Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

VII - Chronique de la Construction

VII

 

 

CHRONIQUE DE LA CONSTRUCTION

 

Chronique de la construction : cinquième gradin, de la cent quatre-vingt-dix-septième à la cent quatre-vingt-dixième pierre, d'après le rapport du contrôleur général Isesi.

 

Cent quatre-vingt-dix-septième pierre de la carrière d'Assouan. Rien de particulier à signaler. Durée de la remontée jusqu'à la piste : normale. Les graffiti des soldats : sans signification politique. (Deux mots orduriers, ainsi qu'une évocation de l'organe génital féminin, une fois sous une appellation câline, une autre fois avec répulsion.) Pas de nervures ni d'autres signes spécifiques. Cent quatre-vingt-seizième pierre. Extraite de la carrière de Karnak. Difficultés pour la hisser. S.A.P.P. (sceau autorisant la pose de la pyramide) en règle. Graffiti banal : un pénis. Rien d'autre à signaler. Impression du maçon Sebou d'avoir entendu un gémissement à l'intérieur du bloc de pierre, non fondée. Cent quatre-vingt-quinzième pierre. De la carrière d'El Bersheh. Retard dans la remontée en raisondu suicide du maître maçon Hapidjefa. S'est servi de la pierre pour mettre fin à ses jours" en trompant ceux qui la transportaient (laissez-moi ce côté, je m'en charge, le temps que vous vous reposiez un peu). Conformément aux instructions du magicien, sur le côté ouest, la face du bloc de pierre qui a causé la mort a été tournée vers l'extérieur. De sorte que le soleil, par ses rayons, en extirpe les pouvoirs maléfiques. Pour autant que l'âme de Hapidjefa ait réussi à en infuser à la pierre. Cent quatre-vingt-quatorzième bloc. De la carrière d'El Bersheh. A provoqué la mort de quatre personnes dans le désert. Dans des circonstances très obscures. Ascension pourtant facile. Sceau et autres attestations en règle. Mise en place sans problème, à part une main du maçon Thep amputée au dernier moment. Par sa faute à lui. Cent quatre-vingt-treizième pierre. De la carrière de Karnak. Sceau en ordre. Malgré tout, retard dans la mise en place en raison des graffiti jugés banals par certains, mais d'inspiration politique par d'autres. Recopiés suivant les règles et envoyés en bas (autrement dit en haut lieu). Copie à la police secrète. Une autre aux bureaux centraux du pharaon. Cent quatre-vingt-douzième pierre. De la carrière d'Assouan. Malgré l'absence de signes particuliers, ascension difficile. A provoqué indirectement l'écrasement, puis la mort du graveur Shehsh. (Pour des raisons restées inconnues, celui-ci avait craché dessus en passant, au niveau du centième gradin.) Cent quatre-vingt-onzième pierre. De la carrière de Thèbes. Une face tachetée de noir. Renvoyée par ordre spécial. Au cours de son retour à son lieu d'extraction, a bloqué la piste pendant une demi-journée. Mais n'a provoqué la mort de personne. Le porte-sceau a soutenu que les taches qu'elle portait étaient apparues alors qu'on la hissait. Cent quatre-vingt-onzième pierre, en remplacement de la précédente. De la carrière d'Illahoun. A reçu le surnom de « Rougeaude », qui lui a été flanqué au cours de l'ascensionen raison de ses taches et de ses veines rougeâtres. Rien de particulier à noter. Durée de la remontée : normale. Graffiti sans intérêt. Cent quatre-vingt-dixième pierre. De la carrière d'Abousir. Rien de spécial.

 

Chronique de la construction : troisième gradin, de la quarante-septième à la quarante-quatrième pierre, d'après le rapport de la police secrète. Notes ajoutées en marge par le bureau central.

