Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

La Porteuse de songes

 

 

Zeus... appela le Songe trompeur

Homère (l'Iliade, Chant II)

 

Le Chef me fit appeler pour m'expédier derechef sur Terre avec une nouvelle mission. Comme je prenais congé, Hypnos et la nouvelle divinité Espérance, qui chuchotaient entre eux au-dehors, interrompirent leur causette et me suivirent du même regard sarcastique dont ils m'accompagnaient chaque fois que je sortais de chez Zeus. Pour un observateur extérieur, dans ce regard se lisait le sentiment de supériorité morale dont ils se croyaient investis à mon égard (car, selon leur propre appréciation, ils portaient aux gens des espoirs, des rêves honnêtes, authentiques, alors que moi, corrompue, quasi prostituée, je les attirais par des appâts trompeurs pour les inciter à des actes blâmables). C'est ainsi qu'ils cherchaient à se figurer les choses, alors que, pour ma part, je décelais dans leur regard avant tout de la jalousie.

La jalousie de constater que le Chef apprécie de mieux en mieux mon travail, que les missions dont je suis chargée sont toujours d'une nature exceptionnelle et extrêmement délicate, comparée à leur grossier travail (pensez un peu, concevoir et fabriquer des espoirs et des rêves courants pour des milliards de gens !), enfin pour un autre motif qu'il ne me plaît pas d'évoquer ici.

Je passai à côté d'eux, dédaigneuse comme à l'ordinaire, imaginant les épithètes offensantes qui m'accompagnaient un moment, et finis par me mettre en route vers la Terre. J'avais à distribuer quelque dix milliers de songes trompeurs, et ce n'était pas chose aisée. Il me fallait trouver une à une les personnes désignées, les lieux où chacune dormait, en ayant bien soin de ne pas confondre les têtes des dormeurs, surtout quand il s'agissait d'époux, à plus forte raison d'amants qui sommeillaient si étroitement enlacés qu'on avait du mal à ne pas prendre les membres de l'un pour ceux de l'autre. L'instant le plus délicat était celui où immobilisée au-dessus de la tête du dormeur, je devais verser le songe fallacieux entre les filets qui ruisselaient sans cesse sur lui. Je devais me montrer très attentive, tout comme on a soin de ne pas verser hors de sa bouche une partie du lait qu'on donne à un enfant, ou du remède que l'on administre à un malade.

J'en avais placé près d'un tiers quand je me sentis lasse et me reposai un peu. Comme toujours en pareil cas, une foule de pensées affluèrent à mon esprit. Je méditai sur le sort futur de ces gens, en particulier sur les raisons pour lesquelles mon Chef leur envoyait ces songes trompeurs, et qui nous demeuraient toujours obscures, à nous ses subordonnés.

Au-dessus des mers glacées, je ressentis à nouveau une profonde fatigue et me laissai planer dans le vide pour m'accorder un peu de répit. Mais je fus déstabilisée par quelque remous lointain. Ce n'était pas l'attraction du pôleNord, que je connaissais bien. Il s'agissait d'autre chose. Je fus tentée de penser à un remue-ménage dans les galaxies supérieures. Peut-être une collision ou bien une chute dans l'abîme insondable, de celles que notre esprit est incapable d'appréhender.

J'ai toujours été curieux d'apprendre ce qui se trouve derrière cet univers que nous connaissons. Les galaxies se déploient à la file, et les abîmes aussi, sans que personne ne sache où s'en situe le centre, s'il en existe réellement un. On prétend que par là-bas se déroulent des horreurs pour nous si inconcevables et qu'y brille une lumière si aveuglante qu'une parcelle des unes ou de l'autre suffirait à assombrir ou éclairer ici des millénaires entiers. Et le temps y est tel qu'il se dévore périodiquement lui-même pour se revomir ensuite et couler à un rythme différent. Ce temps-là avale non seulement le temps vulgaire, celui de dernière catégorie, dispensé aux humains pour leur usage courant, mais aussi bien le nôtre, le temps divin.

Je chassai ces pensées de mon esprit, battis des ailes en me disant : Assez ! Chaque fois que je me laissais aller à ce genre de réflexions, je me mettais à divaguer et commettais quelque bêtise.

