Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
XII - Violation
XII
VIOLATION
Le rôle d'intermédiaires des pyramides entre la terre et le ciel se manifestait surtout, ainsi que l'enseignent les vieux papyrus, au cours des nuits de pleine lune. Elles recueillaient le troublant et automnal rayonnement lunaire pour l'instiller goutte à goutte dans les profondeurs du sol, parmi les anonymes pierres noires enveloppées de vide ou de boue et les diamants qui s'aveuglaient eux-mêmes de ne pouvoir émettre leurs feux au-dehors. Ce rayonnement remplissait les crânes des morts dont les orbites s'éclairaient un bref instant pour se rassombrir aussitôt. En revanche, en direction du ciel, les pointes de ces monuments, avec leur pyramidion de granit, vomissaient on ne sait quelles abominations, de celles que la terre recélait toujours en excès et dont il lui fallait de temps à autre s'alléger.
Tous voisinaient maintenant là-bas, comme ils avaient cohabité jadis, quand ils régnaient sur terre depuis la cité interdite.
La pyramide de Chéops. A ses pieds, la pyramide de son double, de dimensions beaucoup plus réduites. Lapyramide de Chéphren, le sphinx accroupi devant elle. La pyramide femelle. Plus loin, un peu à l'écart, la pyramide de Didoufri, inachevée.
La pyramide femelle fut la première à être violée par les pillards. C'était par une nuit chaude et humide. Les leviers tremblaient entre leurs mains, c'était la toute première fois qu'ils tentaient de s'introduire dans ce genre de monument. Pendant plusieurs nuits, ils s'étaient demandé à quelle pyramide ils allaient s'attaquer. Ils avaient hésité entre celle de Didoufri et la pyramide femelle, la disparition de toute trace des accès secrets n'ayant pu être poussée à la perfection ni chez l'une ni chez l'autre, car la première, comme tout tombeau d'un souverain disparu prématurément, était restée inachevée ; quant à la seconde, elle avait été érigée grâce aux amants d'Henautsen, et ceux-ci, malgré les plaisants souvenirs qu'elle leur avait laissés, ne pouvaient en l'occurrence avoir fait preuve de tout le soin requis, d'autant qu'ils faisaient livrer une bonne portion des pierres sitôt après avoir couché avec elle, à un moment où les amants, même les plus fougueux, sentent un tant soit peu baisser leur flamme.
Ils avaient donc longuement hésité ; les avantages et inconvénients de l'une et de l'autre s'équilibrant plus ou moins, ils avaient fini par choisir de profaner la pyramide femelle qui leur paraissait en dernière instance d'un abord moins sévère ; au surplus, habitués qu'ils étaient à violer des femmes, cet acte perpétré contre elle leur semblait plus naturel.
Ils découvrirent plus aisément qu'ils ne l'auraient cru l'endroit de la paroi où débouchait la galerie principale et ils la débloquèrent aussi plus facilement qu'ils ne l'auraient pensé, si bien que l'aube les trouva fort près de la chambre où était placé le sarcophage. Exténués, ils s'allongèrent sur les dalles glacées dans l'attente de la tombée du jour.
Quand la nuit leur parut déjà bien avancée, l'un d'eux, Mâchoire de bronze, ainsi surnommé parce que le plus ancien, s'escrima le premier à actionner le plus lourd levier de l'entrée. La masse de granit noir ne bougea pas d'un pouce.
– Hé, putain ! lança-t-il en poussant de nouveau.
Le déblocage de la porte, puis leurs efforts pour la déplacer les harassèrent à tel point que, s'étant enfin engouffrés dans la chambre funéraire, ils avaient à peine la force de tenir sur leurs jambes.
Le premier à se relever fut Mâchoire de bronze, bientôt suivi de Toudhalia et du Borgne. Ils savaient d'expérience qu'à la lueur des torches, les ornements paraissaient toujours plus précieux qu'ils ne l'étaient en réalité, aussi se gardèrent-ils de se réjouir prématurément. Mâchoire de bronze les palpait l'un après l'autre en murmurant invariablement : Dis donc, sale pute ! Puis, après avoir fait plusieurs fois le tour des lieux, il dirigea son regard sur le sarcophage. Les autres restèrent autour de lui à le contempler tandis qu'il introduisait son levier dans une fente.
