple, qui avait attendu impatiemment cette nouvelle, ou, à l'opposé, le chagrin éprouvé quand le malheur tant redouté, que l'on espérait ne devoir jamais se produire, eut fini par poindre à l'horizon.

Précédant son annonce par les crieurs publics, la nouvelle était déjà parvenue dans les trente-huit différentes provinces du royaume, s'était propagée partout comme le sable dispersé la veille par un vent chargé d'inquiétude.

« Le pharaon Chéops, notre soleil, a décidé de confier au peuple d'Égypte une mission grandiose et sacrée, le plus majestueux de tous les ouvrages et la plus sacrée de toutes les tâches, la construction de sa pyramide. »

Les roulements de tambour se répercutaient de village en village, et avant même que les voix des hérauts ne se fussent estompées, les dignitaires de la province s'assemblaienttête contre tête pour délibérer des initiatives à prendre eux-mêmes avant que ne leur parvinssent les instructions de la capitale. Le visage comme éclairé de joie, ils répétaient en s'éloignant de la grand-place pour regagner leurs demeures : Enfin, comme nous l'avions prévu, ce fameux jour est arrivé ! A compter de cet instant, quelque chose de nouveau s'insinua dans leur démarche, les gestes de leurs mains, l'inclinaison de leur cou. Une sorte de griserie secrète tendait à contracter leur corps, à resserrer leurs poings. La pyramide s'introduisait si promptement dans leur existence qu'il allait suffire de quelques jours pour qu'ils se missent à murmurer : Mais comment diable avons-nous fait jusqu'ici pour vivre sans elle ?

Entre-temps, sans attendre l'arrivée des directives centrales, ils agirent comme l'avaient fait leurs prédécesseurs pour les pyramides antérieures : ils étouffèrent la voix des mécontents. L'idée même que des milliers de gens, au lieu de se réjouir de la nouvelle, gémissaient dans leur accablement : Misère, voilà que ça recommence !, les mettait hors d'eux.

Vous imaginiez que vous alliez y couper ? Vous croyiez que tout avait changé, qu'il n'y aurait plus de pyramide et que vous pourriez vivre à votre guise ? Eh bien, voyez ce qu'il en est, courbez la tête et ronchonnez autant que vous voulez !

 

Dans la capitale, on sentait que la situation était devenue encore plus tendue. Non seulement la physionomie et les allures des fonctionnaires, mais les édifices eux-mêmes paraissaient s'être rigidifiés. Les carrosses allaient et venaient de la Maison blanche - ainsi appelait-on l'édifice des Finances - au palais du pharaon, et de là au bâtiment qui abritait, disait-on, les services de la police secrète, voire dans des directions inconnues, du côté du désert.

Au sein de l'équipe principale dirigée par Hemiounou, les architectes faisaient des heures supplémentaires. Le plan leur semblait de plus en plus complexe et chacun d'eux se disait que, le jour où il parviendrait à l'embrasser dans son ensemble, son cerveau serait soumis à une pression telle qu'il en éclaterait. Ce qui les mettait surtout à la torture, c'était que tout se tenait. Un menu correctif apporté à la hauteur ou à la base entraînait d'autres changements sans nombre. Des éléments en apparence distincts de l'ensemble, les galeries fourvoyeuses, les bouches d'aération, les portes coulissantes qui ne débouchaient sur rien, les accès secrets qui ouvraient inopinément sur des parois, les fausses issues, la pression sur la galerie menant à la chambre funéraire, la pente, les puits, l'axe, le nombre de blocs, les affres du centre, rien de tout cela ne pouvait être conçu séparément. Le mot célèbre du père des pyramides, Imhotep, selon lequel « la pyramide est une », que Hemiounou leur avait rappelé dès leur première réunion, leur restait enfoncé comme un coin dans l'esprit.