 

Quarante-septième pierre. De la carrière d'Assouan. Double contrôle, conformément aux dernières instructions. Malédictions lancées durant le transport : Puisses-tu éclater comme mon cœur ! Puisses-tu être réduite en miettes ! Puisses-tu sombrer dans l'abîme ! Bénédictions : Remercie le destin de t'avoir placée à ce sommet ! Puisses-tu vivre ta vie de pierre ! Sceau de mise en place en règle. Autorisation du magicien également. Pas de problème pour la montée. Aucun graffiti. Quarante-sixième pierre. De la carrière de Karnak. D'un gisement sûr. Imprécations et louanges en nombres presque égaux. Une de celles-ci - C'est avec joie que j'ai sacrifié mon fils à la pyramide - fait allusion à un accident qui s'est produit lors du déchargement du bloc. Pas de graffiti. Leur disparition, conséquence du renforcement des contrôles, jugée très satisfaisante. Quarante-cinquième pierre. De la carrière de Karnak. Du même gisement sûr. Mêmes malédictions que pour les autres (Puisses-tu dévaler du sommet, puisses-tu t'abîmer dans le néant, etc.) ; les louanges également. Au cours de l'ascension, confusion à cause de Setka, le simple d'esprit que les contremaîtres avaient autorisé à monter à califourchon sur le bloc et qui criait : Hue ! Dia, le canasson ! Chahut jugé sans importance. Tout le reste s'est passé dans l'ordre. [Note marginale : l'esclandre de l'idiot peut avoir été sans conséquence, mais certains de ses crisavaient un double sens. Par exemple, les exhortations qu'il adressait à la pierre en frappant ses flancs avec son fouet : Hue, sale rosse, avance donc ! Tu en as, de la chance, d'être portée si haut ! Où gisent ton père et ton frère ? Là, au fond, tout en bas ! Avance donc, bourrique, pourquoi renâcles-tu, tu ne voudrais tout de même pas être hissée tout au sommet ? Mais peut-être songeais-tu vraiment à faire le pyramidion ? Pauvre cinglée !... Par la suite, lorsqu'on a fini par faire descendre l'idiot, il a prononcé ces mots mystérieux : Cette pyramide sera un jour couverte de barbe ! Bien que mis à la question et battu une journée entière, il n'a fourni aucune explication.] Quarante-quatrième pierre. De la carrière d'El Bersheh. Sur quatre pierres tombées dans le Nil, la seule que l'on ait réussi à repêcher. D'où son surnom de la Noyée. Pour le reste, les sceaux, le second contrôle, la durée de la montée, la mise en place, pas de problème.

 

Chronique de la construction : avant-dernier gradin, de la neuvième à la cinquième pierre, d'après le rapport du Bureau central.

 

Neuvième pierre. Extraite de la carrière d'Abou Gourob, aux confins de l'Égypte et de la Libye. Sceaux en ordre, mais autorisation de mise en place retardée par suite d'une dénonciation. Soupçon d'une substitution en cours de route. La pierre aurait été remplacée par une autre extraite non pas de ladite carrière, mais d'une pyramide ancienne. L'enquête a démontré la fausseté de cette accusation. Huitième pierre, de la même carrière. D'une qualité à part, comme toute la production d'Abou Gourob. Ce qui explique les jalousies qu'elle suscite. La dénonciation a germé sur le site même. Elle l'a suivie à Medinet Mahdi. On pouvait penser qu'après le chargement de la pierre sur le bac qui devait traverser le Nil, elle cesserait de l'accompagner.Il n'en a rien été. Elle l'a apparemment suivie, longeant la rive pour s'accrocher de nouveau à elle dès son débarquement. Et cela a continué jusqu'à ce que l'enquête ait établi l'absence de fondement de l'accusation. Septième pierre. Toujours de la carrière d'Abou Gourob. On l'a baptisée la Sauvage, la Pierre noire, la Mauvaise. On lui a flanqué encore des dizaines d'autres surnoms après sa chute. Les causes du glissement sont restées mystérieuses. De l'avant-dernier au cinquième gradin, elle a lentement dévalé le plan incliné. Aussi a-t-on d'abord cru qu'on pourrait l'arrêter. Mais, au niveau du neuvième gradin, sa chute s'est accélérée. C'est au-dessus du onzième qu'elle a écrasé les premières personnes. Au-dessus du quatorzième, elle a paru prise de folie. Elle a quitté le plan incliné et, dans un fracas de tous les diables, a dégringolé sur les gradins. Toute l'arête septentrionale en a été ébranlée. Au dix-neuvième gradin, ç'a été la panique. Au cent-vingt-quatrième, point où la numérotation des gradins s'inverse, elle s'est fendue en deux. Un bloc a été projeté vers la droite, l'autre a continué à dévaler vers le bas. En tout, quatre-vingt-dix morts, sans compter les blessés. D'autres dommages incalculables. Jour de deuil pour la pyramide. Sixième pierre. De la carrière de Saqqarah. Bien qu'elle ait fait deux victimes, elle a paru un ange, comparée à la précédente. Aussi l'a-t-on appelée la Bonne Pierre. Cinquième pierre. Toujours de Saqqarah. Rien de particulier à signaler.