Comme ils l'avaient pronostiqué, les parures de plus grand prix se trouvaient bel et bien à l'intérieur du sarcophage. Quand ils eurent ramassé et enfourné tous les objets précieux dans leurs sacoches de cuir, le sarcophage et sa momie leur parurent misérables et grisâtres.
Ne remue pas la flamme comme ça, lança Toudhalia, qui ne pouvait supporter la vue du visage de la momie, à celui qui tenait la torche. Son expérience en matière de viol de sépultures lui avait bien appris qu'après l'ouverture de certains tombeaux, il arrivait que les momies se carbonisent instantanément, mais il ne parvenait pas à s'y faire.
Cependant que Mâchoire de bronze et lui sondaient les murs dans l'espoir d'y découvrir une autre porte, peut-être celle de la salle des offrandes, le Borgne restait penché sur le sarcophage ouvert.
– Qu' est-ce que tu fous ? s'enquit Mâchoire de bronze.
Le regard du Borgne étincelait.
– Je veux lui ôter ses bandes pour voir son sexe, dit-il d'une voix rauque. Je me suis si souvent demandé comment était ce sexe dont on a fait toute une légende !
– Un sexe de pouffiasse, ni plus ni moins, maugréa Mâchoire de bronze sans détourner la tête. Viens plutôt nous aider à trouver l'autre porte.
– Qu'as-tu donc l'intention de faire ? s'écria Toudhalia, épouvanté, en croyant que le Borgne, penché sur la momie, s'apprêtait pour de bon à la débarrasser de ses bandelettes.
– Petit à petit, son visage se met à noircir, constata le Borgne. Je pensais que ça n'arrivait pas aux momies royales.
– Pour l'amour du Ciel, laisse cette momie tranquille et rapplique par ici ! lui lança Toudhalia.
Du coin de l'œil, il surveillait son compagnon de crainte que l'autre n'allât d'un instant à l'autre se précipiter sur la dépouille. Mais le Borgne avait ramassé un moignon de torche et s'était mis à griffonner sur les murs des inscriptions et des dessins obscènes.
– Quel cinglé ! lâcha Mâchoire de bronze tout en continuant d'ausculter le mur.
Quand ils parvinrent à la paroi opposée que le Borgne avait couverte de ses graffitis, ils y découvrirent deux lignes de hiéroglyphes et, dessous, la représentation, grossièrement stylisée, d'un organe génital mâle, mi-phallus mi-pyramide.
– Qu'est-ce qu'il a écrit ? s'enquit Mâchoire de bronze, qui ne savait pas lire.
Toudhalia s'approcha pour mieux déchiffrer.
– Hum... hé-hé, ce diable de Borgne !
– Veux-tu bien me lire, tu ricaneras après !
– Hé-hé, reprit l'autre. Ce ne sont que des cochonneries: ça dit que la fille du pharaon n'aimait que les queues aux dimensions d'une pyramide.
– Il est vraiment ravagé, lâcha Mâchoire de bronze.
– C'est une vieille rengaine, expliqua l'homme à la torche. Vous vous souvenez de Shatabaka qui rimaillait en échange d'une aumône ? Je crois bien que ces vers sont de lui.
– Vous êtes cinglés ! s'exclama Mâchoire de bronze. Laissez tomber ces graffitis et ces vers et occupez-vous plutôt de notre boulot, on a déjà trop moisi ici.
S'étant retournés, ils virent le Borgne, appuyé d'une main au sarcophage, dans la position de quelqu'un qui est sur le point de vomir. Il était pâle comme un linge.
– Qu'est-ce qui te prend ? demanda Toudhalia.
Le Borgne dodelina de la tête.