Chaque fois qu'ils y repensaient, ce jugement leur paraissait toujours mieux fondé, mais, au lieu de s'en trouver soulagés, ils en étaient encore plus accablés. C'était une de ces vérités qui, en se dénudant chaque jour davantage, apparaissait dans son évidence aveuglante comme un fléau fondant sur eux.

La pyramide ne pouvait donc être que telle qu'elle était, c'est-à-dire totale. Amochée à un angle, elle se lézardait ou se mettait ailleurs à pencher. Aussi, dans la souffrance ou la joie, ne pouvait-on y séjourner qu'en faisant corps avec elle.

A présent, ils sentaient qu'elle s'était affranchie de leurs calculs. Quand ils l'avaient entendu qualifier de « divine », ils avaient eu du mal à dissimuler un sourire ironique. Ils étaient maintenant convaincus qu'elle recélait une autre énigme. Le doute les obsédait que cette énigme ne fût le « secret du centre », ils en avaient perdu le sommeil, ilsarboraient un air sombre, mais, dans leur tréfonds, ils tiraient fierté de l'extrême complication de leur sort, jusqu'au jour où se produisit quelque chose d'inouï : la pyramide n'existait que sur leurs papyrus, on n'avait pas encore taillé une seule pierre à son intention, on n'avait même pas encore choisi les carrières, et déjà les ateliers de fabrication de fouets de Thèbes, sans attendre aucune commande de l'État, avaient doublé leur cadence de production !

Comme les chars qui se mouvaient lourdement sous l'amas de fouets s'approchaient de Memphis, on s'attendit que les propriétaires de ces ateliers fussent châtiés pour avoir semé la panique, mais on apprit qu'en lieu et place de la moindre sanction, ils avaient reçu des autorités suprêmes une lettre les félicitant pour leur prévoyance et leur compréhension des nécessités de l'heure.

Les architectes de l'équipe centrale se rembrunirent encore. L'idée que la pyramide pût être conçue hors de leur cercle, et même avant l'achèvement de leurs plans, les atterrait.

Entre-temps, les ambassadeurs étrangers, tout en feignant l'indifférence, avaient communiqué chacun à sa manière la nouvelle à leur capitale. Ils changeaient de chiffre à chaque saison, de sorte que les espions déguisés en douaniers avaient du mal à savoir si les jarres remplies de gousses d'ail, les éperviers empaillés ou les culottes brodées d'espèces de fourches et de tridents que le consul phénicien envoyait prétendument à sa maîtresse à Byblos étaient effectivement des jarres, des gousses d'ail, des éperviers ou des culottes de femme, ou tout bonnement les pièces de puzzle de quelque rapport secret.

De tous les ambassadeurs, un seul, celui du pays des Chanéens, continuait d'expédier ses messages selon l'antique manière : par des signes gravés sur des tables de pierre. Les autres, surtout ceux de Crète, de Libye et, les derniers temps, celui de Troie, usaient de procédés de plusen plus démoniaques. Les envoyés des populations grecque et illyrienne, qui venaient d'affluer sur les territoires des Pélasges, étant encore trop arriérés pour se faire une idée claire de ce qu'était un rapport, encore moins un rapport secret, s'émerveillaient de toutes ces pratiques, avaient en permanence mal à la tête et soupiraient : Quel malheur d'être aussi ignares !

Le plus détesté par la police secrète restait, comme toujours, l'ambassadeur sumérien Suppiliouliouna. Il n'y avait pas longtemps que, dans son pays, on avait découvert un système de signes maléfiques que l'on appelait écriture. Sur des tablettes d'argile étaient tracés des traits et points presque identiques, dessinés comme par des pattes de poule, et ces traits et ces points avaient, paraît-il, le pouvoir d'embaumer la pensée de l'homme à la manière dont on momifiait son . orps. Et comme si cela ne suffisait pas, on cuisait ces tablettes dans des fours et on les envoyait ensuite en guise de messages chez les uns ou les autres. Vous imaginez ce qui se passe dans leur capitale, racontait en se gaussant l'ambassadeur égyptien quand il revenait chez lui en congé. Tout le jour, des chars remplis de tablettes d'argile vont et viennent d'un bureau à l'autre. Pour une lettre ou un rapport, il faut deux à trois chariots. Les portefaix les déchargent et quand d'aventure une tablette se brise, c'est l'émeute. Puis d'autres hommes portent le message au bureau du ministre. Une demi-journée de déchargement dans la poussière, la confusion. Un pays, ma foi, qui a perdu la boule !