Dans le camp dressé devant une ville assiégée, il me fallut un certain temps pour trouver le commandant en chef des assaillants, un certain Agamemnon Atride, sur la tête duquel, un peu fatiguée par mes recherches, je déposai négligemment le songe. Je remarquai bien qu'une partie de ce rêve s'était répandue hors de son cerveau, mais je me rassurai à l'idée que ce qui y avait pénétré suffirait pour l'inciter à des actes insensés.

J'avais vraiment beaucoup à faire et si je me montrais par trop scrupuleuse, j'aurais du mal à m'acquitter de cette mission dans les délais prescrits. Je pris une ample inspiration et repris ma course à travers l'espace charbonneux de la nuit.

J'avais, gravée dans ma mémoire, une liste de noms qui, je ne sais pourquoi, me parut cette fois fort longue : José T., José Murana, C. Confucius, Claude F., Alain Pons, Tom Jackson, Jésus-Christ, Claude F -D., Hans Kramer, Kurt K., Macbeth, Ibrahim Oglu, Mikhaïl Gorbatchev, Jose Luis Borges, Lin Min, Kululuma, Maria Morena, I. Kadaré, Claude Durand, Niki Niki B., Toutmès III, Anna K., Anna V, Père Shtjefën Gjesov, Youkamoura, le Prince Wied, Adam.

Suivaient des centaines d'autres en sus de ceux à qui j'avais déjà instillé l'illusion et que j'avais gommés de ma mémoire. J'ai toujours été émerveillée par l'habileté des spécialistes à concevoir une tromperie originale pour chaque créature humaine. Au passage, à la faible clarté des étoiles, je jetais parfois un coup d' œil au petit tube où se trouvait condensé le rêve. Rares, fort rares étaient les projets qui se ressemblaient par quelque côté ; dans l'ensemble chacun brillait par sa singularité. Après un tube où le songe était conçu comme un petit drame à trois sorcières, le tube suivant contenait un liquide qui enflammait le cerveau du dormeur, le poussant à se précipiter, à travers un trou noir du cosmos, à la recherche de son pays depuis longtemps aspiré dans l'abîme et écrasé par une terrible pression, à l'instar d'une auto que le broyage d'une presse a réduite à une poignée de ferraille. Il se précipiterait donc, le malheureux, pour démêler cet écheveau et en extraire des villes, des cours d'eau, des générations humaines, des campaniles, des collines, des bannières, de la neige, des histoires et Dieu sait quoi encore.

Je me souviens qu'une fois, j'ignore comment, j'ai confondu le tube destiné à un certain Dante Alighieri avec celui d'un autre dormeur nommé Dédale ou Dedalus. Mais je n'étais pas fautive. J'étais lasse et, en dehors du fait que leurs deux noms commençaient par un D, leurs rêves aussi étaient faits l'un et l'autre d'une construction mystérieuse : l'un d'un labyrinthe, l'autre d'une sorte demétro primitif où ne voyageaient que des morts. A peine eus-je vidé dans la tête de l'un le contenu du tube de l'autre que je m'aperçus de mon erreur. Il ne me restait plus qu'à verser le contenu du second tube dans le cerveau du premier. Ce que je fis. Or, décevant mes espoirs, mon Chef, je ne sais trop par quel truchement, apprit la chose. A mon retour, je le trouvai la mine sévère, mais, une fois que je lui eus présenté mes excuses, il s'adoucit, me prit même sur ses genoux et me dit : « Une petite étourderie de ta part, là, en bas sur Terre, risque de tirer à conséquence. Tiens, regarde ! » Et il me montra un livre que l'un d'eux venait de publier. (Bien que j'en fusse désormais avertie, je ne cessais de m'étonner de la brièveté de la vie humaine. Une durée qui, pour moi, était celle d'une nuit, suffisait à des générations entières de ces malheureux pour naître et mourir, si bien que des événements qui ne s'étaient produits que quelques instants auparavant leur semblaient remonter aux temps antiques. C'est ainsi qu'à peine venais-je de rentrer de mission qu'un de ces pauvres types non seulement avait été troublé par ma liqueur, mais était même parvenu à publier un poème capable de bouleverser le genre humain !) « Tiens, regarde, me dit Zeus en me montrant le titre du volume : L'Enfer. Ce livre aurait dû être l'œuvre de Dédale, et ce bonhomme-ci (il pointa l'index sur le haut du livre où figurait le nom de l'auteur), ce Dante A. aurait dû s'occuper du labyrinthe. Voilà : ton étourderie a été à l'origine d'un fait auquel personne sur Terre ne voudrait croire. »

Je ne sus quoi lui répondre et me bornai donc à rire stupidement.