– Je ne me sens pas très bien.
– Éloigne-toi de là, lui ordonna Mâchoire de bronze. Tu sais bien que l'odeur des momies te donne envie de dégueuler. Du reste, moi aussi, ça me remue tripes et boyaux.
– Sortons au moins d'ici. On pourra attendre dans la galerie.
– C'est juste. Allez, ramassez les outils.
Un instant plus tard, ils sortirent à la queue-leu-leu ; sur le seuil, le Borgne se retourna une dernière fois vers le sarcophage. Sale pute, grommela-t-il avec aigreur. Tu l'as échappé belle !
Leurs pas résonnèrent un long moment dans la galerie.
Ils s'étaient bien juré de ne plus jamais s'introduire dans une pyramide, mais deux saisons pleines ne s'étaient pas écoulées qu'ils se rendirent compte qu'ils n'avaient plus que cela à l'esprit. Ils y avaient pris goût et, comme les tigres qui, ayant tâté de la chair humaine, la préfèrentdésormais à tout autre gibier, ils ne pouvaient plus se contenter de tombes ordinaires.
Cette fois, en sus de l'aiguisage des leviers et autres préparatifs, ils cousirent plusieurs morceaux de toile en forme de masques ; imbibés de vinaigre, ils se les appliqueraient sur le visage au moment de l'ouverture du sarcophage. C'était la seule façon de se prémunir contre les profonds malaises qu'engendrait l'approche de la momie.
Le pillage de la pyramide femelle – ou pyramide catin, comme ils la surnommaient entre eux – n'avait pas encore été découvert, ce qui les incitait à faire vite. Mais peut-être sa profanation ne serait-elle jamais remarquée, car les derniers amants d'Henautsen, ceux de son âge avancé, étaient depuis longtemps trépassés et réduits en poussière. Les gardiens avaient eux aussi connu le même sort, ils avaient même cessé leur faction de leur vivant, les fonds affectés à cette mission étant venus à épuisement. Malgré tout, pour quelque raison imprévisible, le viol pouvait être éventé, ce qui eût rendu toute nouvelle action fort périlleuse.
La veille, ils avaient repris confiance en se disant que personne ne s'intéressait plus à la pyramide de Didoufri ; autrement, elle ne serait pas restée inachevée. Depuis plusieurs générations, leurs ancêtres, tout comme eux, avaient fait métier de détrousser les cadavres et ne s'étaient jamais mêlés de politique, hormis en prêtant parfois l'oreille aux ragots d'estaminets. Ils entendaient raconter par exemple que tel pharaon était l'objet de plus d'honneurs que tel autre, bien que tous deux fussent depuis belle lurette réduits à l'état de momies, chacun enfermé dans sa pyramide. Puis, peu après, ils entendaient rapporter le phénomène inverse. Celui qui avait été l'objet de plus d'honneurs était relégué dans l'oubli et on se mettait a tresser des couronnes et à ériger des statues à l'autre qui avait été jusque-là délaissé. Ces fluctuations obéissaient, disait-on, à desconsidérations de haute politique, mais eux jugeaient tout cela aussi ridicule qu'absurde, comme si les deux momies s'étaient relevées de leur tombe pour se chamailler comme des chiffonniers en s'agrippant par les frusques.
Quand fut tombée une nuit épaisse, ils se retrouvèrent au pied de la pyramide et, sans perdre de temps, placèrent un levier sous une pierre qui, selon eux, était censée bloquer l'entrée secrète. Ils se donnèrent beaucoup de mal et ce n'est qu'après avoir fait basculer plus d'une vingtaine de pierres, à l'approche du petit jour, qu'ils finirent par découvrir la galerie.
Ce fut la partie la plus pénible de leur travail. Après quoi, tout se passa comme dans l'autre pyramide. Avant d'ouvrir le sarcophage, ils se couvrirent le visage des masques de toile qu'ils avaient préparés, dans lesquels ils avaient ménagé deux orifices pour les yeux. Pendant un moment, ils jouèrent à se faire peur avec ces sortes de cagoules.