Tels étaient les propos que l'on entendait au ministère des Affaires étrangères, au point que Chéops lui-même avait dû adresser des remontrances aux responsables. Au lieu de ricaner des voisins, ils feraient mieux de décrypter la signification de ces signes.

Depuis ce jour-là, la police avait posté un de ses hommes devant l'ambassade de Sumer. A peine eut-il vudes flocons de fumée monter au-dessus du bâtiment que l'espion courut donner l'alarme : Un rapport ! Chez les agents de la police secrète, on était certain que ce message avait quelque chose à voir avec la pyramide, et à l'idée de ces signes démoniaques qui n'avaient rien de commun avec les sacro-saints hiéroglyphes égyptiens, l'exaspération les prenait à la gorge. L'ambassadeur des Chanéens, lui, méritait qu'on l'embrassât sur le front. Sûr, il était un peu balourd, comme tous ceux qui vivent dans les sables, mais il ne s'abaissait pas à de telles insanités. Il tapait sur la pierre, boum-boum, comme un crétin, toute une semaine durant, au point qu'on l'entendait jusqu'au ministère des Affaires étrangères, mais il ne condescendait pas à s'occuper de gousses d'ail, de culottes de femme ou d'argile cuite au four.

Désormais, il était clair que non seulement dans les deux Égypte, mais aussi dans les royaumes voisins, la nouvelle de la construction de la pyramide s'était répandue plus vite qu'on ne l'eût pensé. L'événement était jugé d'une importance universelle et les premiers rapports des plénipotentiaires égyptiens relevaient que l'information avait causé partout une grande effervescence. Chéops lui-même avait lu et relu ces messages à plusieurs reprises. Ce qui, au début, lui avait paru surprenant, à savoir l'approbation du projet de pyramide par les ennemis mêmes de l'Égypte, lui semblait maintenant, après les éclaircissements de Hemiounou et surtout du magicien Gjedi, d'une parfaite logique. Certes, on n'aimait guère l'Égypte, on nourrissait l'espoir de voir son État affaibli ; pourtant, une Égypte sans pyramides, une Égypte apyramidale (ainsi ses ennemis la désignaient-ils entre eux) eût passé à leurs yeux, quoi qu'il en fût, comme plus redoutable encore. Ils craignaient que son relâchement, éventuellement suivi d'une rébellion, n'eût des répercussions sur eux-mêmes, comme cela s'était déjà produit soixante-dix ans auparavant,

quand, sans qu'ils aient eu le loisir de se réjouir de l'affaiblissement du pharaon, l'ouragan qui avait balayé leur voisin avait failli à leur tour les emporter.

Le magicien était d'avis que, contrairement à la thèse des fonctionnaires décrépits du ministère des Affaires étrangères, il ne fallait plus dorénavant déprécier les canaux de Mésopotamie. Bien que faits d'eau, et nullement imposants, insistait-il, ceux-ci étaient de même essence que la roche égyptienne. Leur creusement ne demandait pas moins de peine que l'édification de monuments en dur. L'épuisement et l'hébétude étaient de même ampleur.

Les autres rapports apprenaient que partout en Égypte on ne parlait que de la pyramide et que chaque individu, chaque événement était systématiquement considéré dans sa relation avec elle. Certaines femmes prêtaient à ces rumeurs une oreille indifférente, persuadées qu'elles ne les concernaient pas, jusqu'à ce qu'elles découvrissent un beau matin que leur mari ou leur amant, ou tous les enfants d'âge scolaire sans exception devaient partir pour les carrières d'Abousir, et on entendait alors retentir pleurs ou transports de joie.