Une autre fois (je me souviens que c'était par une nuit troublée et, comme si la fatigue ne suffisait pas, sur le chemin du retour, des comètes étaient venues m'importuner), mon Chef, en s'entretenant amicalement avec moi, me dit qu'il avait fait des remontrances aux préposés au remplissagedes tubes, car ils ne les rinçaient pas avec soin. Ainsi, il était resté une goutte de la liqueur instillée à un certain Gengis Khan dans le tube réutilisé pour un Allemand, un certain Adolf H., si je me souviens bien, et la même négligence avait été observée pour un certain Joyce qui s'était vu administrer le reste du liquide versé partiellement à un vieillard aveugle dont je ne me rappelle pas le nom.

Je ne cesse d'être étonnée de voir notre Chef s'intéresser au cerveau des humains avec la même gravité qu'il met à traiter les affaires les plus délicates, comme celles de sécurité, autrement dit d'une éventuelle conjuration fomentée contre lui.

Dans notre milieu, nous expliquons cela de plusieurs manières. La plupart inclinent à penser qu'il s'agit là seulement d'un hobby qui lui est propre, mais Prométhée n'en démord pas et prétend que la véritable cause en est tout autre : le Chef a peur des hommes, c'est là la seule raison. Pour notre part, ou bien nous n'en croyons rien, ou bien nous feignons de ne rien comprendre à ce qu'il raconte, comme c'est souvent le cas pour les faits qu'on préfère passer sous silence.

Le bruit court même que, depuis un certain temps, dans le plus grand secret, le Chef serait en train de préparer un projet de transformation de l'homme. Et même que les missions dont je suis chargée, avec mes songes trompeurs, ne seraient que des ballons d'essai préalables à la mise en œuvre de ce nouveau plan.

Le courant irrépressible qui m'avait freinée au-dessus des mers septentrionales vint à nouveau entraver le mouvement de mes ailes. Assurément, quelque chose se produisait dans les abîmes de l'univers. Pourquoi donc te tracasses-tu avec ça ? me dis-je. Je fus envahie d'un sentiment d'abattement auquel j'étais souvent sujette, que j'éprouvais chaque fois que je me persuadais non seulement de n'être moi-même qu'une divinité ordinaire, mais aussi du fait que tout notre clan, qui détenait pour l'heurele pouvoir dans cette région du cosmos, n'était, comparé aux dieux universels, ceux du Centre, qu'un groupe de dieux de second rayon, provinciaux si je puis dire...

Vis-à-vis des humains, nous avons un sentiment de toute-puissance, nous nous gaussons de la brièveté de leur vie, de leur emprisonnement dans ces malheureuses formes que l'on désigne du nom de « corps », et sans doute aussi de leur relégation dans cette prison commune qualifiée de « globe terrestre ». Mais bien rares sont les moments où nous prenons conscience de ne point disposer nous-mêmes réellement de cette liberté que nous pensons détenir.

Un jour que, grisée, par la première accolade du Chef, l'envie me prit de voler le plus loin possible à travers ciel, je ressentis comme un frein cruel. Nulle part je n'apercevais ni panneaux d'interdiction ni barbelés. Pourtant, une force d'attraction aveugle m'attirait si fortement en arrière qu'elle me contraignit à rebrousser chemin.

Comme je tentais d'expliquer ce phénomène à deux ou trois divinités, je remarquai qu'elles semblaient vouloir éluder le sujet. C'est précisément ce jour-là que Prométhée, qui ne laisse pas de surprendre, émit un jugement qui me laissa interloquée. D'après lui, non seulement notre clan divin est vulnérable à maints égards, mais il soupçonne que notre Chef, Zeus en personne, et naturellement nous tous avec lui, ne serions, pour des raisons elles aussi inconnues, qu'un groupe relégué par des divinités supérieures dans ce coin de l'univers. Et, bien que nous feignions de ne pas en être avertis, nous sommes, comme tous les relégués, assujettis à certaines contraintes, dont l'une est l'interdiction de nous mouvoir hors d'un espace délimité.

 

Tirana, décembre 1985.

 

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