Tandis que les autres faisaient main basse sur les accessoires funéraires disposés dans les niches, le Borgne, comme à son habitude, s'était attardé devant le sarcophage.
Mâchoire de bronze fut le premier à tourner la tête dans sa direction.
– Qu'est-ce que tu fais encore à cette momie ?
– Venez voir un peu, dit le Borgne.
S'étant approchés, ils constatèrent que le Borgne avait dépouillé le visage de la momie de ses bandelettes de lin. Toudhalia et le porteur de torche eurent une grimace de dégoût.
– Regardez un peu ces marques, leur souffla le Borgne. On voit tout de suite que ce sont des traces de strangulation.
– Hum, fit Mâchoire de bronze en se penchant. Ma foi, tu as raison. On lui a tordu le cou comme à un poulet.
– Quoi ? Comment ça ? s'exclama l'homme à la torche.
– Comment ça ? répéta Toudhalia. On lui a tordu le cou? A un pharaon?
Mâchoire de bronze se rembrunit.
– Écoutez bien, dit-il. Nous sommes de simples voleurs, ça ne nous concerne pas. (Sa voix se réduisait de plus en plus à un filet.) Ce sont là des questions de haute politique et ce ne sont pas nos oignons, compris? Et toi, lança-t-il au Borgne presque en hurlant, tu n'as pas à inspecter le cou des momies. Personne ne t'a demandé de t'en occuper, non ?
– Bon, bon, concéda le Borgne. Assez gueulé, tu vas ébranler la pyramide.
– Je gueulerai encore plus fort si je veux, compris? Tu dois savoir qu'avec des trucs pareils, on risque sa tête. Qu'est-ce qui a coûté la vie à Tout le Boiteux ? Qu'est-ce qui a conduit à leur perte le Rougeaud et son frère ? Leur vie durant, ils avaient forcé des portes et il ne leur était rien arrivé, puis il a suffi d'un demi-mot de politique dans un troquet pour qu'ils aillent au diable. Avec moi, pas de politique, vu ? Ceux que ça démange n'ont qu'à aller se faire pendre ailleurs, mais qu'ils ne se présentent plus devant moi. C'est clair ?
– Bon, bon, répéta le Borgne. On a compris.
Il s'était de nouveau penché sur le cou de la momie, mais cette fois pour le remmailloter avec soin.
Quand ils s'approchèrent de la sortie, il faisait encore nuit. Les étoiles commençaient à pâlir. Ils jetèrent leurs masques à l'intérieur de la galerie et sortirent à la queue-leu-leu. Le temps était frisquet. Toudhalia, qui était entraîné à marcher sans laisser de traces reconnaissables, effaçait aussi celles de ses compagnons. Après ce qu'il venait d'entendre, il ne parvenait toujours pas à se ressaisir. Un pharaon au cou tordu... Les salauds, avait grommelé leBorgne entre ses dents, ils ont dû se chamailler encore plus férocement que nous pour ce genre de parures.
Vers le lever du jour, ils longèrent la pyramide de Chéphren. Le sphinx était encore noyé dans l'ombre. Dans les premières clartés de l'aube, on ne discernait que sa coiffure qui avait été l'objet de tant de commentaires.
Tous hâtèrent le pas, car ils n'auraient pu supporter son regard. Au clair de lune, disait-on, celui-ci pouvait vous faire perdre la raison.
Le Borgne fermait la marche. Il sentait sa tête sur le point d'éclater. Il ne parvenait pas à chasser de son esprit les marques de strangulation sur le cou de la momie. Elles lui réapparaîtraient sûrement encore en rêve.
Une dernière fois, il leva la tête vers le sphinx. Les rayons matinaux avaient enfin atteint ses yeux. Leur vide le glaça comme jamais auparavant. Il fut tenté de crier: Sphinx, qu'as-tu fait de ton frère ? Comment l'as-tu fait périr ? Mais sa voix resta bloquée dans sa poitrine.
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