Il devenait de plus en plus évident que l'affirmation selon laquelle l'aménagement des routes nécessaires à l'érection d'une pyramide requérait une bonne dizaine d'années avait une double signification. En fait, la construction de ces voies d'accès, outre leur réalisation à proprement parler, englobait aussi la préparation de la population au grand œuvre, l'élimination des incertitudes, et surtout le renoncement au mode de vie antérieur. Et il se révélerait tout aussi ardu d'alimenter l'enthousiasme, de triompher de l'abattement, des propos venimeux, voire de réprimer les sabotages.

Désormais, chacun était bien persuadé qu'en dépit de l'absence de la moindre trace de cette poussière qui accompagne d'ordinaire tout travail de construction, la pyramide avait pris naissance et même poussé déjà depuissantes racines. Aussi insaisissable qu'une hallucination, elle dressait prématurément son spectre, plus oppressant que les blocs eux-mêmes. Elle l'avait envoyé comme un signe avant-coureur, à l'instar de tous les grands événements, et nombreux étaient ceux qui, pour échapper à cette vision de cauchemar, attendaient avec impatience le démarrage des travaux.

Les architectes de l'équipe centrale savaient maintenant que des milliers de gens qui ne s'étaient jamais essayé à tracer la moindre ébauche pensaient à la pyramide avec la même fébrilité qu'eux-mêmes. Après souper, chez des amis, ils ne se sentaient plus aussi fiers, ni le pôle de l'attention générale comme naguère. Qu'est-ce que cette pression des pierres dont tu me parles ? avait demandé un jour un jeune peintre à l'un d'eux, lors d'une petite réception d'anniversaire. Si tu savais quel poids je ressens moi-même sur l'estomac... Mille fois plus insoutenable que celui auquel tu fais allusion... Mais c'est le même ! était intervenu un troisième. Vous ne comprenez donc pas que c'est le même poids ?

Comme pour tendre les invisibles cordeaux de la pyramide, des inspecteurs s'étaient mis en route vers les quatre coins de l'Égypte. Avant de tracer sur la carte les chemins par où parviendraient les blocs de pierre, il fallait choisir les carrières. De rapides voitures à cheval partaient de Memphis avant l'aube. Certaines se dirigeaient vers les vieilles réserves de Saqqarah et d'Abousir, d'autres vers le désert du Sinaï où l'on trouvait du basalte et de la malachite. Mais la plupart caracolaient vers le sud où étaient situées les carrières les plus renommées. Ils s'arrêtaient à Illak et El Bersheh, poursuivaient sur la route royale vers Harnoub et Karnak, bifurquaient vers l'est en direction de Thèbes et d'Hermonthis, revenaient vers l'ouest pour rejoindre Louqsor, puis descendaient comme le vent pour longer Assouan et, blancs de poussière, filaient à folle allure,comme s'ils avaient cherché le bout du monde, loin, à Djebel Barkal, et même plus loin encore, vers les berges de la cinquième cataracte, au lieu-dit réputé constituer l'entrée des enfers.

L'ordre de Chéops était formel : rien ne serait épargné pour sa pyramide, et les pierres ou le basalte seraient apportés, si besoin était, des plus lointaines contrées.

La carte des carrières se couvrait jour après jour d'une grande variété de nouveaux signes. Toutes y étaient indiquées. Les anciennes, celles qu'avaient chantées les poètes dans leurs hymnes en les comparant à des mères, mais désormais devenues stériles. Les désaffectées, qui pourraient être rouvertes. Celles, encore vierges, qui excitaient toujours l'imagination des inspecteurs. Dans leurs conversations, parfois même dans leurs notes et sur les cartes, ils usaient, pour désigner ces sites, de mots et d'expressions de l'univers féminin. Au fur et à mesure que se prolongeait leur temps de service grandissait en eux, en même temps que la nostalgie d'un corps de femme, l'intensité du désir. Parfois même celui-ci se reflétait dans la rédaction de leurs rapports : carrière féconde, potelée ou dodue, ou stérile au contraire, ou bien ayant avorté deux fois. Tant et si bien que, ces rapports n'eussent-ils pas été préalablement corrigés par l'eunuque Toutou, Chéops en aurait déduit qu'ils émanaient non pas d'une escouade d'inspecteurs, mais directement des lupanars de Louqsor.