 

Annexe de l'envoyé du pharaon à propos de la septième pierre. Mention « très-secret » en rouge. La découverte des vraies raisons de la chute de la septième pierre sont de la plus haute importance pour l'État. Dans la description même des faits, on observe déjà des contradictions qui éveillent les soupçons. L'équipe chargée de l'enquête concentre son attention sur les points suivants : les causes de la chute (a-t-on vraiment tenté de l'empêcher quandcela était encore possible, ou bien a-t-on fermé les yeux ?) ; description exacte de la trajectoire ; réaction des gens ; actes héroïques ou au contraire cris d'effroi (la pyramide s'effondre !) ; autres réflexions suspectes (plus on veut monter haut, plus la chute est douloureuse, etc.).

 

Rapport de la commission d'enquête. Aucun indice sur cette septième pierre, fût-ce en provenance de la carrière ou par les voies qu'empruntent d'ordinaire les dénonciations, surtout anonymes, y compris de la part des transporteurs terrestres et fluviaux. Le début du glissement a été quasi imperceptible, au point que les maçons qui étaient appuyés dessus ne l'ont même pas senti bouger. C'est le maître-maçon Sham qui, le premier, a fait remarquer : mais que se passe-t-il donc, on dirait que cette pierre remue ! Les autres, cependant, n'ont pas pris ses paroles au sérieux. Ils se sont même mis à se taquiner : Hé ! c'est toi qui l'as poussée, non c'est toi, etc. Un instant plus tard, s'étant aperçus que la pierre bougeait effectivement, ils ont essayé de la retenir à la force des bras, mais en pure perte. Alors le maître-maçon Sham s'est rendu compte qu'il n'avait sous la main aucune sorte de grappin, il s'est précipité pour s'en procurer un et le glisser dessous. Les autres aussi se sont affairés, mais trop tard. La pierre a fait voler les crochets en tout sens et, comme redoublant de fureur, s'est ruée vers le bas. Elle s'est mise à zigzaguer sur le plan incliné au niveau du dixième gradin et c'est au onzième qu'elle a entamé son massacre. Au treizième, le contremaître Thout s'est dressé devant elle en criant : Vive le pharaon ! mais il a été réduit en bouillie. Une de ses mains, arrachée, a fendu les airs, ce qui n'a fait qu'accroître la panique. Parvenue au-dessus du quatorzième gradin, la pierre a quitté le plan incliné, elle est tombée et a poursuivi sa dégringolade. C'est à ce moment que le maçon Debehen s'est mis à hurler : La pyramide s'effondre ! – et,on ne sait pourquoi, il s'est précipité sur le contremaître pour le mordre à la gorge. D'autres se sont mis à courir dans toutes les directions comme lors d'un tremblement de terre, mais ils étaient si terrorisés que certains, au lieu d'esquiver la pierre, se sont retrouvés sur son passage et ont été écrasés. Au vingtième gradin, les éclaboussures de sang se voyaient de loin sur le bloc ; des lambeaux de chair humaine et des touffes de cheveux voletaient durant sa chute. En fait, ce n'est pas au cent vingt-quatrième gradin qu'il s'est brisé en deux, mais peu avant, et l'insistance mise par les témoins à prétendre qu'il s'est fendu au point exact où commence ce qu'on appelle la numérotation céleste relève soit d'un innocent hasard, soit de quelque sombre dessein politique. L'enquête suit son cours.

 

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