Chéops suivait lui-même de fort près le cours des opérations. Une fois par semaine, il se rendait dans la salle du palais allouée aux principaux architectes. Sur les murs étaient fixés des dizaines de papyrus portant toutes sortes de signes, flèches et calculs qu'Hemiounou lui commentait à voix basse. Le pharaon ne desserrait pas les dents et tous avaient le sentiment qu'il n'avait qu'une hâte : s'en aller.

En une seule occasion, le jour où on lui exhiba pour la première fois la maquette, il prolongea sa visite. Ses yeuxs'emplirent d'une lueur froide. Cet objet poli de craie tendre lui offrait sa blanche silhouette alors que la pyramide elle-même était encore éparse, disséminée à travers l'Égypte. Elle n'était encore qu'un souffle, un spectre, une nuée noire qui allait se dilater à l'infini comme le râle d'un djinn. Parviendrait-on à la contenir ou bien, comme une vapeur, échapperait-elle des mains ?

Chéops avait mal à la tête. Il était inquiet. Quelque chose lui sortait de l'esprit, puis y revenait pour se volatiliser à nouveau Il ne parvenait pas à saisir quel rapport il pouvait y avoir entre cet avorton en craie, la pyramide qui n'existait encore qu'à l'état de vapeur dans l'esprit de chacun, et surtout la troisième, la vraie, celle qui restait à construire. Tantôt il avait l'impression que la première se glissait entre les deux autres, tantôt qu'elle sautillait en avant et en arrière comme un diablotin.

Hemiounou continuait de l'entretenir. Il lui expliquait pourquoi il avait préféré une pente de cinquante-deux degrés à celle de quarante-cinq. Il invoquait le premier bâtisseur de pyramides, le légendaire Imhotep, fournissait quelque indication sur l'orientation, définie selon la position des astres, mais Chéops avait la tête ailleurs. Il se reprit quelque peu quand l'autre eut approché de la maquette un morceau de planche pour lui expliquer comment seraient montés les blocs de pierre. C'est précisément ce que je voulais demander, dit Chéops. A de pareilles hauteurs... Aucune inquiétude, Majesté, répondit l'architecte. Voyez cet échafaudage en bois : on en construira quatre, un pour chaque face. Les pierres, les blocs de granit destinés à obstruer les accès, tout sera hissé sur ce plan incliné à l'aide de cordes.

Il adossa la plaque de bois à la maquette. Elle s'appuiera sur la pyramide, voilà, comme ça. Sur les premiers gradins, la pente de cette rampe sera très faible. Puis, au fur et à mesure qu'augmentera la hauteur, elle sera plus raide, ce quirendra la montée difficile. Pour limiter la pente, autrement dit pour la maintenir au-dessous de douze degrés, on allongera progressivement le plan incliné. Voilà, de cette façon...

L'architecte ôta la première rampe pour lui en substituer une autre, plus longue. Voyez, Majesté, celle-ci atteint le milieu de la pyramide, et l'inclinaison demeure à peu près égale. Chéops hocha la tête pour signifier qu'il avait compris. Et l'on continuera ainsi jusqu'au sommet, poursuivit l'architecte en approchant une troisième pièce beaucoup plus longue encore. Maintenant, la pyramide a l'air d'une comète, fit Chéops et, pour la première fois, il sourit.

Hemiounou soupira, soulagé. Et cette flèche, là ? demanda le pharaon en pointant sur un signe la baguette qu'il tenait à la main.

L'espace de quelques secondes, l'architecte demeura coi.

C'est la galerie qui mène à la chambre funéraire, Majesté, fit-il sans regarder Chéops.

Celui-ci effleura la marque de l'extrémité de sa baguette.

Et la chambre elle-même, où se trouve-t-elle ?

Elle ne figure pas sur la maquette, Majesté. Elle n'y a pas sa place, parce qu'elle se situe hors de la pyramide. Elle est enfouie sous terre. A cent pieds de profondeur, peut-être davantage... En un point où ne se fait plus sentir le poids de la pyramide...

Le regard de Chéops se perdit un instant dans cet abîme où l'on projetait de placer son sarcophage. Il se remémora un rêve qu'il avait fait quelques jours auparavant. Il avait vu sa propre momie flottant dans le vide comme le corps d'un noyé.

C'est ainsi qu'ont été placés le grand Djoser et l'inoubliable Snefrou, votre père, fit Hemiounou en baissant la voix.

Chéops ne répondit pas. Il ne se sentait guère à son aise, mais faisait effort pour n'en rien laisser paraître. Seule la baguette dans sa main tremblait.

Ces choses-là sont de votre ressort, finit-il par lâcher, et il tourna les talons. Ses derniers mots : commencez votre travail, qu'il prononça une fois franchi le seuil, sans avoir tourné la tête, parvinrent comme enveloppés d'un écho : Com-commencez vo-votre tra-tra-vail.

Ceux qu'il laissait là restèrent un moment silencieux, comme les adeptes d'une secte devant quelque prodige. L'approbation avait été enfin donnée. La maquette, graine de la pyramide future, elle qu'ils maniaient et traitaient la veille encore sans ménagement, leur semblait à présent intouchable. Sa froide clarté calcaire paraissait les narguer, et pas seulement eux, mais le monde entier.

 

La construction des voies d'accès fut, conformément aux règles, entreprise de différents points du territoire en même temps. Cela faisait belle lurette que toute trace des vieux itinéraires menant aux précédentes pyramides avait disparu. Çà et là, on en distinguait à peine quelques vestiges, cicatrices de blessures refermées depuis des années. Mais eussent-ils subsisté qu'ils auraient difficilement été utilisables pour la nouvelle pyramide. Chacune avait en somme ses propres routes, dépendant pour certaines de l'état des anciennes carrières ainsi que de celles qu'on était obligé d'ouvrir, du granit employé, celui d'Assouan ou celui d'Harnoub, du choix de l'albâtre ou du basalte pour les revêtements intérieurs ou le sommet, le pyramidion, de même que du matériau dans lequel on déciderait de sculpter le sarcophage : pierre dure, granit rouge ou basalte. Les autres éléments qui seraient livrés tout prêts, tampons de granit destinés à obturer les accès, piédestaux et plaques devant porter des inscriptions, pouvaient certes être charriés par les mêmes chemins, mais en nécessitaient aussi parfois de nouveaux. Tout dépendait de l'endroit où ils étaient façonnés.

Tout cela constituait sans doute la partie la plus précieuse et la plus élaborée de l'ouvrage, mais l'essentiel était les pierres. Leur extraction et surtout leur transport faisaient perdre le sommeil aux dizaines de hauts fonctionnaires préposés à la direction des travaux. Astreints jour et nuit à l'arithmétique anonyme des pierres, ils avaient parfois l'impression de tomber en syncope, ce qui leur épargnait la crise de nerfs. Puis ils se représentaient l'allure nonchalante des chariots et ils s'emportaient à l'avance contre leurs conducteurs, les traitaient de fainéants et de charognes puantes. Après s'être ainsi soulagés quelque peu, ne doutant pas que leurs invectives fissent elles aussi partie du projet, ils replongeaient le nez dans leurs chiffres et leurs calculs.

 

Il ne s'agissait pas seulement de définir le nombre exact de pierres nécessaires, ni le temps de travail moyen requis par l'extraction et le chargement de chaque bloc. Après le chargement venait le transport, et c'est là que tout se compliquait. Pour l'acheminement des pierres et autres matériaux, l'utilisation du Nil étant indispensable, tous les plans devaient naturellement tenir compte du niveau des eaux et des crues éventuelles. Auparavant déjà, pour raisons de sécurité, on avait tenté de se passer du fleuve, mais les calculs avaient révélé que le recours à d'autres voies aurait doublé, pour ne pas dire triplé la durée du transport, si bien que - parle moins fort ! - le pharaon risquait de trépasser avant même que son tombeau ne fût achevé.

En cela comme en toutes choses, le Nil se révélait irremplaçable. Or il n'était guère aisé de prévoir avec précision jusqu'où pouvaient arriver les radeaux chargés de pierres ou de granit en telle ou telle saison. On devrait envisager tous les cas de figure, surtout lorsqu'il s'agissait de longs trajets partant d'aussi loin qu'Éléphantine, voire de plus loin encore, de Dogola et de Djebel Barkal.

Plongés dans ces calculs, les hauts fonctionnaires et les entrepreneurs chargés du transport des matériaux estimaient à bon droit que c'était à eux que revenait la responsabilité principale dans la construction de la pyramide ; et si quelqu'un leur avait fait remarquer que, pendant ce temps, d'autres corporations passaient elles aussi des nuits blanches sur les plans de la pyramide, par exemple les architectes qui n'avaient pas encore résolu certains problèmes comme celui de sa pente ou de son orientation par rapport aux étoiles, ou l'équipe préposée aux aménagements intérieurs et celle des sculpteurs, ils auraient certainement riposté avec aigreur : des occupations de jeunes filles, coupage de cheveux en quatre et travaux de dentelle ! La pyramide est là où la poussière vous ronge, où la chaleur et la mort vous guettent à chaque pas. Mais c'est la même sorte de ricanement qu'auraient proféré à leur endroit les architectes, notamment ceux qui, penchés sur les ébauches des galeries, des portes et des passages secrets, s'occupaient des mystérieuses chambres intérieures, et: qui oubliaient totalement que, dans le même temps, les convoyeurs couvraient de poussière la moitié de l'Égypte : vulgaire emploi de portefaix !

Peut-être la nature même de sa tâche conduisait-elle chaque corporation à penser qu'elle était la principale. C'était le cas des architectes, par exemple, qui s'évertuaient à déterminer la bonne orientation de la pyramide et pour lesquels l'expression du pays : faire de la nuit un nouveau jour, n'avait pas seulement un sens symbolique ; pratiquement, ils effectuaient une bonne part de leur travail de nuit, quand ils se rendaient sur le terre-plein où devait être érigée la pyramide, non sans décocher un regard plutôt dédaigneux aux terrassiers. Bien qu'on eût irrévocablement décidé que, pour éviter tout risque d'erreur, le monument serait orienté d'après un astre fixe, une étoile de laGrande Ourse, en aucun cas sur l'étoile Polaire, ils continuaient à se rendre presque chaque soir sur le site à l'heure où les manœuvres ramassaient leurs outils. Ah, pensaient ces derniers, avoir affaire aux étoiles, voilà ce qui s'appelle ne pas se salir les mains ! Ils ne connaissent ni la calomnie ni la délation. Mais va donc t'entendre avec ça (et ils frappaient le sol du talon) au moment du contrôle final. Il suffit que ce soit de deux doigts plus haut ou plus bas que le niveau prévu et tu le paies de ta tête !

Pour ce qui était du risque de payer de sa vie la moindre erreur, un autre groupe était encore plus en droit de le redouter : celui qui s'occupait des plans de l'aménagement intérieur de la pyramide, en particulier des entrées et sorties secrètes, du procédé de fermeture hermétique de la chambre funéraire, ainsi que des faux accès destinés à fourvoyer les pillards. Dès l'époque des premières pyramides, nul n'ignorait qu'aucun des membres de ce groupe ne ferait de vieux os. On découvrait toutes sortes de prétextes pour les condamner et les supprimer, mais le véritable motif de ces mesures était bien connu : le secret devait être enterré en même temps que ses détenteurs.

Le mystère qui entourait le travail accompli par les hommes du magicien Horemheb en collaboration avec les astrologues était encore plus rigoureux. Ils s'occupaient de ce que nul - peut-être pas eux-mêmes si on venait à les questionner tout à trac - non seulement ne savait, mais ne pouvait imaginer. Le bruit courait que cela avait à voir avec des nombres qui, mis en relation avec l'orientation de la pyramide, avec des signes célestes et d'autres coordonnées temporelles, pourraient révéler le message secret et intransmissible que la pyramide renfermerait jusqu'à la fin des temps.

Le seul groupe à travailler, semblait-il, un peu à l'abri du danger était celui qui s'occupait de la petite pyramide, de la pyramide satellite, celle du kâ du pharaon, c'est-à-direde son double. Dépourvue de sarcophage et de chambre funéraire, elle n'était équipée ni d'entrées ni de sorties secrètes, de sorte qu'affranchis des brumes du mystère, les membres de cette équipe travaillaient sans inquiétude. Mais il n'en fut ainsi qu'au tout début. Ils eurent tôt fait de s'apercevoir que la jalousie dont ils avaient commencé à être l'objet était tout aussi nocive, sinon plus, que les dangers engendrés par le secret ; tant et si bien qu'eux aussi, petit à petit, se renfrognèrent à l'instar des autres.

Il va sans dire que celui qui arborait la mine la plus sévère était le groupe central, conduit par Hemiounou. Les messagers entraient et sortaient de jour comme de nuit par les grandes portes peintes en vermillon. Ceux qui arrivaient étaient couverts de poussière, mais ceux qui s'en repartaient étaient plus sombres encore. Chaque jour il se passait quelque chose de neuf, et une bonne moitié de ce qui se passait avait trait à la pyramide. Sa silhouette était brodée sur les vêtements des jeunes gens, les vieillards se taillaient la barbe en pointe de pyramide et qui sait jusqu'où seraient allées les choses si les prostituées de Louqsor ne les avaient poussées trop loin en décorant leurs dessous d'un triangle qui, plus que la pyramide, évoquait la petite toison couvrant leur pubis.

On les arrêta un soir pour les conduire au poste, vociférant : Vive la pyramide, vivent les putes !, cependant que leurs souteneurs accompagnés de voyous des bas quartiers, profitaient de la confusion pour mettre à sac les échoppes du centre.

Ces faits étaient commentés dans les estaminets ; dans les demeures privées, on les déplorait après dîner avec effroi. Il était question de nombreuses mutations de fonctionnaires dans des régions reculées. D'après certaines rumeurs, en même temps que les travailleurs réellement affectés aux carrières de pierre ou aux gisements de basalte, on chassait de la ville les indésirables. C'est de ladéportation pure et simple, murmurait-on, mais, que voulez-vous, personne n'ose appeler les choses par leur nom.

La conversation roulait alors à nouveau sur les carrières du sud du pays, sur les derniers discours du vizir du Trésor qui avait prononcé par quatre fois les mots sacrifices et contraintes économiques, pour revenir ensuite sur la durée des travaux, plus longue que prévue. Au moins quinze ans... Dieu, mais c'est presque toute une existence ! Et dire qu'ils n'ont pas encore commencé !

De fait, la pyramide ne donnait aucun signe de vie. Il semblait que plus on parlait d'elle, plus elle se faisait lointaine. Vint un moment où les gens crurent que le monument ne serait pas du tout construit et que tout ce qui s'y rapportait n'était que poussière et vaines rumeurs.

Par instants, on avait l'impression qu'elle était plantée sous terre et qu'on ignorait quand elle allait germer. Le tourment qu'elle causait était si grand qu'on était alors tenté de penser que la terre elle-même souffrait, qu'elle continuerait ainsi de geindre et risquait d'être bouleversée par quelque séisme si elle n'enfantait pas la pyramide dans les temps.

 

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